Cribles, tarares et IA : comment la filière arachide au Sénégal peut gagner en qualité, traçabilité et productivité dès la campagne 2025-2026.

Arachide au Sénégal : qualité, données et IA en renfort
130 milliards de FCFA. C’est l’enveloppe annoncée pour l’agriculture et l’élevage, et ce chiffre dit une chose simple : le Sénégal a décidé d’arrêter de bricoler quand il s’agit de souveraineté alimentaire. Dans ce contexte, une mesure très concrète mérite plus d’attention qu’elle n’en reçoit : la réintroduction des cribles et des tarares dans la filière arachide.
Sur le papier, ça ressemble à une modernisation “classique” de la collecte. Sur le terrain, c’est un vrai changement de standards : moins d’impuretés, plus de qualité, plus de valeur au kilo, et une base solide pour aller plus loin. Parce qu’une fois que les flux deviennent mesurables et traçables, l’étape d’après est naturelle : automatisation, capteurs, analyse de données, et IA.
Je fais partie de ceux qui pensent que l’IA en agriculture ne commence pas par des drones spectaculaires. Elle commence par des gestes simples, répétés, standardisés… puis instrumentés. Et c’est exactement ce que permet l’équipement massif des points de collecte.
Cribles et tarares : la modernisation qui change la valeur du stock
Le point clé : améliorer la qualité à la collecte est le moyen le plus direct d’augmenter la compétitivité de la filière arachide. Quand un lot contient du sable, des résidus végétaux ou des fragments de gousses, toute la chaîne paie : le producteur, l’opérateur stockeur, l’huilier, l’exportateur.
Dans l’actualité publiée le 20/11/2025, le programme prévoit :
- 20 000 cribles et 1 500 tarares à déployer (PMAS 2026-2030)
- Équipement ciblé : 1 200 points de collecte recensés
- Pour la campagne 2025-2026 : 1 900 cribles et 100 tarares mis Ă disposition
- Subvention à 40% pour accélérer l’adoption
Le message des acteurs est clair : « le sable est devenu l’ennemi numéro un des producteurs ». Ce n’est pas une formule. C’est une réalité économique : le sable “gonfle” le poids mais détruit la confiance, déclasse les lots, augmente les coûts de nettoyage industriel, et pèse sur la réputation à l’export.
Ce que ça change concrètement (et rapidement)
Réduire les impuretés, c’est récupérer de la valeur immédiatement. Voici les effets les plus visibles quand la collecte s’équipe correctement :
- Moins de litiges sur le poids et la qualité entre producteurs et acheteurs
- Plus de cohérence dans les lots (ce qui facilite stockage et transformation)
- Meilleure performance des huileries (moins d’encrassement, moins de pertes)
- Meilleure image sur les marchés (la qualité devient un argument, pas une excuse)
Et surtout : on crée une base de travail fiable pour la donnée. Or, sans donnée fiable, parler d’IA, c’est juste faire du marketing.
De la mécanisation à l’IA : pourquoi les cribles préparent le terrain
L’IA est utile quand on a un processus stable et mesurable. Les cribles et tarares standardisent la préparation des graines. Résultat : on peut comparer, suivre, améliorer. Autrement dit, on passe d’un système “au feeling” à un système pilotable.
La filière arachide est particulièrement adaptée à cette progression, parce qu’elle combine :
- de très nombreux petits producteurs
- une chaîne de collecte structurée par points (les 1 200 sites)
- des enjeux de qualité fortement corrélés au revenu
Les 3 briques IA les plus pertinentes dès 2026
1) Mesure automatique de la qualité au point de collecte
Caméras simples + vision par ordinateur pour estimer : taux d’impuretés, homogénéité, présence de corps étrangers. L’objectif n’est pas de remplacer l’humain, mais de donner un score cohérent.
2) Prévision de volumes et planification logistique
Avec l’historique des livraisons (par point, par semaine) et quelques variables (météo, dates de semis, zones), des modèles simples permettent de :
- dimensionner camions et rotations
- réduire les temps d’attente
- limiter la dégradation des stocks
3) Détection des anomalies et lutte contre les fraudes
Quand on commence à enregistrer des données (poids brut/net, taux d’impuretés, opérateur, point de collecte), l’IA aide à repérer des schémas anormaux : lots “toujours parfaits”, variations incohérentes, écarts systématiques.
Une filière compétitive n’est pas seulement une filière équipée. C’est une filière où la qualité est mesurée, partagée, et défendue.
“Made in Senegal” : l’industrie locale comme accélérateur technologique
Produire localement les équipements, c’est gagner du temps et de la maîtrise. La fabrication par la SISMAR, entreprise sénégalaise avec plus de trente ans d’existence, a deux avantages immédiats :
- maintenance et pièces plus accessibles
- boucle d’amélioration plus rapide (retours terrain → ajustements de conception)
Dans l’actualité, l’entreprise annonce avoir investi pour livrer 500 cribles fin novembre et 1 000 cribles d’ici fin décembre, sans attendre la fin du montage financier. Ce type de dynamique compte : en agriculture, rater un calendrier, c’est parfois rater une campagne.
Là où l’IA devient “industrielle” (pas seulement agricole)
L’IA ne se limite pas au champ. Elle peut aussi servir à améliorer :
- la gestion de production des équipements (planification atelier, contrôle qualité)
- la traçabilité des séries (numéros, lots, maintenance)
- le service après-vente (diagnostic, pièces recommandées)
Je prends position : si on veut une adoption durable, il faut traiter la mécanisation comme un écosystème, pas comme une distribution ponctuelle de matériel.
Financement, incitations et suivi : la donnée comme condition de réussite
Un équipement subventionné qui n’est pas utilisé correctement devient un coût. La bonne nouvelle, c’est que le dispositif décrit combine plusieurs leviers :
- une subvention (40%)
- une convention multi-acteurs (producteurs, opérateurs privés, banques, garanties)
- des institutions financières citées : LBA, BNDE, ainsi que FONGIP, DER/FJ
L’annonce la plus structurante est celle-ci : les agréments et allocations de quotas de semences seront conditionnés à l’achat de cribles. C’est une incitation claire. Mais pour que ça marche sans effets pervers, il faut un suivi sérieux.
Le suivi-évaluation : la porte d’entrée “propre” de l’IA
Le texte prévoit un dispositif de suivi avec le CNIA et le Ministère du commerce. Très bien. Mon conseil, pragmatique : commencer petit mais mesurable.
Un tableau de bord utile peut tenir sur 10 indicateurs, par point de collecte :
- tonnage collecté (jour/semaine)
- taux d’impuretés moyen (avant/après criblage)
- écart poids brut/net
- temps moyen de traitement par lot
- incidents machine (pannes, arrĂŞts)
- coût de maintenance
- part des lots déclassés
- prix moyen obtenu par catégorie de qualité
- délais de paiement
- satisfaction des opérateurs (simple score mensuel)
Avec ces données, l’IA devient ensuite un outil de prévision, puis d’optimisation. Mais l’ordre compte : d’abord mesurer, ensuite automatiser.
Questions fréquentes : ce que les acteurs veulent savoir (et ce qui marche)
“Est-ce que l’IA est réaliste dans des points de collecte ruraux ?”
Oui, si on vise le bon niveau de technologie. Une application mobile hors ligne, des formulaires simples, des capteurs basiques, et une synchronisation quand le réseau revient : c’est déjà suffisant pour démarrer.
“Qui possède la donnée : producteurs, opérateurs, État ?”
La réponse la plus saine, c’est un modèle de gouvernance clair :
- le producteur a accès à ses propres résultats de qualité
- l’opérateur gère les données opérationnelles du site
- l’interprofession / régulateur agrège des données anonymisées pour piloter la filière
Sans confiance sur la donnée, l’IA n’ira nulle part.
“Quels gains peut-on attendre, sans promettre l’impossible ?”
Les gains les plus crédibles arrivent par étapes :
- court terme : baisse des impuretés et réduction des litiges qualité
- moyen terme : amélioration des prix par catégorie et réduction des pertes industrielles
- plus long terme : optimisation logistique, planification, et meilleure compétitivité export
Le vrai bénéfice : stabiliser la qualité, campagne après campagne.
Ce que la campagne 2025-2026 peut prouver dès maintenant
Nous sommes fin décembre 2025, un moment où beaucoup d’acteurs font leurs bilans, planifient 2026, et cherchent des projets crédibles. La filière arachide a une opportunité rare : une modernisation visible, chiffrée, et industrialisable.
Si les 1 900 cribles et 100 tarares de la campagne 2025-2026 sont bien déployés, maintenus, et suivis, on peut obtenir une démonstration simple : la qualité n’est pas un discours, c’est un système.
Dans cette série “Comment l’IA transforme l’agriculture et l’agro-industrie au Sénégal”, c’est un message que je martèle : l’IA n’est pas un projet isolé. C’est l’étape suivante d’une chaîne qui devient enfin mesurable.
La prochaine question à se poser n’est pas “Faut-il de l’IA ?”. C’est plutôt : quels points de collecte sont prêts à devenir des sites pilotes où la qualité, la traçabilité et la performance se pilotent chaque semaine ?
Si vous voulez générer des leads, commencez par une promesse concrète : “On vous aide à mesurer la qualité et à gagner du temps à la collecte.” L’IA vient ensuite, naturellement.