Les Trophées des Jumeaux Numériques 2024 montrent comment la donnée et l’IA transforment déjà le BTP. Voici ce que les pros français peuvent en tirer concrètement.

Jumeaux numériques : là où l’IA rencontre le chantier
En 2024, les projets de jumeaux numériques primés à BIM World ont un point commun très clair : ils transforment des opérations complexes en décisions beaucoup plus simples, grâce à la donnée et à l’IA. Pas des concepts futuristes, mais des chantiers, des territoires et des ouvrages bien réels, en France et à l’international.
Dans notre série « L’IA dans le BTP Français : Chantiers Intelligents », ces Trophées des Jumeaux Numériques 2024 sont un révélateur précieux. Ils montrent où en est réellement la transformation numérique du secteur, et surtout où vont les investissements, la valeur et la performance dans les années qui arrivent.
Ce billet n’est pas un compte-rendu de cérémonie. L’objectif est plus direct : tirer des enseignements concrets de chaque projet lauréat pour les acteurs du BTP, de l’immobilier et de l’aménagement en France. Que vous soyez entreprise générale, ingénierie, industriel, collectivité ou aménageur, vous allez voir comment ces cas d’usage peuvent inspirer votre propre feuille de route IA & jumeaux numériques.
1. Pourquoi les jumeaux numériques deviennent stratégiques pour le BTP
Les projets récompensés en 2024 confirment une tendance nette : le jumeau numérique devient l’infrastructure centrale de la donnée dans le BTP.
Concrètement, un jumeau numérique de chantier, d’ouvrage ou de territoire permet :
- de centraliser les données issues du BIM, des capteurs IoT, des SIG et des outils métier ;
- d’alimenter des algorithmes d’IA (prédiction de délais, détection d’anomalies, optimisation énergétique, sécurité) ;
- de simuler des scénarios (phasing travaux, risques, flux logistiques, coûts, carbone) avant d’engager des moyens réels ;
- de créer un référentiel unique partagé entre maîtrise d’ouvrage, maîtrises d’œuvre, entreprises, exploitants et collectivités.
La réalité ? C’est souvent plus simple que ce qu’on imagine. La plupart des lauréats n’ont pas attendu d’avoir « tout parfait » pour démarrer. Ils ont commencé par un périmètre clair : un quartier, un chantier, une usine, un sol, un tronçon d’infrastructure… puis ils ont structuré les données et connecté les bons outils.
Pour une entreprise du BTP française, ces trophées sont intéressants pour trois raisons :
- Ils montrent que les cas d’usage IA & jumeau numérique sont déjà industrialisés.
- Ils légitiment les investissements : ces projets sont soutenus par des grands acteurs (collectivités, majors du BTP, industriels, opérateurs d’infrastructures).
- Ils donnent des modèles réutilisables, sur lesquels vous pouvez caler vos propres projets pilotes.
2. Panorama des lauréats 2024 : 8 projets, 8 signaux forts
Les Trophées des Jumeaux Numériques 2024, organisés par Twin+ avec buildingSMART France et BIM World, ont mis en avant huit projets structurants, soutenus notamment par Autodesk.
Voici les lauréats, et ce qu’un professionnel du BTP peut en retenir.
2.1 Collectivités : Angers Loire Métropole, le territoire piloté par la donnée
Lauréat « Collectivités » : Jumeau numérique du territoire d’Angers Loire Métropole.
Angers s’est déjà fait remarquer pour sa démarche de ville intelligente. Son jumeau numérique de territoire illustre bien comment une collectivité peut :
- agréger données SIG, réseaux, bâtiments, mobilités ;
- suivre en temps réel certains indicateurs (énergie, éclairage, mobilité, espaces verts, etc.) ;
- simuler des scénarios d’aménagement et d’investissements.
Pourquoi c’est clé pour l’IA dans le BTP français :
Un tel jumeau devient le terrain de jeu idéal pour des algorithmes de planification urbaine, d’optimisation énergétique et de gestion patrimoniale. Pour les entreprises de construction, travailler avec une métropole qui dispose déjà d’un jumeau numérique, c’est :
- accéder à un référentiel de données fiable ;
- mieux anticiper les contraintes (réseaux existants, flux, nuisances) ;
- préparer des offres plus qualitatives, appuyées sur des simulations.
2.2 Territoires d’activités : Icade et le parc Paris Orly-Rungis
Lauréat « Territoires » : Parc Paris Orly-Rungis porté par Icade.
On passe ici à l’échelle d’un grand parc d’activités. L’intérêt du jumeau numérique n’est pas seulement immobilier : il touche les flux logistiques, la mobilité, les réseaux, l’énergie et la sécurité.
Pour un aménageur ou un foncière, cela permet par exemple :
- d’optimiser les travaux de requalification sans bloquer l’activité ;
- de suivre l’empreinte carbone des aménagements ;
- de piloter les interventions de maintenance à l’échelle du parc.
Pour les entreprises du BTP, c’est une opportunité claire : les appels d’offres intègrent de plus en plus des exigences de BIM, de données structurées et de continuité numérique. Se positionner sur ce type de projet suppose d’avoir déjà structuré sa démarche jumeau numérique/IA en interne.
2.3 Ouvrages : MTR 1201, le chantier orchestré numériquement
Lauréat « Ouvrages » : Digital Construction Site Management System MTR 1201 – MTR Corporation Limited et Bouygues Construction.
On est ici au cœur du chantier intelligent. Un système de gestion numérique de chantier, connecté au jumeau de l’ouvrage, permet par exemple :
- de synchroniser planning, avancement réel, supply chain ;
- de suivre la qualité d’exécution grâce aux comparaisons 3D/terrain ;
- de gérer les risques de sécurité via des alertes temps réel ;
- d’identifier les dérives de délais ou de coûts en amont, grâce à des modèles prédictifs.
C’est exactement ce que recherchent aujourd’hui les directions de production :
« Une vision temps réel, unifiée, de l’avancement du chantier, des écarts et des risques. »
Les entreprises françaises qui veulent rester compétitives doivent progressivement remplacer le suivi Excel + mails par des plateformes de gestion de chantier intégrées au jumeau numérique, prêtes à accueillir des briques d’IA (reconnaissance d’images, prévision de délais, optimisation des ressources).
2.4 Process industriels : supervision de chantier pour Ciment Québec
Lauréat « Process » : Supervision chantier Ciment Québec St Basile – Ciment Québec et Pomerleau.
Ici, le jumeau numérique sert à superviser un chantier industriel avec une forte dimension process. On parle de :
- monitoring fin des phases de travaux ;
- suivi des tolérances industrielles ;
- traçabilité des interventions ;
- intégration des données de production future dès la phase travaux.
Pour les industriels français (cimenteries, usines, plateformes logistiques), c’est un message clair : le chantier n’est plus une parenthèse. Il s’intègre dans une logique globale d’outil de production, avec des données réutilisables ensuite pour la maintenance prédictive, la performance énergétique et la sécurité.
2.5 R&D : circularité des sols et data intelligente
Lauréat « R&D » : Stimuler la circularité des sols – Cadastre néerlandais, Ministère de l’Intérieur des Pays-Bas et Sogelink.
Ce projet est particulièrement intéressant dans le contexte français de 2025 : pression foncière, ZAN (zéro artificialisation nette), tensions sur les filières de réemploi. La circularité des sols vise notamment à :
- mieux caractériser les terres excavées ;
- organiser leur réutilisation sur d’autres projets ;
- limiter les mises en décharge et les transports ;
- piloter ces flux via une plateforme de données.
On est en plein dans l’IA appliquée au BTP durable :
- classification automatique des sols ;
- optimisation des flux camions ;
- réduction des émissions CO₂ grâce à des scénarios comparés.
Pour les entreprises de terrassement, les majors, les plateformes de réemploi, le message est direct : la donnée géotechnique et environnementale doit entrer dans le jumeau numérique de chantier, pas rester dans des PDF isolés.
2.6 International : HS2 et la gestion des méga-projets
Lauréat « International » : High Speed Two (HS2) – ALIGN JV et Bouygues Travaux Publics.
HS2, c’est l’illustration parfaite de ce qu’un jumeau numérique d’infrastructure permet sur un méga-projet linéaire :
- harmoniser les données entre de très nombreuses parties prenantes ;
- gérer les interfaces entre lots et tronçons ;
- suivre en continu les risques géotechniques, les mouvements de terrain, les impacts environnementaux ;
- disposer d’une mémoire numérique exhaustive pour l’exploitation future.
Les entreprises françaises qui travaillent sur des LGV, des lignes de métro, des projets autoroutiers ou hydrauliques ont tout intérêt à regarder de près ces approches : ce sont exactement les méthodes de gestion de données et de jumeau numérique qu’exigent déjà de nombreux maîtres d’ouvrage.
2.7 Continuité numérique : le chantier du Quai Deschamps à Bordeaux
Lauréat « Continuité numérique » : Quai Deschamps Bordeaux, le jumeau numérique de chantier – EPA Bordeaux Euratlantique, Ingérop et Colas.
Ici, l’accent est mis sur un point que beaucoup d’organisations ratent : la continuité numérique entre conception, chantier et exploitation.
Un jumeau numérique de chantier bien pensé, c’est :
- un modèle BIM exploitable, enrichi des données d’exécution ;
- une traçabilité des modifications, des réserves, des essais ;
- des informations prêtes à être réutilisées par le futur exploitant (GTB, GMAO, maintenance prédictive).
Pour les entreprises du BTP, c’est aussi un moyen de sortir de la logique « fin de chantier = transfert de dossiers papier » et de proposer au maître d’ouvrage une valeur ajoutée numérique très concrète.
2.8 Prix du Public : Piveteau Bois et le plancher CTL durable
Prix du Public Twin+ : Plancher CTL, le jumeau numérique au service d’une construction durable – Piveteau Bois et Bouygues Construction.
Ce projet coche trois cases très recherchées en 2025 :
- construction bois,
- optimisation technique via jumeau numérique,
- argumentaire environnemental étayé par la donnée.
Un jumeau numérique de système constructif comme le plancher CTL permet par exemple :
- de simuler les performances mécaniques et acoustiques ;
- d’optimiser les quantités de matière ;
- de calculer les gains carbone sur un cycle de vie ;
- de standardiser la mise en œuvre sur plusieurs chantiers.
Pour les industriels français des matériaux et systèmes constructifs, ce type d’initiative montre la voie : intégrer vos solutions dans des jumeaux numériques exploitables devient un vrai avantage concurrentiel auprès des majors, des MOE et des promoteurs.
3. Ce que ces projets disent de l’IA dans le BTP français
Pris ensemble, ces huit lauréats dessinent une trajectoire claire pour les chantiers intelligents en France et en Europe.
3.1 La donnée devient un actif stratégique
Chaque projet récompensé repose sur une même base : des données structurées, exploitables, interopérables. Sans ça, pas de jumeau numérique, pas d’IA utile.
Pour une entreprise du BTP, cela se traduit par quelques chantiers internes incontournables :
- définir une charte de données de chantier (nomenclatures, formats, responsabilités) ;
- imposer des process BIM cohérents entre études, méthodes et production ;
- choisir des outils qui respectent les standards d’interopérabilité (IFC, openBIM, API ouvertes) ;
- cartographier les sources de données existantes (BIM, planning, coûts, capteurs IoT, contrôles qualité, sécurité) et les connecter.
3.2 L’IA reste discrète… mais partout
Ce qui frappe dans ces projets, c’est que l’IA n’est pas mise en avant comme un gadget. Elle est intégrée là où elle apporte une vraie valeur :
- prévisions de délais et de dérives ;
- optimisation des flux logistiques ;
- détection automatique d’anomalies (sur photos ou scans 3D) ;
- recommandations d’optimisation énergétique ;
- scénarios d’affectation des terres excavées.
Le message est simple :
« L’IA utile dans le BTP, c’est celle qui s’appuie sur un jumeau numérique bien conçu et se fond dans les outils du quotidien. »
3.3 La collaboration devient un critère de performance
Les lauréats associent systématiquement :
- maîtres d’ouvrage publics ou privés ;
- bureaux d’études et ingénieries ;
- entreprises de travaux ;
- parfois industriels et acteurs de la R&D.
Si vous cherchez où commencer votre feuille de route IA & jumeaux numériques, inspirez-vous de cette logique : lancez un projet pilote avec un trio MOA/MOE/entreprise, plutôt qu’un projet isolé dans un service innovation.
4. Comment s’inspirer de ces lauréats pour vos propres chantiers intelligents
Un point important : la plupart de ces projets ont commencé petits avant d’atteindre leur échelle actuelle. Vous n’avez pas besoin d’un budget de méga-projet pour entrer dans la dynamique.
4.1 Choisir un premier cas d’usage réaliste
Pour une entreprise du BTP française, trois portes d’entrée « raisonnables » fonctionnent bien :
-
Jumeau numérique de chantier sur une opération pilote :
- modèle BIM de référence,
- suivi d’avancement connecté (planning + terrain),
- premiers indicateurs qualité/sécurité.
-
Jumeau numérique d’ouvrage pour la remise au client :
- maquette enrichie des données d’exécution,
- documentation technique structurée,
- intégration avec les outils de maintenance du futur exploitant.
-
Cas d’usage environnemental ciblé :
- suivi des terres excavées et de leur réemploi,
- calcul et suivi du bilan carbone chantier,
- optimisation des rotations camions.
4.2 Mettre l’IA au bon endroit
Plutôt que de « faire de l’IA », concentrez-vous sur un irritant opérationnel très concret :
- trop de temps passé à consolider les plannings ? → modèles prédictifs sur la base de l’historique ;
- nombreux écarts entre BIM et terrain ? → analyse automatique des écarts via scan 3D ;
- pénalités liées aux dépassements de délais ? → détection précoce des dérives par IA ;
- pression carbone croissante ? → outil d’optimisation des scénarios bas-carbone intégré au jumeau.
L’IA devient alors une fonction du jumeau numérique, pas un projet à part.
4.3 Structurer la gouvernance et les compétences
Les projets lauréats montrent aussi qu’il ne suffit pas d’acheter une solution. Il faut :
- un référent jumeau numérique / data côté MOA et côté entreprise ;
- une montée en compétence BIM & data des équipes travaux ;
- des contrats qui intègrent la propriété et le partage des données ;
- un dialogue tôt dans le projet sur les livrables numériques attendus.
Sur ce point, de plus en plus d’organisations françaises créent des cellules BIM & data chantier, qui accompagnent les équipes opérationnelles dans l’adoption de ces nouveaux outils.
5. Et maintenant ? Faire de votre prochain chantier un lauréat potentiel
Les Trophées des Jumeaux Numériques 2024 montrent une chose très nette : la compétition ne se joue plus seulement sur le prix et le planning. Elle se joue aussi sur la capacité à concevoir, construire et exploiter avec un jumeau numérique intelligent, dopé à l’IA.
Pour les acteurs du BTP français, le moment est idéal : la maturité des outils augmente, les retours d’expérience s’accumulent, et les maîtres d’ouvrage sont de plus en plus demandeurs de continuité numérique.
Si vous deviez retenir trois actions à lancer dès maintenant pour rejoindre la dynamique des « chantiers intelligents » :
- Identifier un projet pilote où un jumeau numérique de chantier ferait vraiment la différence.
- Structurer vos données (BIM, planning, coûts, environnement) pour qu’elles soient exploitables par l’IA.
- Choisir un cas d’usage IA très concret : sécurité, délais, logistique, carbone, performance énergétique… et le mesurer.
La prochaine édition des trophées mettra peut-être en lumière un de vos projets. Les lauréats 2024 prouvent que ce n’est plus réservé aux « géants » : ce qui compte, c’est la capacité à connecter la donnée, l’IA et le terrain pour faire émerger de vrais chantiers intelligents.