Au Forum AFS 2025, le Sénégal a honoré ses héros agricoles. Et si l’IA était le prochain levier pour produire mieux, vendre mieux, perdre moins ?

Héros agricoles au Sénégal : l’IA pour aller plus loin
Le 05/09/2025, au Forum Africain sur les Systèmes Alimentaires (AFS 2025), le Sénégal a fait un choix fort : honorer officiellement, pour la première fois, des agriculteurs et des éleveurs pour leur contribution directe à la souveraineté alimentaire. Ce n’est pas un détail protocolaire. C’est un signal politique et économique : la production agricole n’est pas “un secteur parmi d’autres”, c’est un pilier.
Voici ce que j’aime dans ce moment : il met des visages sur une réalité qu’on oublie trop souvent. Les rendements, la qualité, la régularité des livraisons, la santé des troupeaux… tout ça dépend d’arbitrages quotidiens faits sur le terrain, souvent sous contrainte (intrants chers, climat irrégulier, accès au crédit, logistique). Reconnaître ces “héros”, c’est aussi accepter une évidence : si on veut accélérer, il faut leur donner de meilleurs outils.
Et c’est exactement là que ce billet s’inscrit dans notre série « Comment l’IA transforme l’agriculture et l’agro-industrie au Sénégal ». L’IA n’est pas une médaille de plus. C’est un ensemble de méthodes concrètes pour décider plus vite, produire plus proprement, mieux vendre, et réduire les pertes. Le Forum AFS 2025 offre une rampe de lancement idéale pour passer de l’hommage… à l’industrialisation de l’innovation.
Le Forum AFS 2025 : l’hommage comme levier d’innovation
Récompenser des producteurs, c’est créer un standard d’excellence. En mettant en avant des agriculteurs et éleveurs “modèles”, le Sénégal dit implicitement : “voilà les pratiques qu’on veut multiplier”. La question pratique devient alors : comment répliquer ces réussites à grande échelle, dans des zones et des filières différentes ?
L’IA aide précisément à faire ce saut d’échelle, parce qu’elle transforme l’expérience et les observations (souvent dispersées) en règles de décision : quand semer, combien irriguer, où cibler un traitement, quels animaux isoler, à quel prix vendre, quel itinéraire logistique choisir.
Pourquoi l’IA colle bien aux défis agricoles sénégalais
Le point clé : l’agriculture est une usine à données… mais des données imparfaites. Dates de pluie, images de parcelles, historique de maladies, coûts de transport, prix des marchés, mortalité du bétail, qualité du lait… L’IA est utile parce qu’elle sait travailler avec :
- des données incomplètes (pas besoin d’un “système parfait” dès le départ),
- des signaux variés (photos, audio, texte, capteurs),
- des décisions répétitives (qui gagnent à être standardisées).
Le résultat attendu est simple : moins d’improvisation, plus d’anticipation.
Ce que l’IA change déjà (ou peut changer) sur le terrain
L’IA n’est pas un robot dans un champ : c’est un copilote. Elle ne remplace pas le producteur, elle améliore ses choix avec des alertes, des prévisions et des recommandations.
Diagnostic des cultures : “voir” plus tôt pour traiter moins
Une des applications les plus rentables est le diagnostic visuel : à partir de photos de feuilles, de fruits, ou d’images de parcelles (drone ou smartphone), des modèles peuvent détecter des stress (maladies, carences, ravageurs) avant que les dégâts ne deviennent visibles à l’œil nu.
Ce que ça permet concrètement :
- traiter uniquement les zones touchées (au lieu de traiter toute la parcelle),
- réduire la facture phytosanitaire,
- protéger la qualité (et donc la valeur marchande).
Une phrase à retenir : plus on détecte tôt, moins on dépense en rattrapage.
Prévision météo et irrigation : décider “au bon moment”
Au Sénégal, la variabilité des pluies pèse sur tout : semis, fertilisation, disponibilité fourragère. L’IA, couplée à des données météo locales et à l’historique des saisons, aide à sécuriser le calendrier.
Même sans stations météo coûteuses, on peut construire un premier niveau d’aide à la décision :
- fenêtres de semis recommandées,
- alertes risque de stress hydrique,
- estimation des besoins d’irrigation selon culture et stade.
L’objectif n’est pas de promettre une météo parfaite. L’objectif, c’est d’éviter les erreurs coûteuses (semis trop tôt, fertilisation avant une pluie absente, irrigation inutile).
Santé animale : repérer l’anormal avant l’épidémie
Côté élevage, l’IA peut analyser des signaux simples :
- variation de comportement (déplacements, isolement),
- baisse d’ingestion (quand mesurable),
- évolution de température (si capteurs disponibles),
- données de reproduction et de mise bas.
Même avec une approche pragmatique (registre numérique + observations), on gagne déjà : triage plus rapide, isolement plus tôt, pertes réduites.
Et dans les systèmes laitiers, l’IA peut aider à suivre la qualité (taux, régularité), et à mieux planifier la collecte — un sujet crucial quand la chaîne du froid est sous pression.
Agro-industrie : l’IA ne sert pas qu’à produire, elle sert à vendre
Le goulot d’étranglement, ce n’est pas toujours le rendement. Très souvent, c’est l’écoulement : volatilité des prix, intermédiaires, retards de paiement, pertes post-récolte, logistique.
L’IA devient alors un outil de gestion commerciale et opérationnelle.
Prévision de la demande et planification des stocks
Pour les transformateurs (céréales, horticulture, lait, viande), l’IA peut améliorer :
- la planification de l’approvisionnement,
- l’anticipation des pics (fêtes, saisons, rentrées),
- la réduction des invendus.
En décembre, par exemple, la demande en certains produits alimentaires est plus volatile (mariages, événements, fin d’année). Prévoir, c’est éviter de jeter — et préserver la marge.
Contrôle qualité : standardiser sans ralentir
Dans une unité de transformation, l’IA peut soutenir le contrôle qualité via :
- vision par ordinateur (défauts, calibrage),
- détection d’anomalies (températures, humidité),
- maintenance prédictive (arrêts de machines).
Le bénéfice est net : moins d’arrêts, moins de lots non conformes, plus de régularité — ce qui compte énormément dès qu’on vise la grande distribution ou l’export.
Communication et marketing : l’IA “bureau” au service des producteurs
Dans notre série, on insiste sur un angle souvent sous-estimé : l’IA pour automatiser la communication.
Pour une coopérative ou une PME agro, l’IA peut aider à :
- rédiger des fiches produit claires (origine, qualité, usages),
- produire des publications régulières (WhatsApp, Facebook, pages vitrine),
- répondre plus vite aux demandes clients (chat, messages structurés),
- créer des scripts de vidéos courtes (formation, démonstration).
Une phrase simple : si votre produit est bon mais invisible, vous perdez de l’argent.
Passer de l’hommage à l’impact : une feuille de route IA en 90 jours
Le piège, c’est de croire qu’il faut “tout digitaliser” avant de commencer. Les projets IA qui fonctionnent démarrent petit, mesurent vite, puis s’étendent.
Étape 1 (Jours 1–15) : choisir un problème rentable
Commencez par un irritant qui coûte vraiment :
- pertes post-récolte,
- surconsommation d’eau,
- mortalité animale,
- fluctuations de prix non anticipées,
- retards de collecte.
Un bon test : si on améliore ça de 10%, l’impact se voit-il dans la trésorerie ?
Étape 2 (Jours 16–45) : capter des données simples
Pas besoin de capteurs partout. Souvent, un combo suffit :
- registre numérique (Google Sheets / application mobile),
- photos géolocalisées (smartphone),
- relevés réguliers (1 fois/semaine),
- historique des ventes et des prix.
La régularité bat la sophistication.
Étape 3 (Jours 46–75) : construire un “copilote” opérationnel
Exemples de copilotes réalistes :
- alertes maladies via photos + validation technicien,
- planning de collecte optimisé (routes, horaires),
- recommandations d’irrigation basées sur météo + stade,
- prévision de stock pour la transformation.
Étape 4 (Jours 76–90) : mesurer, documenter, étendre
Choisissez 3 indicateurs maximum :
- coût par hectare / par tête,
- pertes (kg ou %),
- délai de vente / taux de rupture.
Puis formalisez un guide interne : qui fait quoi, quand, avec quel outil. C’est le moment où l’innovation devient reproductible.
Questions fréquentes (et réponses directes)
L’IA est-elle réservée aux grandes exploitations ?
Non. Les cas d’usage les plus rentables sont souvent “légers” : photos, registres simples, recommandations. Le point dur, ce n’est pas la taille, c’est l’organisation.
Faut-il une connexion Internet stable ?
Pas toujours. On peut travailler en mode hybride : collecte hors-ligne, synchronisation quand le réseau est disponible. Le design du processus compte autant que la technologie.
Quel est le risque principal ?
Le principal risque, c’est un projet “vitrine” sans adoption. Si le producteur ou l’équipe n’y gagne pas du temps ou de l’argent en quelques semaines, l’outil sera abandonné.
Ce que cet hommage dit de l’avenir (et ce qu’il faut faire maintenant)
Le Forum AFS 2025 a mis en lumière une vérité simple : la souveraineté alimentaire se construit avec des femmes et des hommes de terrain. La cérémonie, portée au plus haut niveau de l’État et menée par le ministère en charge de l’Agriculture, de la Souveraineté Alimentaire et de l’Élevage, a donné un statut public à ceux qui portent déjà le pays.
Maintenant, il faut transformer cette reconnaissance en capacité. Mon point de vue est clair : l’IA doit devenir un outil du quotidien agricole, au même titre que la mécanisation, l’accès aux intrants, ou l’organisation des filières. Pas dans dix ans. Dès la prochaine campagne.
Si vous êtes producteur, coopérative, transformateur ou acteur public, choisissez un problème précis et testez une approche IA en petit format. La question qui compte pour 2026 n’est pas “utilisez-vous l’IA ?”. C’est : où l’IA vous a-t-elle fait gagner du temps, réduit des pertes, ou amélioré vos ventes — et comment allez-vous étendre ça ?