Le fiasco des doublages IA de Banana Fish montre où s’arrête l’acceptation du public. Voici comment intégrer la voix IA dans les médias sans braquer fans et talents.
Quand une voix « frigo industriel » fait plier Amazon
Le 02/12/2025, Amazon Prime Video a discrètement retiré les doublages IA de l’anime Banana Fish après un torrent de critiques. En quelques jours, des extraits « sans émotion », « robotiques », se sont propagés sur les réseaux. Un doubleur reconnu, Daman Mills, est allé jusqu’à menacer de ne plus travailler avec Amazon.
Ce fiasco n’est pas qu’une anecdote de fans d’anime. C’est un cas d’école pour tous les médias, plateformes de streaming, chaînes TV, studios de doublage et agences de communication en France qui regardent l’intelligence artificielle vocale comme un levier d’économies et de productivité. L’affaire Banana Fish montre où se situe la ligne rouge du public… et comment ne pas la franchir.
Dans cette série « L’IA dans les Médias et la Communication en France », cet épisode Amazon sert de signal d’alarme : oui, on peut intégrer l’IA dans la production audiovisuelle, mais pas n’importe comment, et certainement pas en piétinant le travail artistique et les communautés de fans.
1. Ce qui s’est vraiment passé avec Banana Fish
Amazon Prime Video a lancé fin novembre 2025 des doublages IA bêta en anglais sur plusieurs anime :
- Banana Fish
- No Game No Life: Zero
- Vinland Saga
L’objectif : tester un programme pilote de doublage par IA déjà présenté quelques mois plus tôt pour l’anglais et l’espagnol.
Le résultat ? Une « honte sonore », pour reprendre les termes de nombreux fans.
Des voix robotiques sur une œuvre ultra-émotive
Banana Fish n’est pas une série légère. C’est une œuvre LGBTQ+, dure, centrée sur le trauma, la violence, l’intimité entre Ash Lynx et Eiji Okumura. Les fans attendaient depuis 2018 un doublage anglais digne de ce nom.
Ils ont découvert :
- un jeu plat, sans nuance
- des rythmes de phrases cassés
- une absence totale d’émotion, particulièrement choquante sur des scènes clés
Les extraits ont tourné sur X, Reddit, TikTok. Commentaires dominants :
« Sans âme »
« D’une médiocrité hilarante »
La réaction des professionnels du doublage
C’est là que l’affaire sort du simple drama de fans. Des comédiens de doublage, dont Daman Mills (présent sur Dragon Ball Super, My Hero Academia, Genshin Impact), ont publiquement pris position.
Son message, en substance :
« Après des années d’attente pour un doublage anglais de Banana Fish, vous servez une daube générée par IA ? C’est d’un irrespect absolu. […] Ce n’est pas l’avenir. C’est de l’invisibilisation. »
Pour un acteur, accepter l’IA vocale dans le doublage, ce n’est pas juste accepter un nouvel outil : c’est aussi accepter une remise en cause de son métier, de la rémunération, et de la représentation des minorités dans des œuvres sensibles.
Sous la pression, Amazon retire les doublages IA le 02/12/2025. L’expérimentation aura tenu… quelques jours.
2. Pourquoi ce fiasco doit alerter les médias français
L’affaire Banana Fish n’est pas qu’un problème de « fans toxiques ». Elle met le doigt sur trois erreurs stratégiques que beaucoup d’acteurs français des médias et de la communication sont en train de préparer sans le dire.
Erreur n°1 : prendre un contenu émotionnel et lui coller une voix IA
Pour des contenus très émotionnels — fictions, documentaires sensibles, sujets politiques ou sociaux — la voix humaine reste un marqueur de respect. Les spectateurs ne formulent pas ça comme une équation rationnelle, mais ils le ressentent.
Quand une plateforme pose une voix IA sur :
- un récit LGBTQ+
- des témoignages de victimes
- un film d’auteur
…le message implicite est violent : « cette histoire ne mérite pas de vrais acteurs ». C’est exactement ce qui a été reproché à Amazon.
Pour les médias français, c’est simple :
- Oui à l’IA voix pour des contenus techniques, utilitaires, à faible charge émotionnelle
- Non (pour l’instant) pour les œuvres où l’interprétation fait l’essentiel de la valeur
Erreur n°2 : communiquer comme si l’IA était neutre
Amazon a présenté ces doublages comme un test bêta, presque anodin. Mauvais calcul.
Dès qu’il y a :
- des enjeux de représentation (LGBTQ+, minorités, handicap)
- des professions déjà fragilisées (journalistes, comédiens, interprètes)
…l’IA n’est plus neutre. C’est un choix politique, artistique et économique. Ne pas l’assumer, c’est laisser le débat s’installer contre soi.
Pour un média français, le message à retenir :
« Si vous introduisez de l’IA dans votre chaîne de production, expliquez clairement où, pourquoi et avec quelles limites. »
Erreur n°3 : voir l’IA comme un simple levier de coûts
On sent très bien ce qui se joue derrière ces doublages IA :
- réduction des coûts de localisation
- vitesse de déploiement sur plusieurs langues
- industrialisation du catalogue
Sauf que les plateformes qui raisonnent uniquement en ROI Ă court terme sous-estiment la valeur :
- du capital de marque (respect des œuvres, image auprès des talents)
- de la communauté (fans d’anime, cinéphiles, gamers)
Pour les médias français, oublier cela, c’est s’exposer à :
- des bad buzz répétés
- des boycotts silencieux
- des difficultés à recruter de bons créateurs et acteurs
3. Où l’IA vocale a du sens pour les médias et plateformes
La morale de Banana Fish n’est pas « ne faites jamais de voix IA ». La morale, c’est : choisissez vos terrains intelligemment.
Cas d’usage pertinents pour l’IA vocale
Pour un groupe média, une plateforme de streaming, une radio digitale ou une agence française, l’IA voix est pertinente sur :
- Versions préliminaires internes : maquettes de documentaires, animatiques, tests de ton éditorial
- Adaptations rapides de contenus informatifs : brèves audio, synthèse de news, formats courts pour réseaux sociaux
- Accessibilité et personnalisation :
- lecture audio automatique d’articles
- choix de timbre de voix pour des publics spécifiques (personnes âgées, troubles de la lecture, etc.)
- Localisation d’archives ou de contenus à faible enjeu artistique : catalogues de formation, tutoriels, MOOC, contenus corporate
Sur ces terrains, l’IA crée de la valeur sans cannibaliser le cœur créatif.
Méthode simple pour décider : humain ou IA ?
Une grille de décision très concrète que j’utilise souvent avec des clients médias :
-
Quel est l’enjeu émotionnel du contenu ?
- Fort (fiction, témoignage, politique sensible, sujets de société) → Humain
- Faible (infos pratiques, tutoriels, messages standardisés) → IA possible
-
Le public se sent-il concerné symboliquement ?
- Oui (communautés engagées, fandom, minorités représentées) → Humain
- Non ou très peu → IA possible
-
Le contenu sert-il d’étendard de marque ?
- Oui (série originale, campagne d’image, doc signature) → Humain
- Non (back catalogue, contenus annexes) → IA possible
Dès que vous avez au moins deux “Oui” dans la colonne Humain, ne touchez pas au doublage ou à la voix humanisée.
4. Comment intégrer l’IA sans braquer vos publics ni vos talents
Pour les acteurs français, l’enjeu n’est plus de savoir si l’IA va entrer dans la production, mais comment.
Voici une approche pragmatique pour les médias, studios de doublage, agences et plateformes.
1) Poser une charte IA claire
Écrivez noir sur blanc :
- sur quels types de contenus vous autorisez l’IA (et lesquels sont réservés aux humains)
- le degré de transparence promis au public (mention IA, info générique, etc.)
- les garanties pour les acteurs et auteurs (pas de clonage non consenti, pas de remplacement sans accord contractuel)
Une charte IA, même imparfaite, apaise immédiatement : les talents savent à quoi s’attendre, les spectateurs aussi.
2) Travailler en co-création avec les comédiens de doublage
PlutĂ´t que de les contourner, impliquons-les.
Quelques pistes concrètes :
- utiliser l’IA pour préparer des maquettes de voix, mais garder l’enregistrement final humain
- rémunérer les acteurs pour la création encadrée de leurs clones vocaux, réutilisables sur des contenus secondaires
- associer les syndicats / collectifs à la définition des règles d’usage
Le message Ă envoyer est simple :
« L’IA est un outillage, pas une stratégie de remplacement massif. »
3) Tester en petit comité… mais sur les bons contenus
Le pilote d’Amazon a été mal calibré : gros titre, œuvre de prestige, communauté très engagée. C’était le pire terrain de test.
Pour tester intelligemment :
- commencez par des contenus utilitaires : FAQ audio, messages de service, habillage interne
- mesurez la réaction d’échantillons utilisateurs (pas seulement la direction ou la tech)
- ajustez avant de généraliser
4) Assumer la transparence auprès du public
Les spectateurs français ne sont pas naïfs. Beaucoup utilisent déjà des IA génératives au quotidien. Ce qui crispe, c’est le flou.
Bon réflexe :
- mentionner « voix générée par IA » sur les pages d’info ou au générique
- expliquer en langage simple le pourquoi : accessibilité, rapidité, expérimentation encadrée
Un public informé est plus tolérant qu’un public pris en traître.
5. Ce que les communicants peuvent apprendre de Banana Fish
Les agences, directions marketing, équipes social media sont directement concernées. L’IA vocale et le clonage de voix arrivent aussi dans :
- les campagnes vidéo
- les spots radio digitaux
- les expériences interactives (chatbots vocaux, assistants de marque)
Voici ce que l’affaire Banana Fish enseigne à la communication en France :
- La voix est un élément de branding autant qu’un logo ou une charte graphique. La déshumaniser peut fragiliser la marque.
- Les communautés repèrent très vite les incohérences : utiliser une voix IA générique sur une campagne « authenticité », ça ne pardonne pas.
- Les talents ont un pouvoir de blocage réel : un acteur, un influenceur, un auteur qui refuse de retravailler avec une marque à cause de son usage de l’IA, c’est un signal très fort pour le marché.
Pour générer des leads qualifiés autour de l’IA dans les médias et la com, le bon discours n’est pas : « L’IA va tout automatiser pour vous ». Le bon discours, c’est :
« On va vous aider à choisir où l’IA crée de la valeur, sans détruire ce qui fait la force de votre marque et de vos contenus. »
Ce que Banana Fish change pour l’IA dans les médias français
L’épisode Amazon/ Banana Fish est déjà cité dans les conférences comme exemple de ce qu’il ne faut pas faire avec l’IA vocale. Le message pour les acteurs français de la culture, des médias et de la communication est limpide :
- Oui, l’IA va s’installer partout, des rédactions aux studios de doublage
- Non, le public n’acceptera pas qu’on remplace discrètement l’humain sur les œuvres qui comptent vraiment
Les acteurs qui tireront leur épingle du jeu en 2026 seront ceux qui :
- assument une stratégie IA transparente et éthique
- construisent des process hybrides (IA + talents humains)
- comprennent que la voix n’est pas un simple fichier audio, mais une part essentielle de la relation au public
La vraie question, pour vous qui travaillez dans les médias ou la communication en France, n’est donc pas : « Faut-il utiliser l’IA vocale ? », mais :
Sur quels contenus avez-vous intérêt à garder coûte que coûte une voix humaine — et sur quels autres l’IA peut devenir un atout sans tout casser ?