À Ndiago, « Une femme, Un arbre » montre comment l’IA peut suivre, planifier et pérenniser la résilience climatique portée par les femmes rurales.

Femmes, arbres et IA : résilience rurale au Sénégal
Le 21/10/2025, à Ndiago (département de Guinguinéo, région de Kaolack), plus de 1 000 arbres fruitiers ont été annoncés à la plantation dans le cadre de l’initiative « Une femme, Un arbre ». Sur le papier, c’est une action simple. Sur le terrain, c’est un choix politique et économique : ancrer la résilience climatique dans les mains de celles qui tiennent déjà une grande partie de l’agriculture familiale.
Voici ce que beaucoup de projets ratent : ils plantent des arbres… puis ils disparaissent. Or, la réussite se joue après la cérémonie, quand il faut arroser, protéger, remplacer les plants morts, organiser la surveillance, et surtout mesurer ce qui marche. C’est là que la série « Comment l’IA transforme l’agriculture et l’agro-industrie au Sénégal » devient concrète : l’intelligence artificielle et les outils numériques peuvent soutenir le suivi, la planification et la mise à l’échelle de ce type d’initiative communautaire.
Ce billet part de Ndiago pour aller plus loin : ce que cette initiative change vraiment, ce qu’elle exige pour tenir dans la durée, et comment l’IA peut aider (sans déposséder les communautés) à transformer une campagne de plantation en un actif agricole durable.
« Une femme, Un arbre » : une innovation sociale avant tout
Le point clé : ce projet n’est pas seulement environnemental, il est organisationnel. À Ndiago, l’initiative a été lancée dans le cadre de la mise à l’échelle de l’approche Village Intelligent face au Climat (VIC), portée par l’ISRA (via le CNRF) avec l’appui de plusieurs centres, et soutenue par le FNDASP et ENABEL.
La promesse est claire : planter plus de 1 000 arbres et sensibiliser 4 000 femmes dans 9 VICs (Deguer Diamaguene, Panal Wolof, Dara Niassene, Bossolel Ndiawene, Sakhagne Peulh, Keur Madieng, Ngoloum, Ndangane, Ndiayene Wali). On est sur une logique d’échelle : plusieurs villages, plusieurs groupes, plusieurs micro-décisions quotidiennes.
Pourquoi l’arbre fruitier est un choix intelligent pour les terroirs
Un arbre fruitier, c’est un “outil” multifonction :
- Sécurité alimentaire : fruits pour la consommation familiale, amélioration de la diversité alimentaire.
- Revenus : vente locale, transformation artisanale (jus, confitures, séchage), approvisionnement des marchés hebdomadaires.
- Résilience climatique : ombrage, lutte contre l’érosion, amélioration du microclimat, stockage de carbone.
- Patrimoine : un arbre bien installé, c’est une ressource sur plusieurs années, parfois sur une génération.
Mais il faut le dire sans romantiser : un arbre fruitier demande un système (eau, protection, entretien, organisation). Sans ça, les pertes à l’implantation peuvent être élevées.
Le cœur du projet : mettre les femmes en position de pilotage
L’initiative porte une idée simple, exprimée lors du lancement : quand une femme s’engage à protéger un arbre, elle protège aussi un futur revenu et une partie de la sécurité alimentaire du ménage. C’est une approche d’autonomisation par l’actif productif.
« En prenant soin de ces arbres, vous cultivez non seulement des fruits, mais aussi l’espoir, l’autonomie et la richesse durable de vos communautés. »
J’aime cette phrase parce qu’elle ramène le sujet à l’essentiel : la résilience n’est pas un concept, c’est un ensemble d’habitudes et de décisions répétées.
Le vrai défi : passer de la plantation au “taux de survie”
La réussite d’un projet de reboisement/agroforesterie se mesure d’abord au taux de survie à 6, 12 et 24 mois. La journée de plantation est visible. Le suivi, lui, est rarement médiatisé.
Dans un contexte rural, les principales causes d’échec sont connues :
- Stress hydrique (saison sèche, absence de plan d’arrosage réaliste)
- Divagation animale (clôtures insuffisantes, absence de gardiennage organisé)
- Choix d’espèces ou de variétés peu adaptées au sol/localité
- Manque d’intrants simples (paillage, tuteurs, protection)
- Suivi faible (on ne sait pas combien ont survécu, où, pourquoi)
La conséquence est brutale : on replante chaque année au lieu de consolider, et le projet devient une suite d’événements plutôt qu’une progression.
Ce qu’un bon dispositif de suivi doit produire
Un dispositif minimaliste (mais sérieux) doit permettre de répondre à 4 questions, sans discussion :
- Combien d’arbres ont été plantés, où exactement ?
- Combien ont survécu, par site et par période ?
- Quelles causes de mortalité dominent (eau, animaux, maladies) ?
- Quelles actions correctives sont prises (remplacement, arrosage, protection) ?
C’est ici que les outils IA + mobile deviennent utiles : non pas pour “faire moderne”, mais pour rendre le projet pilotable.
Comment l’IA peut soutenir une initiative communautaire (sans la dénaturer)
L’IA est pertinente quand elle réduit un coût invisible : le coût de coordination. Dans une initiative comme « Une femme, Un arbre », la coordination, c’est : planifier, suivre, comparer, décider, corriger.
1) Planification des ressources : eau, protection, main-d’œuvre
L’IA peut aider à construire des plans réalistes à partir de données simples :
- nombre de plants par concession/site
- distance à un point d’eau
- disponibilité de la main-d’œuvre (groupes de femmes, calendrier)
- contraintes saisonnières
Concrètement, un modèle (même très simple) peut proposer :
- un calendrier d’arrosage par zone
- une priorisation des sites Ă risque (sols sableux, exposition)
- des alertes quand un site n’a pas été visité depuis X jours
Le gain n’est pas “technologique”. Il est opérationnel : moins d’arbres perdus par oubli ou par surcharge d’un même groupe.
2) Suivi terrain avec smartphone : photos, géolocalisation, preuves
Le levier le plus accessible, aujourd’hui, c’est un protocole de suivi basé sur :
- une fiche mobile (mĂŞme hors ligne)
- 1 photo par arbre/groupe d’arbres à dates fixes
- une géolocalisation automatique
Ensuite, des fonctions IA peuvent :
- détecter des signes de stress (feuillage, dessèchement) sur photo
- classer les sites “OK / à surveiller / critique”
- produire des tableaux de bord simples pour la commune, l’ISRA, les partenaires
Ce type d’approche réduit un problème courant : les rapports narratifs (“ça avance”) remplacent les indicateurs (“sur 1 000 plants, 820 vivants à 6 mois”).
3) Mesurer l’impact : du récit à l’évidence
Les projets climatiques et agricoles sont de plus en plus financés sur la base d’indicateurs. L’IA peut structurer la preuve :
- courbes de survie par village/VIC
- corrélation entre entretien (visites) et survie
- identification des pratiques gagnantes (paillage, clĂ´ture, tuteur)
À Ndiago, la cible annoncée est 4 000 femmes sensibilisées. Un suivi numérique peut aller plus loin : mesurer l’adoption (combien appliquent un plan d’entretien, combien participent à une caisse commune, combien vendent une première récolte). C’est ce passage “sensibilisation → adoption” qui change la donne.
4) Autonomisation économique : micro-activités, prix, débouchés
Un arbre fruitier n’autonomise pas automatiquement. Il autonomise quand il se transforme en revenus et en décisions.
L’IA (et plus largement l’agritech) peut soutenir :
- la prévision de production (même approximative) pour planifier la commercialisation
- la mise en relation avec des acheteurs locaux (collecteurs, transformateurs)
- la gestion simplifiée de caisse de groupement (cotisations, dépenses)
- la création de contenus de vente (fiches produit, étiquettes, messages WhatsApp)
Dans l’agro-industrie sénégalaise, la régularité d’approvisionnement est un nerf de la guerre. Une agroforesterie mieux suivie, c’est une chaîne de valeur plus prévisible.
Une méthode simple pour passer à l’échelle dans les VICs
Passer à l’échelle ne veut pas dire “faire pareil partout”. Ça veut dire : garder un socle commun, et adapter le reste.
Voici une méthode pragmatique que je recommande pour des programmes du type « Une femme, Un arbre » :
1) Standardiser 6 indicateurs, pas 60
- plants distribués
- plants effectivement plantés
- taux de survie Ă 6 mois
- taux de survie Ă 12 mois
- cause principale de mortalité
- action corrective appliquée
C’est suffisant pour piloter.
2) Former des “référentes suivi” dans chaque VIC
Une ou deux femmes par village, outillées (téléphone, fiche de collecte), deviennent la mémoire du projet. On professionnalise le suivi sans bureaucratiser.
3) Instaurer une routine : 20 minutes, toutes les 2 semaines
Une routine courte, régulière, vaut mieux qu’un grand audit annuel. À l’échelle de 9 VICs, cette discipline crée un avantage énorme.
4) Utiliser l’IA comme “assistant”, pas comme juge
La règle d’or : l’IA propose, les communautés décident.
- L’IA peut signaler un site à risque.
- Les femmes et les autorités locales savent pourquoi (animaux, eau, conflits d’usage) et arbitrent.
Cette répartition évite le piège classique : un outil qui “note” les villages sans comprendre le terrain.
Questions fréquentes (et réponses franches)
L’IA est-elle réaliste en milieu rural avec une connectivité limitée ?
Oui, si on conçoit hors ligne d’abord : collecte sur téléphone, synchronisation quand le réseau passe, tableaux de bord au niveau communal.
Est-ce que ça ne va pas ajouter du travail aux femmes ?
Ça peut, si on empile des formulaires. La bonne approche réduit le travail inutile : moins de déplacements à vide, moins de replantations, moins de réunions longues.
Qu’est-ce qui rapporte le plus vite : l’arbre ou la donnée ?
Les deux se complètent. L’arbre rapporte sur le moyen terme. La donnée rapporte tout de suite en évitant des pertes et en orientant mieux les ressources.
Ce que Ndiago nous apprend pour 2026 : la résilience se pilote
« Une femme, Un arbre » à Ndiago montre une chose : la résilience climatique ne se décrète pas, elle s’organise. L’initiative a déjà les ingrédients qui comptent au Sénégal : un ancrage local, un leadership institutionnel (ISRA et partenaires), et un objectif chiffré (1 000 arbres, 4 000 femmes, 9 VICs). La suite dépendra d’un mot souvent négligé : le suivi.
Si vous travaillez dans une commune, une ONG, une coopérative, ou une entreprise agro-industrielle, je prends position : le prochain saut de productivité et de résilience passera par des projets hybrides, à la fois communautaires et outillés numériquement. Pas pour faire “high-tech”, mais pour rendre les efforts visibles, comparables et finançables.
La question, maintenant, est simple et exigeante : dans votre zone, quel indicateur allez-vous suivre dès janvier 2026 pour prouver que les arbres plantés aujourd’hui seront encore là demain ?
Si vous voulez aller plus loin, commencez petit : un seul village, un seul protocole de suivi, 3 points de mesure (0, 6, 12 mois). Ensuite seulement, on parle mise à l’échelle.