De la nourriture spatiale à l’IA agricole : les finalistes NASA révèlent comment optimiser eau, énergie et protéines. Des pistes concrètes à appliquer.

IA & agriculture : les leçons de la nourriture spatiale
En 2023, la NASA a annoncé les finalistes de son Deep Space Food Challenge : des équipes capables de produire des aliments à partir d’air, d’eau, d’électricité, de cultiver des micro-pousses en système fermé, ou même de proposer… un four pour astronautes. Sur le papier, ça ressemble à un concours de science-fiction. En réalité, c’est un condensé de ce que l’agroalimentaire cherche à faire sur Terre, sous pression : produire plus avec moins, de façon prévisible, traçable et résiliente.
Voici mon point de vue : la nourriture spatiale n’est pas un gadget. C’est un laboratoire grandeur nature des systèmes alimentaires du futur, où chaque ressource est comptée et où l’erreur coûte cher. Et c’est précisément là que l’intelligence artificielle en agriculture devient centrale : pour piloter des environnements complexes, optimiser les intrants, stabiliser la qualité et sécuriser l’approvisionnement.
Ce que la NASA valide vraiment : l’agriculture en milieu extrême
La sélection des finalistes en dit long : la NASA ne cherche pas “des recettes”. Elle cherche des systèmes.
Dans le défi, on retrouve notamment :
- Des plateformes de fermentation de gaz (transformer des molécules simples en protéines)
- Des modules biorégénératifs (produire végétaux, champignons, insectes en boucle)
- Des solutions d’“photosynthèse artificielle” pour fabriquer des ingrédients
- Des procédés centrés sur les champignons comme base protéique et fonctionnelle
- Un appareil de cuisson conçu pour le spatial (parce que produire des ingrédients ne suffit pas : il faut les rendre mangeables, variés, acceptables)
Le message implicite est clair : dans un environnement contraint, la performance ne vient pas d’une technologie isolée, mais de l’orchestration de plusieurs briques (production, contrôle qualité, énergie, eau, sécurité sanitaire, préparation).
Sur Terre, on n’a pas le vide spatial. Mais on a d’autres “milieux extrêmes” : sécheresses, restrictions d’eau, volatilité énergétique, tensions sur les engrais, dépendance aux importations protéiques. C’est la même équation, avec d’autres variables.
Pourquoi l’IA est le cerveau des systèmes alimentaires fermés (et bientôt des fermes)
Un système agricole en boucle (ou quasi) produit une avalanche de données : température, humidité, CO₂, nutriments, croissance, contamination, consommation énergétique, rendement par cycle, etc. Sans automatisation avancée, ça devient ingérable.
L’IA apporte trois capacités très concrètes.
1) Passer du “réglage manuel” au pilotage prédictif
Dans une serre high-tech, une ferme verticale ou un bioréacteur, le réglage “à l’œil” coûte vite cher.
L’IA sert à :
- Prédire la croissance et la date de récolte (planification industrielle)
- Ajuster automatiquement lumière/irrigation/nutriments pour maximiser un objectif (rendement, goût, consommation)
- Détecter des dérives avant qu’elles ne deviennent des pertes (stress hydrique, maladie, contamination)
C’est exactement le type de logique que le spatial impose : pas de marge, donc anticipation.
2) Optimiser l’énergie et l’eau au niveau système
La vraie difficulté, ce n’est pas “produire”. C’est produire efficacement.
Les finalistes du défi spatial se concentrent sur des procédés où l’énergie et l’eau sont des intrants critiques. Sur Terre, c’est pareil : l’agriculture est de plus en plus contrainte par le coût énergétique (pompage, chauffage, refroidissement, fertilisation) et par la disponibilité de l’eau.
L’IA peut :
- Optimiser les cycles (quand éclairer, quand irriguer, quand ventiler)
- Arbitrer entre plusieurs objectifs (qualité vs coût vs carbone)
- Réduire la variabilité (et donc les “sur-doses” de sécurité)
Une phrase simple à retenir : dans les systèmes intensifs, la précision vaut de l’argent.
3) Industrialiser la sécurité sanitaire et la traçabilité
Dans un bioréacteur ou une culture de champignons, un incident microbien peut ruiner un lot. Dans l’agroalimentaire, un rappel produit coûte encore plus cher (et abîme la marque).
Les approches “spatial” poussent naturellement vers :
- Des capteurs en continu
- Des contrôles automatisés
- Des modèles d’anomalie (IA) qui repèrent une contamination avant qu’elle ne s’étende
Ce que le spatial normalise, c’est l’idée qu’un bon système est auditable et pilotable en temps réel.
Fermentation de gaz et “protéines de l’air” : ce que ça change pour la stratégie protéines
Deux finalistes mis en avant dans l’article (Air Company et Solar Foods) travaillent sur la fermentation de gaz : utiliser des gaz, de l’électricité et des micro-organismes pour produire des protéines dites single-cell.
Sur Terre, ce n’est pas une promesse abstraite : c’est une réponse directe à trois sujets brûlants en 2025 :
- Souveraineté protéique (réduire la dépendance à certaines importations)
- Stabilité des prix (décorréler une part de la production des aléas climatiques)
- Empreinte environnementale (si l’énergie est bas carbone, le profil carbone peut être très compétitif)
Mais soyons lucides : la réussite de ces filières dépend moins du “principe” que de l’exécution : coût de l’électricité, montée en échelle, réglementation, acceptabilité, standardisation qualité.
C’est là que l’IA intervient à nouveau, très concrètement :
- Optimisation des paramètres de fermentation (rendement, vitesse, pureté)
- Maintenance prédictive des équipements
- Contrôle qualité automatisé (spectroscopie, vision, signaux capteurs)
- Modélisation de la consommation énergétique par kilo produit
La protéine alternative qui gagne n’est pas celle qui impressionne en labo. C’est celle qui tient une qualité constante à grande échelle.
Champignons, microgreens, insectes : la logique “diversité pilotée”
L’article mentionne des approches centrées sur :
- Micro-pousses et légumes (Interstellar Lab)
- Champignons et ingrédients fongiques (Kernel Deltech, Mycorena)
- Ingrédients végétaux et fongiques via imitation de la photosynthèse (Nolux)
Ce choix est rationnel : ces systèmes sont relativement efficaces en conversion, modulables, et compatibles avec une production contrôlée.
Sur Terre, cette “diversité pilotée” devient un avantage compétitif pour l’agroalimentaire :
- Sécuriser des ingrédients (protéines, fibres, arômes) face aux aléas
- Développer des produits plus stables en coût matière
- Répondre à la demande de protéines alternatives (sans dépendre d’un seul ingrédient)
Côté IA, le sujet clé est la formulation et la qualité sensorielle : texture, goût, tenue en cuisson, digestibilité. Les industriels utilisent de plus en plus des modèles (et des boucles d’essais accélérées) pour réduire le temps entre idée et produit vendable.
Le “four des astronautes” : le détail qui révèle un vrai problème agroalimentaire
SATED, le finaliste qui ne “produit” pas des aliments mais propose un appareil de cuisson, a un mérite : il rappelle une évidence souvent oubliée.
Un système alimentaire ne s’arrête pas à la production. Il inclut :
- Conservation
- Préparation
- Variété
- Acceptabilité (goût, habitudes, culture)
Dans l’agroalimentaire, on peut optimiser une chaîne d’approvisionnement… et échouer parce que le produit final ne correspond pas aux usages.
La leçon pour les projets IA en agriculture et en transformation : ne pas séparer la tech du “moment de consommation”. Une innovation ingrédient doit être pensée avec ses contraintes culinaires et industrielles (cuisson, extrusion, fermentation, assemblage).
Comment transposer ces idées dans vos projets IA (fermes, coopératives, industriels)
La plupart des organisations veulent “faire de l’IA”, mais partent par le mauvais bout : elles achètent un outil avant d’avoir défini le système.
Voici une approche pragmatique, inspirée de la logique du spatial.
1) Définir un objectif mesurable (et dur)
Exemples concrets :
- Réduire l’eau d’irrigation de 15% à rendement constant
- Diminuer l’énergie par kilo produit de 10%
- Stabiliser la variabilité de calibre (écart-type) de 20%
- Réduire les pertes qualité de fin de chaîne de 30%
Sans chiffre, l’IA devient un projet “innovation” qui ne sort pas du pilote.
2) Instrumenter avant de modéliser
Capteurs, historiques, qualité des données : c’est rarement sexy, mais c’est là que tout se joue.
- Mesurer les bons signaux (pas “tout mesurer”)
- Synchroniser production/qualité/énergie
- Documenter les pratiques (sinon le modèle apprend du bruit)
3) Automatiser des décisions simples, puis complexifier
Commencez par des cas à ROI rapide :
- Détection d’anomalies (maladie, contamination, dérives)
- Prévision de rendement ou de récolte
- Optimisation d’ordonnancement (lots, cycles)
Ensuite seulement : boucles fermées, optimisation multi-objectif, scénarios.
4) Penser “résilience” plus que “performance maximale”
Le spatial optimise pour survivre, pas pour battre un record.
Sur Terre, en 2025, la résilience est un KPI : capacité à tenir la production malgré météo, énergie, main-d’œuvre, matières premières.
Mini-FAQ (les questions qu’on me pose le plus)
La nourriture “faite à partir d’air” va-t-elle remplacer l’agriculture ?
Non. Elle peut compléter certaines filières (ingrédients, protéines, secours, zones contraintes). L’agriculture restera indispensable pour la diversité alimentaire et les écosystèmes.
L’IA est-elle utile uniquement en serre ou ferme verticale ?
Non. Elle est tout aussi utile en plein champ : modulation intra-parcellaire, détection maladies, prévision de rendement, optimisation intrants, logistique de récolte.
Quel est le plus gros piège des projets IA en agro ?
Sous-estimer la donnée terrain : qualité, maintenance des capteurs, discipline de saisie, et alignement métier. Un bon modèle ne compense pas une réalité mal mesurée.
Une idée simple à garder : la Terre devient un “milieu contraint”
Le Deep Space Food Challenge ressemble à une compétition spatiale, mais il agit comme un miroir : il montre ce qui fonctionne quand on n’a ni terre fertile illimitée, ni eau abondante, ni droit à l’échec. Et c’est précisément la trajectoire de nombreuses régions agricoles.
Dans notre série « Intelligence artificielle dans l’agriculture et l’agroalimentaire », j’insiste sur un point : l’IA n’est pas un gadget d’optimisation. C’est une brique d’ingénierie des systèmes alimentaires, au même titre que l’irrigation, la génétique, ou la chaîne du froid.
Si vous envisagez un projet IA (exploitation, coopérative, industriel), la bonne question n’est pas “quelle IA choisir ?” mais : quel système voulez-vous rendre prévisible, mesurable et résilient d’ici 12 mois ?