Le jumeau numérique devient clé pour piloter flexibilité énergétique et autoconsommation dans le transport et la logistique français, du dépôt de bus à l’entrepôt.

Jumeau numérique et flexibilité énergétique : un levier sous-exploité dans le transport français
En 2023, les bâtiments ont représenté près de 45 % de la consommation d’électricité en France, et une bonne partie provient… des gares, dépôts, entrepôts et plateformes logistiques. Dans le même temps, les pics de consommation liés au transport (recharge des bus électriques, entrepôts qui tournent la nuit, hubs multimodaux) mettent les réseaux sous pression.
Voici le point clé : la flexibilité de la demande énergétique et l’autoconsommation collective ne sont plus des sujets réservés au résidentiel. Avec les bons outils numériques, ce sont des gisements d’économies et de performance pour les acteurs du transport et de la logistique.
Le jumeau numérique s’impose justement comme cet outil central. Le replay BIM World 2024 consacré à la flexibilité énergétique illustre bien ce basculement : ce qui a été expérimenté sur des communautés de communes comme Chantilly devient directement transposable aux hubs logistiques, dépôts de bus, ports secs ou zones industrielles.
Dans cette série sur l’IA dans le transport et la logistique en France, cet article montre comment jumeau numérique, IA et énergie se combinent pour créer de vrais chantiers intelligents, côté BTP comme côté exploitation des infrastructures.
1. Pourquoi la flexibilité énergétique devient stratégique pour le transport
La flexibilité énergétique, appliquée au transport et à la logistique, consiste à adapter la consommation (et parfois la production locale) aux contraintes du réseau, tout en respectant les besoins opérationnels : horaires de départ, fiabilité des tournées, sécurité des entrepôts.
Des contraintes très concrètes sur le terrain
Dans le transport et la logistique français, trois tendances se télescopent :
- Électrification massive : bus, bennes à ordures, véhicules utilitaires, flottes internes d’entrepôt (chariots, AGV) basculent vers l’électrique.
- Pression sur le réseau : les postes de transformation locaux ne sont pas dimensionnés pour recharger tout un dépôt entre 18h et 22h.
- Contrats d’énergie plus complexes : tarif dynamique, pénalités en cas de dépassement de puissance, incitations à l’effacement.
Résultat : sans pilotage intelligent, on obtient le combo perdant – facture qui explose et projets d’électrification bloqués faute de capacité réseau.
L’autoconsommation collective, un terrain de jeu idéal
L’autoconsommation collective (AC) permet à plusieurs acteurs d’un même périmètre (zone d’activités, plateforme multimodale, communauté de communes) de partager une production locale : toitures photovoltaïques des entrepôts, ombrières de parking de bus, petites unités de production.
Dans une zone logistique typique, on trouve :
- Des toitures immenses pour le solaire
- Des besoins énergétiques modulables (froid, ventilation, recharge lente)
- Des acteurs prêts à coopérer pour réduire leurs coûts
Mais cette coopération ne marche que si chacun est capable de voir, comprendre et piloter sa part d’énergie. C’est exactement là que le jumeau numérique devient incontournable.
2. Le jumeau numérique, brique centrale d’un système énergétique intelligent
Un jumeau numérique d’infrastructure de transport ou de site logistique est une réplique numérique vivante du site physique : bâtiments, équipements, réseaux, usages, données temps réel. Couplé à l’IA, il devient un chef d’orchestre de l’énergie.
Concrètement, que fait un jumeau numérique ?
Sur un dépôt de bus, une plateforme logistique ou un hub ferroviaire, un jumeau numérique énergétique permet de :
- Centraliser les données : consommation par bâtiment, par équipement, par zone ; production PV ; données météo ; planning d’exploitation.
- Simuler des scénarios : "Que se passe-t-il si je décale la recharge de 50 % de ma flotte d’une heure ?", "Si je passe 30 % de mon éclairage en gradation automatique ?".
- Optimiser en temps réel : ajuster la puissance appelée, prioriser certaines recharges, piloter le CVC en fonction de l’occupation réelle.
- Documenter et justifier : courbes, historiques, KPIs pour le dialogue avec le DSO, la collectivité, les bailleurs, les autorités organisatrices de la mobilité.
La conférence BIM World citant la communauté de communes de Chantilly montre bien ce rôle : le jumeau numérique n’est plus un gadget 3D, c’est un outil de pilotage énergétique partagé entre exploitants, collectivités et usagers.
Pourquoi c’est crucial pour les acteurs du transport
Pour un opérateur de transport ou un logisticien, le jumeau numérique apporte des réponses très opérationnelles :
- Assurer la disponibilité des flottes : on ne sacrifie pas la recharge des bus critiques, on arbitre en connaissance de cause.
- Limiter les investissements réseau : en valorisant la flexibilité, on évite ou on décale des renforcements coûteux.
- Monétiser la flexibilité : participation à des mécanismes d’effacement ou de services au réseau.
- Faciliter la coordination multi-acteurs sur un même site (bailleur, exploitant, charge d’entretien, entreprises voisines).
La réalité est simple : sans vision globale, chacun surconsomme "au cas où". Avec un jumeau numérique et de l’IA, on optimise pour le collectif sans pénaliser les contraintes métiers.
3. De la maquette BIM au jumeau numérique énergétique : un chantier pour le BTP
Dans le BTP français, beaucoup de projets transport/logistique se contentent encore d’un BIM "classique" : maquette 3D, coordination technique, détection de clashes. C’est utile, mais largement insuffisant pour les enjeux énergie.
Étape 1 : préparer le terrain dès la conception
Pour qu’un jumeau numérique énergétique soit exploitable, le chantier doit intégrer dès le départ :
- Une modélisation BIM orientée exploitation : zones énergétiques, lots techniques clairement identifiés, systèmes CVC, éclairage, bornes de recharge.
- Une standardisation des données : nomenclatures communes, identifiants uniques d’équipements, compatibilité avec les systèmes GTB / GTC.
- Une anticipation des points de mesure : compteurs, sous-compteurs, capteurs d’occupation, interfaces avec les bornes de recharge.
La bonne nouvelle : ce travail n’est pas plus cher, il est juste plus structuré. Les surcoûts viennent surtout quand on doit rattraper après coup.
Étape 2 : connecter le chantier à l’exploitation
Les "chantiers intelligents" dont on parle dans le BTP français ne concernent pas seulement la sécurité ou le suivi des tâches. Ils peuvent déjà préparer le futur jumeau numérique :
- Suivi en temps réel de l’avancement, des essais, des mises en service.
- Vérification que les équipements posés sont bien ceux prévus (et donc compatibles data).
- Constitution progressive de la base d’actifs numériques qui alimentera la phase exploitation.
Le jumeau numérique devient ainsi le fil rouge entre construction, mise en service et exploitation énergétique.
4. Faire travailler IA et jumeau numérique pour maximiser la flexibilité
Là où l’IA change la donne, c’est lorsqu’elle est intégrée au jumeau numérique : on ne se contente plus de visualiser, on prédit et on décide.
Cas d’usage typiques dans le transport et la logistique
Voici quelques scénarios très concrets que je vois émerger sur le terrain :
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Planification intelligente de la recharge des flottes
L’IA anticipe :- les horaires de départ/retour des véhicules,
- les prévisions météo (impact sur le PV),
- les contraintes de puissance souscrite.
Le jumeau numérique orchestre alors la recharge pour :
- éviter les pointes tarifaires,
- sécuriser les départs critiques matinaux,
- maximiser l’usage de l’autoconsommation PV.
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Pilotage des entrepôts logistiques multi-usages
Sur un même site : froid, automatisation, éclairage LED, bornes de véhicules. Le jumeau numérique met en regard :- planning des tournées,
- activité des quais,
- niveaux de stock frigorifique.
L’IA propose des arbitrages : réduire légèrement le froid pendant 30 minutes, décaler certains rechargements, baisser l’éclairage dans des zones inoccupées.
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Partage de l’énergie dans une zone d’activités
Dans l’esprit de l’exemple de Chantilly, on peut transposer à une zone logistique : plusieurs entrepôts, parkings poids lourds, ateliers.Le jumeau numérique coordonne la production solaire et la consommation de chaque acteur, pendant que l’IA propose les meilleures répartitions pour :
- limiter les injections réseau,
- lisser la courbe de charge collective,
- optimiser la facture globale.
Ce que l’IA ne fera pas à votre place
Même avec un jumeau numérique sophistiqué, certains choix restent éminemment humains :
- Définir les priorités de service (transport scolaire vs transport privé, lignes stratégiques vs secondaires).
- Décider du niveau d’engagement dans les mécanismes de flexibilité (et du risque acceptable).
- Arbitrer les investissements long terme : bornes rapides vs lentes, stockage stationnaire, renforcement réseau.
L’IA et le jumeau numérique donnent les chiffres, les scénarios, les probabilités. La stratégie appartient toujours aux exploitants, bailleurs, collectivités.
5. Comment démarrer concrètement : une feuille de route en 5 étapes
Pour un acteur du transport, un logisticien ou un maître d’ouvrage du BTP, la question n’est plus "si" mais "par où commencer".
Voici une approche pragmatique, basée sur ce qui fonctionne déjà en France :
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Cartographier votre patrimoine énergétique
- Identifier les sites les plus énergivores : dépôts, entrepôts, gares routières, hubs.
- Lister les équipements flexibles : recharges, CVC, froid, éclairage.
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Lancer un premier jumeau numérique pilote
- Choisir un site représentatif mais maîtrisable.
- S’appuyer sur la maquette BIM existante ou la créer si besoin.
- Connecter un minimum de données temps réel (comptage, capteurs critiques).
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Introduire progressivement l’IA
- D’abord pour la prévision de consommation/production.
- Puis pour proposer des scénarios de pilotage.
- Enfin pour automatiser certaines décisions sous contrôle humain.
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Structurer la gouvernance avec les parties prenantes
- Bailleurs, collectivité, exploitants transport, industriels voisins.
- Définir comment les gains sont partagés (économies, revenus de flexibilité).
- Mettre en place un suivi régulier des indicateurs.
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Industrialiser sur l’ensemble du parc
- Capitaliser sur le retour d’expérience du pilote.
- Intégrer le jumeau numérique énergétique comme exigence standard dans vos nouveaux chantiers.
- Former les équipes exploitation et maintenance à ces nouveaux outils.
Et maintenant ? Faire de la flexibilité énergétique un avantage compétitif
La flexibilité énergétique et l’autoconsommation collective ne sont plus un sujet "annexe" pour le transport et la logistique. Avec l’essor de l’électromobilité et la pression sur les réseaux, c’est un levier de compétitivité autant qu’un enjeu de décarbonation.
Le jumeau numérique, enrichi par l’IA, permet enfin de gérer ces sujets avec précision plutôt qu’au doigt mouillé. Ceux qui structureront dès maintenant leurs chantiers et leurs sites autour de ces outils prendront une avance nette : coûts maîtrisés, projets d’électrification sécurisés, relations apaisées avec les collectivités et les gestionnaires de réseau.
Si vous travaillez sur des projets de dépôts électriques, de plateformes logistiques ou de hubs de transport, la vraie question est : quel site deviendra votre premier jumeau numérique énergétique ?