Le chocolat sans cacao arrive : fermentation, optimisation par IA et nouveaux ingrédients. Un cas d’école pour un agroalimentaire durable.

Chocolat sans cacao : l’IA au service du goût durable
En 2024, les prix du cacao ont atteint des niveaux records après une forte hausse sur moins de deux ans. Résultat : les industriels revoient leurs recettes, les distributeurs renégocient, et les consommateurs découvrent que leur tablette “classique” dépend d’une filière sous tension. Quand une matière première devient instable, tout l’agroalimentaire tremble.
C’est dans ce contexte qu’un objet très simple — un œuf de Pâques — devient un excellent cas d’école. Une jeune entreprise, WNWN (“win-win”), a présenté un œuf de Pâques sans cacao, obtenu via un procédé de fermentation à partir d’ingrédients végétaux (céréales, légumineuses). L’idée paraît presque provocante : faire du “chocolat” sans cacao. Pourtant, c’est exactement le type d’innovation qui intéresse notre série « Intelligence artificielle dans l’agriculture et l’agroalimentaire » : quand les ressources se raréfient, l’IA et les biotechnologies ne servent pas à faire joli, elles servent à sécuriser l’approvisionnement, réduire l’empreinte carbone et maintenir la qualité.
Ce billet va plus loin que l’annonce produit. On va regarder ce que l’œuf sans cacao dit de la filière, pourquoi la fermentation est un terrain naturel pour l’IA, et comment une équipe R&D (ou une PME agro) peut s’inspirer de cette approche sans se perdre dans des promesses floues.
Un œuf sans cacao, et alors ? Le vrai sujet, c’est la résilience
Un “chocolat sans cacao” n’est pas un gadget marketing : c’est une réponse à trois pressions très concrètes.
D’abord, la pression climatique. La cacaoculture est sensible aux variations de température, à l’humidité, et aux maladies. Quand les récoltes deviennent imprévisibles, l’industrie se retrouve avec une volatilité des coûts et des risques de rupture.
Ensuite, la pression environnementale. La production de cacao est associée à des problématiques de déforestation dans certaines zones. Les marques sont poussées à prouver leur traçabilité, et les consommateurs demandent des produits cohérents avec des engagements RSE.
Enfin, la pression sociale. La filière cacao traîne depuis longtemps des enjeux de droits humains et de conditions de travail. Même quand une entreprise “fait au mieux”, elle dépend d’une chaîne de valeur complexe.
WNWN avance un argument chiffré frappant : jusqu’à 80 % d’émissions carbone en moins par rapport au chocolat conventionnel (selon leurs déclarations). Qu’on valide ou non le chiffre exact selon les méthodologies, le message est clair : on peut réduire l’empreinte en changeant l’ingrédient socle.
Un produit alimentaire durable n’est pas seulement “moins carboné” : c’est un produit dont la chaîne d’approvisionnement reste fiable quand le climat et les marchés se durcissent.
Fermentation + IA : le duo logique pour créer des alternatives crédibles
La fermentation n’est pas nouvelle. Ce qui change, c’est la capacité à la piloter finement et à l’industrialiser rapidement. Et c’est là que l’IA devient un outil très pragmatique.
Pourquoi la fermentation se prête si bien à l’intelligence artificielle
La fermentation est un système vivant : micro-organismes, substrat (céréales/légumineuses), température, oxygénation, pH, temps, agitation… Les interactions sont nombreuses, et les résultats sensoriels (goût, arômes, texture) dépendent de détails.
L’IA (au sens large : modèles statistiques, apprentissage automatique, optimisation) sert principalement à :
- Modéliser la cinétique : prédire comment évoluent des indicateurs (pH, sucres, composés aromatiques) selon le protocole.
- Optimiser des recettes : trouver des combinaisons d’ingrédients et de paramètres qui maximisent un objectif (notes cacaotées, réduction d’amertume, viscosité, etc.).
- Réduire le temps d’itération : tester “virtuellement” ou orienter les essais labo vers les options les plus prometteuses.
- Assurer la répétabilité : détecter des dérives de lot, anticiper des écarts qualité, stabiliser un profil.
Si vous avez déjà travaillé en R&D agro, vous savez le coût d’un cycle “essai – dégustation – ajustement”. L’IA n’élimine pas les essais. Elle évite de tester au hasard.
De l’arôme au “goût chocolat” : le vrai défi est sensoriel
Le chocolat, ce n’est pas seulement du cacao. C’est une architecture : amertume, rondeur, notes grillées, lactées/caramélisées, longueur en bouche, texture fondante.
WNWN décrit son œuf comme ayant des notes noisettées et maltées, avec une finale type dulce de leche. C’est intéressant, parce que ça dit quelque chose : l’objectif n’est pas forcément de copier à 100 % le chocolat noir traditionnel, mais de produire une expérience “chocolatée” acceptable, surtout sur un produit festif.
Et là, soyons francs : les tests consommateurs peuvent être mitigés. Certaines personnes adorent, d’autres trouvent que ça ne “fait pas chocolat” ou que la texture n’y est pas encore. C’est normal. Dans les alternatives alimentaires, le goulet d’étranglement n’est pas l’idée, c’est la convergence goût–texture–prix.
L’IA aide justement à franchir ce cap en reliant :
- des données procédé (paramètres de fermentation),
- des données analytiques (composés volatils, sucres, acides),
- des données sensorielles (panels, préférences consommateurs).
Quand ces trois mondes se parlent, on passe d’une innovation “intrigante” à un produit achetable.
Ce que l’œuf WNWN apprend à l’agroalimentaire (et à l’agriculture)
Un œuf sans cacao paraît loin des champs. En réalité, c’est un révélateur des transformations agricoles.
1) Diversifier les matières premières : céréales et légumineuses comme “nouveau terrain”
Si la base devient céréales/légumineuses, cela change la demande agricole : variétés, volumes, qualité protéique, amidon, profils aromatiques après transformation.
Pour les filières, l’opportunité est double :
- Créer de la valeur sur des cultures européennes (selon origines et stratégies d’approvisionnement).
- Stabiliser certaines chaînes de production en réduisant la dépendance à une zone géographique.
Dans une logique “IA en agriculture”, on peut imaginer des programmes de sélection variétale et d’agriculture de précision orientés vers des usages fermentation : teneur en certains précurseurs d’arômes, régularité, traçabilité.
2) Industrialiser proprement : capteurs, jumeaux numériques et contrôle qualité
Pour passer du labo à l’usine, il faut contrôler. Les approches les plus solides combinent :
- capteurs en cuve (température, pH, redox, CO₂),
- analyses rapides (spectroscopie, chromatographie en routine selon budget),
- modèles prédictifs (dérives, classification de lots),
- règles HACCP renforcées.
Un point que beaucoup sous-estiment : la qualité sensorielle est une exigence industrielle. Si un lot a un profil trop “céréales” ou trop acide, vous le payez en retours, en démarque, en réputation.
3) Le coût total : l’IA sert aussi à piloter l’économie du procédé
Les alternatives échouent rarement “par manque de vision”. Elles échouent parce que le coût matière + énergie + pertes + contrôle qualité explose.
L’IA peut aider à :
- réduire la durée de fermentation (énergie, immobilisation cuves),
- diminuer les rebuts (détection précoce des anomalies),
- optimiser l’usage des enzymes/cultures,
- trouver un compromis objectif entre goût et coût.
C’est ici que l’innovation devient intéressante pour les décideurs : la durabilité ne se finance pas sur des slogans, mais sur des procédés robustes.
Questions que les décideurs devraient poser avant d’investir (ou de lancer)
Si vous êtes dans l’agroalimentaire, l’innovation “sans cacao” peut inspirer… à condition de poser les bonnes questions.
“Est-ce vraiment sans cacao, et qu’est-ce que ça change réglementairement ?”
Sans rentrer dans le détail juridique, il faut anticiper :
- l’étiquetage (peut-on dire “chocolat” ? souvent non selon les définitions),
- les allégations (vegan, sans gluten, etc.) et les preuves,
- les attentes consommateurs (transparence sur le procédé).
Mon avis : mieux vaut être clair (“alternative chocolatée fermentée”) que de jouer au flou.
“Le goût est-il reproductible à grande échelle ?”
Le point critique est la variabilité. Exigez :
- une stratégie de contrôle des intrants (spécifications céréales/légumineuses),
- un plan de capteurs et de contrôle en cours de procédé,
- une métrique sensorielle corrélée à des mesures analytiques.
“Quel est le plan IA : données, modèle, gouvernance ?”
L’IA n’est pas un bouton. Un plan minimal réaliste :
- Collecte des données procédé + labo + sensoriel (format propre, horodatage, traçabilité).
- Modèle (même simple au départ) qui prédit 2–3 indicateurs qualité clés.
- Boucle d’amélioration : chaque lot améliore le modèle.
- Gouvernance : qui valide, qui met à jour, qui décide quand le modèle a tort.
Si on ne peut pas répondre à ces quatre points, on fait de l’IA “powerpoint”.
Pâques, durabilité et plaisir : ce que les consommateurs accepteront vraiment
Décembre 2025, c’est aussi la période où les industriels planifient déjà les temps forts 2026 (Pâques, rentrée, Noël). Les produits saisonniers sont un laboratoire parfait : volumes importants, fenêtre commerciale courte, et attente émotionnelle forte.
Ce que montre le cas WNWN : on peut introduire une innovation durable par un moment de fête, mais il faut réussir trois choses simultanément :
- le plaisir immédiat (texture, fondant, arôme),
- la cohérence éthique (empreinte carbone, ingrédients, traçabilité),
- la disponibilité (pas juste un prototype ou un concours).
Un produit durable qui reste introuvable ne change pas le marché. La bataille se joue sur l’industrialisation.
Et maintenant : comment l’IA peut aider à “sauver” le goût chocolaté
Le chocolat sans cacao n’est pas une fin. C’est un signal : l’agroalimentaire entre dans une ère où l’on doit désolidariser certains plaisirs de matières premières fragiles.
Dans notre série sur l’intelligence artificielle dans l’agriculture et l’agroalimentaire, ce cas est parlant : l’IA n’est pas seulement un outil de marketing ou d’automatisation. C’est un moyen de raccourcir la boucle entre la matière agricole, le bioprocédé (fermentation) et l’expérience consommateur.
Si vous travaillez sur des ingrédients alternatifs, des procédés fermentaires ou des produits à forte contrainte carbone, la prochaine étape est simple : mesurer mieux, modéliser plus tôt, et décider plus vite. La question qui reste ouverte est celle-ci : quand les alternatives “sans cacao” seront partout, qu’est-ce qui définira encore le chocolat — l’ingrédient, ou l’émotion en bouche ?