Un bac intelligent comme Mill rend le gaspillage mesurable. Et quand c’est mesurable, l’IA peut optimiser collecte, coûts et valorisation.

IA et déchets alimentaires : le pari du bac connecté
En France, près de 10 millions de tonnes de nourriture sont gaspillées chaque année, selon les estimations couramment reprises par les acteurs publics et associatifs. Le chiffre est massif, mais le vrai problème est ailleurs : la majorité de ce gaspillage reste “invisible” au quotidien. On jette un reste, on vide un frigo, on racle une assiette — et on passe à autre chose. Sans mesure, pas de pilotage. Sans pilotage, pas de progrès.
C’est exactement là que les objets connectés (et, de plus en plus, l’IA) deviennent intéressants. Non pas pour “faire moderne”, mais parce qu’ils transforment un sujet domestique flou en flux de données : quantité, fréquence, typologie, saisonnalité, et même corrélations avec les habitudes d’achat. Un exemple révélateur vient des États-Unis : Mill, fabricant d’un bac high-tech de gestion des déchets alimentaires à domicile, a récemment ajusté son modèle économique en ajoutant une option d’achat.
Cette évolution peut sembler anecdotique (abonnement vs achat). En réalité, elle dit beaucoup sur l’avenir de la réduction des déchets alimentaires et sur la manière dont l’innovation “du foyer” peut se connecter à l’agriculture et à l’agroalimentaire — le cœur de notre série Intelligence artificielle dans l’agriculture et l’agroalimentaire.
Ce que change un bac « intelligent » dans la lutte anti-gaspi
Un bac connecté n’est pas qu’une poubelle plus chère : c’est un capteur déguisé en appareil électroménager. L’idée forte, c’est de réduire la friction (odeurs, stockage, écoulement de jus, contraintes de collecte) tout en rendant le geste plus simple et plus constant.
Dans le cas de Mill, l’appareil transforme les restes alimentaires en “grounds” (une matière sèche). L’entreprise proposait au départ un modèle centré sur l’abonnement : environ 33 $/mois incluant l’appareil et un service de collecte. Désormais, elle permet aussi l’achat : environ 999 $ (avec promotions possibles), incluant un an de consommables (filtres, maintenance), une garantie de 12 mois, et la possibilité d’opter pour la collecte là où elle existe.
Pourquoi cette approche fonctionne (quand elle fonctionne)
Le point décisif, c’est la régularité. Beaucoup de solutions anti-gaspillage échouent parce qu’elles demandent une motivation constante : trier, nettoyer, transporter, composter, gérer les nuisibles. Ici, le produit vise à rendre le geste plus stable dans le temps.
Et dès qu’un geste devient stable, on peut :
- Mesurer (combien je jette, quand, et quoi)
- Comprendre (quels aliments partent le plus souvent à la poubelle)
- Agir (adapter menus, portions, achats, conservation)
L’IA n’a pas besoin d’être “spectaculaire” pour être utile. Dans la vraie vie, une recommandation simple (“tu jettes souvent du pain le mercredi, ajuste tes quantités ou change ton stockage”) vaut parfois plus qu’un modèle sophistiqué.
Un mythe à casser : « le gaspillage, c’est surtout chez les autres »
La plupart des foyers sous-estiment ce qu’ils jettent. Les raisons sont connues : manque de visibilité, petites quantités mais fréquentes, culpabilité (donc oubli), confusion entre DLC/DDM, etc.
Un objet connecté, en ramenant le sujet à des indicateurs (même basiques), fait un travail psychologique puissant : il rend le gaspillage concret. Et quand c’est concret, ça se corrige.
Abonnement ou achat : ce que la décision raconte sur l’adoption
Le passage à une option d’achat chez Mill n’est pas qu’une tactique commerciale. C’est un signal : le marché des appareils anti-gaspi est sensible au “coût total” et à la perception de liberté.
La réalité économique côté consommateur
Un abonnement à 33 $/mois, c’est facile à démarrer, mais il déclenche vite une question : “combien ça me coûte sur 3 ans ?”. À l’inverse, un achat à ~999 $ peut faire hésiter (“presque 1 000 $ pour gérer des épluchures ?”), mais il rassure ceux qui veulent posséder l’équipement et limiter les frais récurrents.
La bonne lecture, c’est que Mill tente de couvrir deux profils :
- Les pragmatiques : ils veulent tester, éviter l’investissement initial, et apprécient un service de collecte intégré.
- Les engagés : ils savent déjà qu’ils vont l’utiliser longtemps (jardin, compost, habitudes ancrées), et préfèrent amortir l’achat.
L’angle “LEADS” : le vrai sujet, c’est la donnée
Pour une entreprise agroalimentaire, une collectivité ou un acteur de la gestion des biodéchets, ce type d’équipement n’est pas seulement un “produit”. C’est potentiellement :
- un point d’entrée dans un programme de réduction des biodéchets à l’échelle d’un quartier,
- un moyen de qualifier les flux (quantité, contamination, régularité),
- une base pour des services (collecte optimisée, incitations, tarification incitative, partenariats locaux).
Autrement dit : l’option d’achat élargit l’adoption, et l’adoption élargit la donnée. Et la donnée, c’est le carburant des modèles d’optimisation (IA ou pas).
Du domicile à la ferme : la boucle “déchet → ressource” devient pilotable
La réduction du gaspillage alimentaire n’est pas un sujet domestique isolé. C’est un levier direct de sécurité alimentaire et de résilience agricole.
Quand on détourne des déchets alimentaires de l’enfouissement, on agit sur :
- les émissions (moins de méthane issu des décharges),
- les sols (compost, amendements organiques),
- la logistique (collectes mieux dimensionnées),
- la dépendance aux intrants (à terme, si les boucles organiques sont bien structurées).
Mill a travaillé avec des partenaires de collecte locaux et des municipalités (pilotes et partenariats), et dans certains marchés, l’entreprise s’appuie sur des acteurs spécialisés de la collecte compost (ex. partenariat local de type “pickup”). Ce détail compte : sans filière, l’appareil reste un confort. Avec filière, il devient une brique de système.
Là où l’IA entre réellement en jeu
Voici des cas d’usage très concrets, directement transposables à des contextes français (collectivités, syndicats de traitement, gestionnaires de restauration, acteurs agro) :
- Prévision de volumes : anticiper les tonnages par zone et par période (vacances scolaires, fêtes de fin d’année, canicules).
- Optimisation des tournées : réduire kilomètres, temps, carburant, et coûts de collecte.
- Détection d’anomalies : identifier une baisse soudaine (désengagement) ou une hausse (événement local, dysfonctionnement de collecte).
- Segmentation comportementale : adapter messages et incitations (nudges) selon profils d’usage.
En décembre, le sujet est particulièrement visible : repas plus riches, réceptions, restes plus fréquents. C’est une période idéale pour tester des dispositifs de mesure et d’accompagnement, car les gains sont rapides et la motivation “nouvelle année” arrive juste après.
Comment évaluer ce type de solution (sans se faire avoir par le gadget)
Un bac intelligent n’a de valeur que s’il s’insère dans une stratégie. Je conseille d’évaluer avec une grille simple : usage, filière, ROI, données.
1) Usage : est-ce que le foyer/l’équipe va s’en servir tous les jours ?
Cherchez la friction cachée : bruit, odeur, nettoyage, encombrement, consommables. Le meilleur produit est celui qui ne demande pas de volonté.
2) Filière : que devient la matière ?
Sans collecte, compostage individuel ou point d’apport, on déplace le problème. Avec une filière claire, on crée une chaîne de valeur.
3) ROI : pas seulement financier
Le retour peut être :
- économique (moins de sacs, moins de collectes, tarification incitative),
- environnemental (baisse des émissions liées à l’enfouissement),
- opérationnel (meilleure qualité de tri, baisse des plaintes),
- pédagogique (engagement des habitants, données de suivi).
4) Données : qui les possède et à quoi servent-elles ?
C’est la question que beaucoup évitent. Pourtant, c’est central.
- Quelles données sont collectées ?
- Sont-elles anonymisées ?
- Sont-elles exportables ?
- Servent-elles à des recommandations utiles, ou seulement à du reporting ?
Un bon système, c’est un système où la donnée aide à décider : menus, achats, collectes, dimensionnement de bacs, communication locale.
Ce que les acteurs agroalimentaires peuvent en tirer dès 2026
Le lien avec l’IA en agriculture et agroalimentaire est direct : moins de gaspillage = moins de pression sur la production. Ce n’est pas un slogan. C’est un principe de système.
Les organisations qui vont prendre de l’avance sont celles qui traitent le gaspillage comme un sujet mesurable, au même titre que le rendement, la qualité ou l’énergie. Concrètement, on peut lancer des projets rapides :
- Pilote sur un quartier / une résidence : comparer avant/après (tonnages, satisfaction, coût collecte).
- Programme restauration collective : mesurer les restes, ajuster portions et planification, puis valoriser les biodéchets.
- Partenariat “sols” : connecter la collecte de biodéchets à une exploitation locale (compostage, régénération des sols), avec indicateurs agronomiques.
Ce que j’aime dans l’exemple Mill, c’est qu’il montre une trajectoire réaliste : on ne change pas les habitudes avec un grand discours, on les change avec un système simple, un service clair, et des options de prix cohérentes.
La question qui reste ouverte, et qui va structurer les prochaines années : qui saura relier proprement les données du foyer, la logistique de collecte, et la valorisation agricole, sans créer une usine à gaz ?