Le retail media piloté par l’IA décolle dans le voyage. Voici comment les plateformes l’utilisent et ce que les retailers français peuvent en apprendre dès maintenant.
Retail media & voyage : l’IA qui fait décoller les revenus
En 2027, le retail media devrait peser près de 22 % des investissements publicitaires mondiaux. Dans le même temps, les dépenses médias liées au voyage dépassent déjà les 2,9 milliards de dollars. La réalité ? Le voyage est en train de devenir l’un des terrains de jeu les plus puissants pour le retail media… et l’intelligence artificielle est au centre de ce basculement.
Pour un distributeur français, une agence de voyages en ligne ou une enseigne omnicanale qui vend aussi des services de mobilité, ce n’est pas un sujet lointain. Le retail media dans le voyage montre ce à quoi ressemblera le commerce de détail piloté par l’IA : plus de données propriétaires, moins de dépendance aux GAFA, plus de revenus marginaux… et une expérience client qui paraît presque « magique » car tout tombe au bon moment.
Dans cette série « L’Intelligence Artificielle dans le Commerce de Détail », ce volet se concentre sur un cas très parlant : comment le retail media s’envole dans l’industrie du voyage, et ce que les retailers français peuvent en apprendre pour leurs propres stratégies IA, qu’ils vendent des séjours, des produits d’équipement ou des services.
1. Pourquoi le retail media colle si bien au voyage
Le retail media fonctionne particulièrement bien dans le voyage parce qu’il répond à trois besoins simultanément : monétiser le trafic, mieux exploiter la donnée first‑party et personnaliser le parcours sans casser l’expérience.
Un contexte d’achat ultra-intentionniste
Lorsqu’un internaute cherche un vol ou un hôtel, son intention d’achat est forte. Il a déjà choisi des dates, une destination, parfois un budget. C’est exactement le contexte dont le retail media a besoin pour être performant :
- l’utilisateur est proche de la décision ;
- les signaux sont précis (origine, destination, dates, nombre de voyageurs, préférences) ;
- l’offre est large (vols, hôtels, locations, activités, assurances, transferts…).
Insérer au cœur de ce parcours des anonces sponsorisées pertinentes (un hôtel mis en avant, une offre d’assurance adaptée, un transfert aéroport, une activité locale) permet de générer des revenus médias tout en aidant réellement le client.
Un levier pour s’émanciper des plateformes publicitaires Big Tech
Le deuxième intérêt stratégique est clair : reprendre la main sur la donnée et la marge publicitaire.
Plutôt que d’acheter de l’audience via des plateformes fermées, les acteurs du voyage peuvent :
- exploiter leurs données propriétaires (first‑party) ;
- proposer un inventaire média directement dans leurs résultats de recherche ;
- vendre ces espaces à leurs partenaires (hôtels, loueurs de voiture, compagnies, assureurs…).
Ce déplacement du budget publicitaire est exactement ce que l’on commence à voir dans le retail alimentaire, la beauté ou le bricolage en France : les enseignes créent leur retail media network, le voyage suit la même trajectoire, simplement avec des offres immatérielles.
2. Le rôle clé de l’IA : personnalisation, enchères, pertinence
L’IA est ce qui transforme le retail media de « bandeau publicitaire » en système d’orchestration intelligent qui sert tout le monde : le voyageur, la plateforme et les marques.
2.1. Personnalisation contextuelle en temps réel
Sur une plateforme de voyage, l’IA peut analyser en quelques millisecondes :
- la requête (Paris → Lisbonne, dates, nombre de nuits) ;
- l’historique utilisateur (voyageur solo, en famille, budget moyen) ;
- les contraintes métier (disponibilités, marges, accords commerciaux).
Elle choisit ensuite quelle annonce sponsorisée afficher : un hôtel familial si l’algorithme détecte des enfants, une auberge design si le profil ressemble à un backpacker, une offre business si le voyage est court en semaine. Le retail media devient alors une recommandation premium, pas une intrusion.
2.2. Enchères intelligentes et optimisation du ROAS
Là où l’IA change vraiment la donne, c’est sur la gestion automatisée des enchères (bidding) pour les campagnes sponsorisées :
- ajustement en continu des enchères par destination, date, type de client ;
- prise en compte de la probabilité de conversion, du panier moyen et de la marge ;
- allocation du budget sur les meilleures combinaisons client × moment × offre.
Résultat :
- pour l’annonceur (hôtel, loueur, organisateur d’activités), un ROAS plus élevé avec moins d’efforts opérationnels ;
- pour la plateforme, un revenu publicitaire plus stable et mieux corrélé à la valeur générée.
2.3. Une infra « AI-native » plus simple que les stacks maison
Historiquement, seuls les géants pouvaient se payer une stack pub maison. Les nouvelles solutions de retail media basées sur l’IA et l’infrastructure cloud abaissent radicalement la barrière d’entrée :
- intégration en quelques semaines au lieu de plusieurs mois ;
- modules plug‑and‑play : sponsoring, enchères, reporting, ciblage contextuel ;
- approche cookieless by design, ce qui limite l’impact des adblockers et anticipe la fin des cookies tiers.
Pour un acteur du voyage comme pour un retailer français, c’est une manière pragmatique d’entrer dans la publicité pilotée par l’IA sans recréer un Google Ads en interne.
3. Cas Despegar : ce que peuvent retenir les retailers français
L’exemple du groupe Despegar en Amérique latine montre concrètement comment un acteur voyage peut structurer une offre de retail media moderne.
3.1. Un réseau retail media multi‑marques
Despegar regroupe plusieurs marques de voyage (Best Day, HotelDO, ViajaNet, etc.) et adresse 30 millions de clients dans 19 pays. Leur logique :
- centraliser la brique retail media au niveau du groupe ;
- permettre aux hôtels et partenaires de créer leurs propres campagnes ;
- garder le contrôle de la pertinence, de la fréquence et de l’UX sur les sites.
Les annonces sponsorisées apparaissent comme des résultats natifs, intégrées dans les listings, sans casser l’expérience. Le voyageur ne voit pas « une pub », il voit « une option de plus, mise en avant ».
3.2. Self‑service, transparence et pilotage par la donnée
Point intéressant pour tout retailer : Despegar a mis en place un mode self‑service pour ses annonceurs :
- création autonome de campagnes par les hôtels ;
- choix des destinations, périodes, budgets, objectifs ;
- accès à des métriques claires (clics, impressions, ROAS, taux de conversion…).
De son côté, la plateforme conserve :
- la main sur les règles de classement et de pertinence ;
- la visibilité sur les performances annonceur par annonceur ;
- un contrôle fin sur ce qui s’affiche pour protéger l’expérience client.
C’est précisément le type de modèle qu’une enseigne française peut adapter à son contexte :
- marques et fournisseurs peuvent sponsoriser leurs produits sur le site e‑commerce ;
- les règles IA et business définissent ce qui reste acceptable pour le client ;
- la donnée retour (ventes, clics, taux d’ajout panier) nourrit les modèles IA de la série « L’Intelligence Artificielle dans le Commerce de Détail » (prédiction de demande, pricing dynamique, etc.).
3.3. Un modèle 100 % cookieless
Autre enseignement : l’approche est sans cookies tiers. Les annonces s’appuient sur les signaux disponibles dans la plateforme (recherche, historique, segmentation) plutôt que sur le tracking cross‑site.
Pour les acteurs français soumis au RGPD, c’est un point majeur :
- meilleure conformité réglementaire ;
- moins de friction sur la gestion des consentements ;
- moins de dépendance à des données externes parfois opaques.
Bref : l’avenir du retail media, dans le voyage comme dans le retail français, est first‑party et IA‑driven.
4. Comment un retailer français peut s’inspirer du voyage
Même si vous ne vendez pas de vols ou d’hôtels, la logique du retail media dans le voyage est précieuse pour tout commerçant : GSA, enseigne spécialisée, DNVB, marketplace locale, etc.
4.1. Repenser le parcours comme un « itinéraire » client
Le voyage rend la métaphore évidente : un client suit un itinéraire avec des étapes clés (recherche, comparaison, réservation, préparation, départ). En retail non‑voyage, c’est pareil :
- inspiration ;
- recherche ;
- comparaison ;
- achat ;
- usage et réachat.
L’IA peut identifier les moments où une recommandation sponsorisée aide réellement :
- suggérer des accessoires complémentaires au moment de choisir un produit principal ;
- proposer une extension de garantie au moment du paiement ;
- mettre en avant un service d’abonnement lorsqu’un panier contient des produits récurrents.
Le piège à éviter : vouloir monétiser chaque pixel. L’exemple du voyage montre qu’un retail media efficace est discret mais utile.
4.2. Construire une offre média claire pour les marques
Pour générer du revenu additionnel sans détériorer l’expérience, il faut une offre compréhensible pour les partenaires :
- formats standards (produits sponsorisés, bannières ciblées, opérations spéciales) ;
- packaging simple (CPM, CPC, budget au jour, budget au mois) ;
- accès à un reporting clair (ventes incrémentales, ROAS, taux de vue, etc.).
L’IA vient automatiser la partie complexe : qui voir quoi, quand, à quel prix. Aux équipes humaines de définir :
- les garde‑fous (fréquences, catégories sensibles, règles d’exclusion) ;
- les objectifs communs (hausse du panier moyen, désilotage web / magasin, écoulement de stocks…).
4.3. S’inscrire dans une stratégie IA globale
Dans cette série, on parle beaucoup de stock prédictif, pricing dynamique, expérience omnicanale. Le retail media IA n’est pas un silo en plus ; c’est une couche de monétisation et de personnalisation qui doit :
- réutiliser les données déjà présentes (catalogue, ventes, fidélité) ;
- alimenter en retour vos modèles (prévision, segmentation, CLV) ;
- fonctionner à la fois online et en magasin (par exemple via des écrans digitaux ou des notifications app géolocalisées).
Les plateformes voyage qui réussissent ne pensent pas « pub » d’un côté et « expérience » de l’autre. Elles pensent écosystème. Les retailers français ont tout intérêt à adopter la même approche.
5. Par où commencer ? Feuille de route pratique
Voici une manière concrète de lancer une démarche retail media inspirée du voyage, sans tout chambouler d’un coup.
Étape 1 : cartographier votre trafic et vos données
- Quelles pages concentrent le plus d’intention (recherche, fiche produit, panier) ?
- Quelles données first‑party possédez‑vous (historique, fidélité, app, magasin) ?
- Quels segments clients semblent les plus réceptifs à une recommandation payée ?
Étape 2 : choisir 1 à 2 formats sponsorisés « noyau »
Inutile de vouloir tout faire le premier trimestre. Comme dans le voyage, commencez par des listings sponsorisés natifs :
- mise en avant de produits sur les pages de catégorie ou de recherche ;
- intégration discrète dans les résultats (mention « sponsorisé » claire, mais design harmonisé).
Étape 3 : tester une brique IA pour le ciblage et les enchères
- démarrer avec un moteur d’enchères basé sur quelques variables clés (catégorie, marge, probabilité de conversion) ;
- laisser l’algorithme optimiser en continu en observant le ROAS et l’impact sur l’UX ;
- ajuster les règles métier au fur et à mesure (plafonds de pression publicitaire, exclusions de certaines catégories).
Étape 4 : ouvrir progressivement le self‑service aux marques
Une fois le modèle stabilisé côté UX et performance :
- donner accès à un portail annonceur simplifié ;
- commencer avec un groupe restreint de fournisseurs pilotes ;
- co‑construire les tableaux de bord, la facturation, les bonnes pratiques créatives.
C’est exactement la trajectoire suivie par les grands acteurs du voyage : tester, industrialiser, puis ouvrir.
Conclusion : le voyage comme laboratoire du retail IA
Ce que montre l’essor du retail media dans le voyage, c’est qu’un parcours riche en données et en intention peut devenir un puissant canal publicitaire piloté par l’IA, sans abîmer l’expérience. Au contraire, les annonces les plus performantes sont souvent celles qui se confondent avec une recommandation utile.
Pour les retailers français, le message est clair :
- vos sites, vos apps et vos magasins sont déjà des plateformes média naturelles ;
- vos données first‑party valent plus que n’importe quel ciblage tiers ;
- l’IA vous permet de monétiser tout cela de façon fine, transparente et respectueuse du client.
La question n’est plus de savoir si le retail media IA va s’imposer, mais quelle place vous voulez prendre dans cet écosystème : spectateur qui achète de l’audience chez les autres, ou plateforme qui structure son propre réseau. Les acteurs du voyage ont choisi. Aux retailers de décider s’ils veulent rester au sol ou faire, eux aussi, décoller leurs revenus.