Dans les Niayes, climat et pertes post-récolte fragilisent la mangue. Voici comment une approche genre + IA peut réduire les pertes et mieux vendre.

IA, climat et genre : sécuriser la mangue des Niayes
En novembre 2025, à Mboro, une trentaine d’acteurs de la filière mangue se sont retrouvés autour d’un même constat : les pertes post-récolte et l’irrégularité climatique ne sont plus des “coups durs” ponctuels, mais un risque permanent. Et quand le risque devient structurel, les solutions doivent l’être aussi.
Le projet Jaww Ji Mango Niayes (piloté avec l’appui de l’ISRA/CDH) a fait un choix que beaucoup de programmes repoussent à plus tard : mettre la question du genre au centre, dès la phase pilote. C’est une bonne décision. Parce que dans les Niayes, ce sont souvent les femmes qui tiennent la transformation, une partie de la commercialisation, et une grande part du travail invisible… tout en étant les dernières servies quand il s’agit d’accès à la terre, à l’équipement, au financement et aux marchés formels.
Dans notre série « Comment l’IA transforme l’agriculture et l’agro-industrie au Sénégal », cet exemple est précieux : il montre que la technologie (dont l’IA) n’a d’impact que si elle est branchée sur le réel — climat, logistique, cash-flow, normes qualité, et rapports de pouvoir dans la chaîne de valeur.
Ce que révèle Jaww Ji Mango : la mangue souffre surtout “entre” la récolte et le marché
Le principal gisement de performance n’est pas uniquement dans la parcelle : il est dans l’après-récolte et l’organisation. Les échanges de l’atelier du 12/11/2025 à Mboro ont mis en évidence des freins bien connus, mais rarement traités ensemble :
- Aléas climatiques : chaleur, irrégularité des pluies, stress hydrique, pression accrue de certains ravageurs et maladies.
- Pertes post-récolte élevées : manque d’outils de tri, de stockage, de conditionnement, chaîne du froid limitée, transport.
- Transformation sous-exploitée : considérée comme une activité secondaire, faute de technologies adaptées et de formation basée sur des pratiques documentées.
- Difficultés de commercialisation : accès aux marchés formels et à l’export limité par la logistique, la conformité et la certification.
- Financement inadapté : garanties trop exigeantes, remboursements décalés par rapport aux saisons et aux flux de trésorerie.
Une filière peut produire beaucoup… et perdre beaucoup. La résilience, c’est d’abord la capacité à vendre mieux et à perdre moins.
Le nœud technique : des vergers vieillissants et un encadrement qui ne suit pas
Le diagnostic posé dans l’article pointe un fait simple : un verger mal entretenu, avec des manguiers âgés à faible rendement, ne “rattrape” pas une mauvaise saison. Or, les besoins exprimés sont clairs :
- davantage de soins et d’entretien des vergers ;
- plus de formation sur les techniques de production et l’amélioration des plantations ;
- des solutions réalistes pour financer l’itinéraire technique.
Là où je prends position : on ne sortira pas de cette situation avec des formations isolées. Il faut un système qui suit, mesure, alerte et aide à décider.
Pourquoi l’approche genre n’est pas un “bonus”, mais une condition de réussite
Quand une filière est sous pression, les inégalités se voient davantage. Dans les Niayes, les femmes sont décrites comme particulièrement vulnérables, pour des raisons très concrètes :
- responsabilités familiales qui réduisent le temps disponible et la capacité d’investissement ;
- accès limité aux ressources (terre fertile, services de vulgarisation, équipements, produits financiers) ;
- barrières à l’accès aux marchés formels (logistique, certification, organisation, information).
Le projet Jaww Ji Mango met donc l’analyse sexospécifique au centre. C’est exactement ce qu’il faut faire si l’on veut des résultats plutôt que des rapports.
Ce que la “résilience” veut dire pour une transformatrice ou une commerçante
Pour une productrice, la résilience peut être : tenir le rendement. Pour une transformatrice, c’est souvent : sécuriser l’approvisionnement, standardiser la qualité, et vendre au bon moment.
Concrètement, une stratégie genre pertinente dans la mangue des Niayes doit viser :
- du temps gagné (équipement, organisation collective, simplification administrative),
- des revenus stabilisés (contrats, précommandes, diversification),
- de l’information utile (prix, qualité, météo, exigences des acheteurs),
- des preuves (traçabilité, hygiène, conformité) pour accéder aux marchés.
Et c’est là que l’IA devient intéressante : pas comme un gadget, mais comme une brique d’un écosystème.
Où l’IA peut renforcer Jaww Ji Mango : 6 cas d’usage concrets et réalistes
L’IA utile en agriculture sénégalaise, c’est celle qui réduit les pertes, améliore la décision et fluidifie la vente. Voici des applications directement connectées aux problèmes cités lors de l’atelier.
1) Alerte climatique et calendrier de travaux “actionnable”
Plutôt que de diffuser une météo générale, on peut déployer un système d’alertes (SMS/WhatsApp + tableau de bord) qui recommande des actions simples : irrigation, paillage, taille, traitement préventif.
- Entrées : météo locale, historique de parcelle, stade phénologique.
- Sorties : checklist hebdomadaire et alertes de risque.
Objectif : réduire l’improvisation et standardiser les bonnes pratiques.
2) Diagnostic visuel des maladies et des défauts qualité
Avec un smartphone, des modèles de vision peuvent aider à :
- repérer précocement certains symptômes sur feuilles/fruits ;
- améliorer le tri (défauts, maturité) pour orienter vers marché frais vs transformation.
Le gain n’est pas seulement technique : moins de rejets et moins de litiges avec les acheteurs.
3) Prévision des volumes et planification de la transformation
Quand la récolte arrive “en vague”, la transformation est débordée. Un outil de prévision simple (même avec des modèles légers) permet de :
- planifier la main-d’œuvre ;
- réserver emballages et intrants ;
- organiser la collecte.
Résultat attendu : moins de fruits qui pourrissent faute de capacité.
4) Optimisation post-récolte : tri, stockage, rotation et logistique
L’IA peut aider à décider vite : quels lots expédier en premier, quels lots transformer, quels clients servir selon la qualité.
Un système minimal peut fonctionner avec :
- un registre numérique des lots (date, maturité, origine) ;
- des règles de décision assistées (type “si… alors…” enrichies par des données).
5) Accès au marché : contenus, offres et relation acheteurs automatisés
Dans notre série, on le voit partout : la communication est un point faible dans de nombreuses filières.
Avec des assistants IA, des GIE/coopératives peuvent produire rapidement :
- fiches produit (mangue fraîche, purée, séchée, confiture) ;
- argumentaires qualité et hygiène ;
- réponses standardisées aux demandes (prix, disponibilité, conditions).
Ce n’est pas “faire du marketing” pour faire joli. C’est raccourcir le cycle de vente.
6) Inclusion financière : scoring alternatif et remboursement aligné sur la saison
Le blocage du financement formel revient souvent : garanties, calendrier de remboursement, complexité.
Des approches de scoring alternatif (données de production, historique de ventes, contrats, régularité) peuvent :
- réduire le risque perçu ;
- faciliter des crédits saisonniers ;
- mieux caler les échéances sur les flux réels.
Le point crucial : inclure les femmes dès la conception, sinon le modèle reproduit les exclusions.
Une feuille de route “terrain” pour passer de l’atelier aux résultats
La réussite dépend de la traduction des pistes d’action en mesures sur le terrain — c’est dit noir sur blanc dans l’article. Pour éviter l’effet “atelier réussi, impact faible”, voici une approche pragmatique en 90 jours, puis sur une campagne.
Sur 90 jours : sécuriser l’essentiel
- Cartographier les actrices et acteurs (producteurs, transformatrices, collecteurs, acheteurs) et identifier qui contrôle quoi.
- Mettre en place un registre simple : parcelles, volumes, dates, pertes, ventes (papier + saisie mensuelle).
- Définir 5 indicateurs :
- taux de pertes post-récolte ;
- volumes transformés ;
- prix moyen obtenu ;
- part des femmes ayant accès à l’équipement/formation ;
- nombre de ventes via circuits formels.
- Tester une routine d’information : bulletin WhatsApp hebdomadaire (météo + prix + conseils).
Sur une campagne mangue : industrialiser ce qui marche
- Formaliser des protocoles de récolte/tri/conditionnement (1 page, clair, illustré).
- Installer une organisation de collecte : points de regroupement, horaires, responsable qualité.
- Créer une petite “cellule marché” (même 2 personnes) pour centraliser demandes, offres et stocks.
- Déployer des modules de formation ciblés, surtout pour la transformation : hygiène, températures, emballage, traçabilité.
Le message est simple : on ne digitalise pas le désordre. On stabilise d’abord les processus, puis on outille.
Questions que tout porteur de projet devrait se poser (et réponses directes)
L’IA est-elle prioritaire si on manque déjà d’équipements ?
Oui, si elle sert à rentabiliser l’équipement existant et à réduire les pertes. Non, si elle remplace des besoins basiques (caisses, tables de tri, hygiène, stockage).
Comment éviter que l’innovation exclue encore plus les femmes ?
En fixant des règles dès le départ : quotas de formation, accès prioritaire aux équipements partagés, horaires compatibles, et surtout propriété des données claire pour les groupements.
Quel est le premier “quick win” numérique ?
Un canal WhatsApp structuré + un registre de lots. C’est banal, mais c’est souvent là que commencent la traçabilité et la discipline qualité.
Ce que Jaww Ji Mango peut devenir : un modèle de filière mangue résiliente et inclusive
Ce projet montre une idée forte : la résilience climatique et l’équité économique sont liées. Quand les femmes ont un meilleur accès à la formation, aux technologies de transformation, à l’information marché et au financement, la filière entière devient plus performante.
Et si on ajoute un écosystème technologique cohérent — outils simples, données utiles, IA orientée décision, contenus commerciaux propres — on obtient quelque chose de très concret : moins de pertes, plus de valeur localement, et une capacité accrue à répondre aux marchés formels.
La prochaine étape, à mon sens, consiste à transformer les travaux de groupe (production, transformation, commercialisation) en un plan opérationnel chiffré : qui fait quoi, avec quel outil, sur quel calendrier, et comment on mesure la baisse des pertes.
La mangue des Niayes a un potentiel évident. La question maintenant : qui va bâtir l’infrastructure “invisible” (données, organisation, qualité, financement) pour que ce potentiel se traduise en revenus durables, surtout pour les femmes ?