Le Plan BIM structure la donnée, les outils et les compétences qui rendent possibles les chantiers intelligents et l’IA dans le BTP français. Voici comment en profiter.

La transition numérique du BTP s’accélère… discrètement
Entre 2015 et 2024, l’État a lancé trois plans successifs pour numériser la filière : PTNB, Plan BIM 2022, puis Plan BIM actuel. Dans le même temps, les chantiers français se sont couverts de tablettes, de maquettes BIM et, depuis peu, d’outils d’intelligence artificielle pour la planification, la sécurité et la gestion des coûts.
Voici le point clé : sans une stratégie nationale structurée comme le Plan BIM, l’IA sur les chantiers resterait un gadget réservé à quelques grands groupes. Le Plan BIM sert de colonne vertébrale : standards, données, compétences. L’IA vient ensuite se greffer là -dessus.
Dans la série « L’IA dans le BTP Français : Chantiers Intelligents », cet article regarde le Plan BIM non pas comme un dispositif administratif de plus, mais comme le socle concret qui permet aux entreprises – des majors aux PME – d’entrer dans le BIM intelligent, les jumeaux numériques et l’IA de chantier.
1. Ce que couvre vraiment le Plan BIM 2022-2024
Le Plan BIM actuel, lancé début 2022, prolonge deux grandes étapes :
- Plan Transition Numérique dans le Bâtiment (PTNB) – 2015/2018 : prise de conscience, premiers outils, évangélisation.
- Plan BIM 2022 – 2019/2022 : structuration, premières exigences, amorce de massification.
Le Plan BIM 2022-2024 reprend le flambeau avec un objectif très clair :
Généraliser l’usage du numérique dans le bâtiment et faire monter en compétences l’ensemble des professionnels.
Concrètement, il agit sur trois leviers majeurs :
1.1. Structurer la donnée pour préparer l’IA
L’IA ne vaut rien sans données propres, structurées, interopérables. C’est là que le Plan BIM est stratégique :
- Normalisation des échanges (maquette numérique, formats interopérables).
- Outils et référentiels comme
ORELIE(livrable emblématique du Plan), qui facilitent la description et l’échange d’informations bâtiment. - Supports pratiques : livrables, guides, pastilles vidéo pour rendre concret ce qui restait très « expert ».
Dans la logique chantiers intelligents, cela se traduit par :
- des maquettes BIM fiables sur lesquelles entraîner des algorithmes d’IA,
- des bases de données matériaux/produits exploitables par des moteurs de recommandation,
- des jumeaux numériques capables d’alimenter des modèles prédictifs (coûts, délais, maintenance).
1.2. Financer des projets concrets
Les appels à projets (en cours et à venir) sont le bras armé du Plan BIM. Ils permettent de :
- tester des usages réels du BIM et de l’IA sur des chantiers français,
- faire émerger des solutions reproductibles pour tout le secteur,
- mutualiser le risque pour les PME qui n’oseraient pas investir seules.
J’ai constaté que les projets qui combinent BIM + IA obtiennent aujourd’hui davantage de visibilité : détection automatique d’incohérences, optimisation de planning, sécurité augmentée sur chantier… Le Plan BIM crée un terrain de jeu encadré pour ces expérimentations.
1.3. Mesurer l’avancement et ajuster la stratégie
Le Plan BIM n’est pas figé. Au fil de 2023-2024, plusieurs actions structurantes sont prévues ou déjà engagées :
- enquête 2024 sur les usages numériques dans le bâtiment,
- retours d’expérience (REX) avec les organisations professionnelles,
- conférences et échanges, comme la session « Transition numérique dans le secteur de la Construction : acquis et perspectives » avec la DHUP, l’UNSFA, CINOV, Syntec Ingénierie, etc.
Cette boucle de retour terrain est essentielle : sans elle, l’IA dans le BTP se limiterait à quelques POC vitrine, sans impact large sur les marges, les délais ou la sécurité.
2. Pourquoi le Plan BIM est la base des chantiers intelligents
Pour qu’un chantier devienne réellement « intelligent », trois conditions doivent être réunies : données fiables, processus clairs, compétences disponibles. Le Plan BIM se positionne précisément sur ces trois axes.
2.1. Du BIM « statique » aux jumeaux numériques vivants
L’étape actuelle, c’est la bascule :
- du BIM comme livrable figé (maquette en fin d’étude),
- vers le BIM comme système vivant, connecté au terrain, qui alimente un jumeau numérique.
Un jumeau numérique performant permet par exemple de :
- simuler l’impact d’un changement de planning sur les coûts,
- anticiper les conflits de corps d’état grâce à l’IA visionnant la maquette,
- optimiser la performance énergétique avant même la livraison.
Sans standards communs et sans structuration de la donnée (mission du Plan BIM), ces jumeaux restent des prototypes isolés, très chers à maintenir.
2.2. L’IA de chantier s’appuie sur le BIM, pas l’inverse
Dans la série « Chantiers Intelligents », on parle beaucoup de :
- IA de planification de projet,
- IA pour la sécurité sur chantier (analyse vidéo, détection de risques),
- IA pour la gestion des ressources (main d’œuvre, matériel, matériaux).
La réalité ? Aucune de ces briques ne tient sans un socle BIM et data solide.
Exemples très concrets :
- Une IA qui génère un planning de travaux pertinent doit comprendre la structure du projet : lots, phasage, contraintes spatiales. C’est la maquette BIM enrichie qui fournit cette compréhension.
- Un algorithme qui détecte les écarts entre le construit et le prévu via des scans 3D compare les nuages de points à … un modèle numérique fiable.
- Pour optimiser la logistique de chantier, l’IA a besoin de données produits, de volumes, d’emprises, standardisées grâce aux référentiels portés par le Plan BIM.
Le Plan BIM donne donc le « langage commun » sans lequel l’IA resterait une suite de prototypes propriétaires, difficilement compatibles entre acteurs.
2.3. Un enjeu stratégique pour les PME du BTP
On entend souvent : « tout ça, c’est pour les grands groupes ». C’était vrai au début. Ça l’est de moins en moins.
Le Plan BIM pousse vers :
- des outils plus simples, plus industriels, plus accessibles,
- des modèles de déploiement mutualisés (groupements d’entreprises, AMO numériques, plateformes partagées),
- des formations ciblées pour les PME, via les organisations professionnelles.
Pour une PME de gros œuvre, par exemple, l’intérêt est très concret :
- coordination plus fluide avec le MOE et les autres corps d’état,
- réduction des aléas sur chantier grâce à des contrôles anticipés,
- meilleure maîtrise des marges via un suivi plus fin des quantités et des temps.
Ce n’est pas « de la tech pour la tech ». C’est un moyen d’absorber l’inflation des coûts, les pénuries de main d’œuvre et les exigences réglementaires (RE2020, décarbonation, traçabilité) sans exploser l’organisation interne.
3. Les principaux livrables Plan BIM utiles pour l’IA
Le site du Plan BIM met en avant plusieurs livrables et actions qui intéressent directement les projets d’IA dans le BTP.
3.1. ORELIE et les référentiels produits
ORELIE est un exemple emblématique de livrable : c’est un référentiel qui facilite la structuration et l’échange de données liées aux produits et aux ouvrages.
Pour l’IA, ce type de référentiel est une mine d’or :
- vocabulaire commun,
- propriétés comparables entre produits,
- données exploitables par des algorithmes de recommandation (choix de systèmes, variantes techniques, analyse carbone, etc.).
Un outil d’IA capable de proposer automatiquement des solutions techniques adaptées à un projet s’appuie précisément sur ce genre de socle.
3.2. Appels à projets : terrain d’expérimentation IA
Les appels à projets du Plan BIM sont un levier intéressant pour :
- cofinancer un prototype d’IA appliqué à un cas réel (chantier, patrimoine existant, rénovation lourde),
- associer plusieurs acteurs (MOA, MOE, entreprises, éditeurs de logiciels, start-up IA),
- documenter un REX détaillé qui pourra ensuite servir à d’autres.
Typologie de projets qui font sens aujourd’hui :
- détection automatique de non-conformités sur la base de photos terrain + maquette BIM,
- assistant IA pour préparer les réunions de synthèse à partir des clashes détectés,
- outils prédictifs pour sécuriser les délais en anticipant les dérives planning.
3.3. Pastilles vidéo et ressources pédagogiques
Les pastilles vidéo et contenus pédagogiques du Plan BIM peuvent sembler anecdotiques. En réalité, ils accélèrent énormément la montée en puissance des équipes :
- introduction aux concepts BIM pour des conducteurs de travaux non spécialistes,
- retours d’expérience filmés montrant le concret du chantier,
- vulgarisation des approches data pour les directions.
Pour déployer de l’IA, il faut d’abord que le BIM soit compris et accepté. Ces ressources jouent ce rôle de « traducteur ».
4. Comment une entreprise BTP peut profiter du Plan BIM dès maintenant
La meilleure approche, c’est de considérer le Plan BIM comme un accélérateur déjà payé par la collectivité. Ne pas l’utiliser, c’est laisser de l’argent – et du temps – sur la table.
4.1. Poser un diagnostic numérique interne
Avant de parler IA sur les chantiers, il faut savoir oĂą vous en ĂŞtes :
- Vos projets sont-ils modélisés en BIM systématiquement ou encore à la carte ?
- Qui, en interne, maîtrise la lecture de maquette ?
- Comment vos données de chantier sont-elles stockées et exploitées (tableurs, GED, plateforme collaborative) ?
Sur cette base, vous pouvez définir un plan de montée en maturité aligné avec les outils et guides du Plan BIM.
4.2. S’appuyer sur les organisations professionnelles
Les intervenants cités autour du Plan BIM – UNSFA, CINOV, Syntec Ingénierie – ne sont pas là par hasard. Ils portent :
- des formations pratiques,
- des grilles de compétences BIM/numérique,
- des retours d’expérience sectoriels.
Pour une entreprise, le plus efficace consiste souvent Ă :
- Identifier un référent numérique interne (conducteur, ingénieur, chargé d’affaires motivé).
- L’inscrire dans un parcours BIM + IA structuré via ces réseaux.
- Construire un projet pilote sur 1 à 2 chantiers en s’inspirant des actions du Plan BIM.
4.3. Lancer un premier cas d’usage IA réaliste
Plutôt que de viser une « transformation globale », choisissez un usage simple, rentable, mesurable. Par exemple :
- optimisation de planning à partir des données BIM existantes,
- outil d’IA pour analyser les comptes-rendus de chantier et remonter les risques récurrents,
- contrôle automatique de quantités entre plans et devis.
Ensuite :
- documentez le projet (données utilisées, bénéfices obtenus, limites rencontrées),
- partagez ce retour d’expérience au sein de votre fédération ou organisation professionnelle,
- alignez vos prochaines étapes avec les nouvelles actions du Plan BIM jusqu’à fin 2024.
Cette approche incrémentale colle parfaitement à la logique du Plan : des briques concrètes, reproductibles, soutenues par un cadre national.
5. Et après 2024 : vers un écosystème BIM–IA généralisé
On voit déjà la tendance pour 2025 et au-delà : le BIM ne sera plus un sujet à part, mais l’infrastructure numérique de base sur laquelle vont se greffer :
- l’IA pour la conception (générative, optimisation, analyse réglementaire),
- l’IA pour la construction (planification, sécurité, logistique, qualité),
- l’IA pour l’exploitation (maintenance prédictive, énergie, confort).
Le Plan BIM joue un rôle de passerelle entre ces mondes. Il met tout le secteur – maîtres d’ouvrage, architectes, bureaux d’études, entreprises, exploitants – au même niveau de langage numérique.
Pour les acteurs du BTP français, la question n’est plus : « Faut-il y aller ? », mais :
Comment profiter de ce cadre national pour transformer progressivement vos chantiers en chantiers intelligents, sans casser votre organisation ni votre trésorerie ?
Si vous préparez vos données, vos processus et vos équipes maintenant, les briques d’IA qui arrivent sur le marché en 2025-2026 ne seront plus des ovnis, mais des outils naturels intégrés à votre quotidien chantier.
Prochaine étape pour votre entreprise
- Identifiez un ou deux projets où le BIM est déjà présent.
- Choisissez un cas d’usage IA simple et concret (planning, quantités, sécurité).
- Connectez-vous aux ressources issues du Plan BIM (guides, référentiels, réseaux pros).
Ce n’est pas réservé aux « gros ». C’est la nouvelle base de compétitivité du BTP français. Ceux qui s’emparent du Plan BIM maintenant prendront une avance nette sur la gestion des coûts, des délais et des risques dans les prochaines années.