Monaco montre comment un jumeau numérique de territoire transforme la planification et la gestion des chantiers. Voici ce que le BTP français peut en tirer.

Monaco, laboratoire vivant du jumeau numérique
Monaco n’a que 2 km², mais concentre ce que beaucoup de métropoles européennes n’ont pas encore : un jumeau numérique opérationnel à l’échelle d’un territoire entier. Présenté au BIM World 2025 par Gregory Martin, chef de division du pôle d’informations géographiques du Gouvernement Princier, ce projet ne relève plus du prototype. C’est un outil utilisé au quotidien par l’administration, les aménageurs et les acteurs de la construction.
Pour les entreprises du BTP françaises, ce retour d’expérience est précieux. On parle de BIM, SIG, IA et data qui convergent pour piloter la ville, sécuriser les chantiers, optimiser les ressources et réduire l’empreinte carbone. Bref : exactement les enjeux de notre série « L’IA dans le BTP Français : Chantiers Intelligents ».
Voici ce que l’on peut retenir du jumeau numérique de Monaco, et surtout comment s’en inspirer concrètement dans un contexte français, que l’on soit maître d’ouvrage, entreprise générale, BET ou collectivité.
1. Qu’est-ce qu’un jumeau numérique de territoire… quand il fonctionne vraiment ?
Un jumeau numérique de territoire n’est pas juste une jolie maquette 3D. À Monaco, il s’agit d’un environnement numérique qui :
- agrège des données BIM, SIG, IoT et réglementaires,
- les met à jour régulièrement,
- et sert de base commune de décision pour l’urbanisme, les chantiers, la mobilité ou la gestion de crise.
La réalité est simple : un jumeau numérique utile est avant tout un système d’information géographique enrichi, connecté aux projets BIM et aux données temps réel.
Les briques clés observées à Monaco
Monaco montre une architecture qui parle au BTP français :
- Un socle SIG 3D précis au centimètre, couvrant l’ensemble du territoire (bâti, voirie, réseaux, relief, mer).
- Des modèles BIM fournis par les projets neufs ou en rénovation, géoréférencés et connectés au SIG.
- Des flux de données dynamiques : capteurs environnementaux, trafic, données énergétiques, horaires de chantier, etc.
- Une gouvernance claire de la donnée : qui publie, qui valide, qui consomme.
Un jumeau numérique n’apporte de valeur au BTP que lorsqu’il devient la référence unique pour préparer, coordonner et suivre les chantiers.
2. Comment Monaco utilise son jumeau numérique pour les projets de construction
Monaco a un avantage : un territoire dense, très contraint, où chaque erreur de coordination coûte cher. Résultat : le jumeau numérique est directement branché sur la réalité des chantiers.
a) Avant le chantier : études et concertation
Le jumeau numérique sert d’outil d’anticipation :
- Simuler l’impact d’un nouveau bâtiment sur les vues, l’ensoleillement, les vents dominants.
- Analyser les interactions avec les réseaux existants (eau, électricité, télécom, ouvrages souterrains) via la couche SIG.
- Préparer la logistique de chantier : circulation des camions, zones de stockage, nuisances sonores estimées.
- Communiquer avec les riverains et décideurs politiques, en visualisant le projet dans son environnement réel.
Pour un maître d’ouvrage français, c’est l’équivalent d’un dialogue projet/territoire beaucoup plus clair, bien avant l’obtention du permis.
b) Pendant le chantier : coordination fine et sécurité
Le jumeau numérique ne s’arrête pas au dépôt du PC. Il accompagne :
- La planification des phases de chantier en lien avec les autres opérations en cours sur le territoire (éviter quarante grues dans le même quartier en même temps).
- La sécurité : visualisation des zones de danger, emprises chantier, routes barrées, plans de circulation mis à jour.
- La coactivité avec les concessionnaires de réseaux, travaux de voirie, événements urbains.
On parle ici de chantier intelligent au sens concret : moins de surprises, moins d’imprévus, moins de conflits d’usage de l’espace public.
c) Après le chantier : exploitation et maintenance
Une fois l’ouvrage livré, le BIM et les données de chantier alimentent le jumeau numérique pour l’exploitation :
- Mise à jour automatique du cadastre numérique et du référentiel 3D.
- Suivi des performances énergétiques du bâtiment par rapport aux prévisions.
- Préparation de futures interventions de maintenance ou de rénovation.
Pour une ville, c’est la garantie de ne plus accumuler des plans papier obsolètes dans des armoires. Pour une entreprise du BTP, c’est un argument commercial : livrer un bâtiment « prêt à intégrer le jumeau numérique de la ville ».
3. Où intervient l’IA dans ce type de jumeau numérique ?
Monaco ne se contente pas d’un simple viewer 3D. L’intelligence artificielle devient indispensable dès que les volumes de données explosent.
Trois usages d’IA très concrets pour le BTP
-
Analyse automatique des données de chantier
- Détection d’incohérences entre modèle BIM et réalité terrain (via scan 3D, photos, drones).
- Alerte précoce sur les dérives de planning ou de coûts.
-
Optimisation de la logistique et de la sécurité
- Algorithmes de calcul d’itinéraires optimisés pour camions, livraisons, grues, en fonction des contraintes urbaines.
- Analyse des historiques d’incidents pour proposer des mesures de prévention ciblées.
- Simulation et aide à la décision urbaine
- Scénarios d’implantation de nouveaux bâtiments avec évaluation automatique des impacts : trafic, bruit, ombres portées, émissions carbone.
- Priorisation de travaux de rénovation énergétique à l’échelle d’un quartier.
Pour les chantiers intelligents en France, ce sont exactement ces briques qui commencent à se déployer :
- IA embarquée sur les plateformes de suivi de chantier,
- analyse d’images pour le port des EPI,
- prévision des retards et des surcoûts,
- optimisation de la planification multi-projets.
Le jumeau numérique de territoire devient alors le théâtre sur lequel toutes ces IA viennent jouer leur partition.
4. Ce que Monaco change pour les acteurs du BTP français
Le cas monégasque a un message clair : la technologie est prête, le vrai sujet est organisationnel. La plupart des villes françaises disposent déjà de :
- données SIG,
- modèles BIM pour les grands projets,
- données open data,
- solutions cloud et IA accessibles.
Ce qui manque souvent : une vision et une gouvernance.
Pour les collectivités et maîtres d’ouvrage publics
S’inspirer de Monaco, c’est :
- Exiger le BIM géoréférencé sur les projets structurants.
- Structurer un référentiel géospatial 3D unique pour tout le territoire.
- Définir un schéma directeur data & jumeau numérique à 5–10 ans, même modeste au départ.
- Impliquer les services urbanisme, voirie, transition énergétique et sécurité civile autour du même outil.
Pour les entreprises du BTP
Les entreprises qui tirent leur épingle du jeu sont celles qui se positionnent comme partenaires data des territoires :
- Fournir des maquettes BIM propres, complètes, exploitables par les SIG.
- Documenter les ouvrages (DOE numériques) dans des formats interopérables.
- Proposer des services autour des chantiers intelligents : suivi 4D/5D, tableaux de bord carbone, visualisation territoriale.
- Former leurs équipes travaux à l’utilisation de ces outils : vue 3D de la ville, contraintes réseau, circulation, nuisances.
Le message est assez direct : ceux qui maîtrisent le numérique des chantiers deviendront incontournables sur les appels d’offres des grandes métropoles et des aménageurs.
5. Comment démarrer un « mini jumeau numérique » dans une ville française
Vous n’êtes ni Monaco ni Paris ? Tant mieux. Les projets les plus efficaces commencent petit.
Voici un plan d’attaque réaliste pour une collectivité ou un groupement d’acteurs locaux :
Étape 1 – Choisir un périmètre pilote
- Un quartier en renouvellement urbain,
- une zone d’activités en extension,
- ou un nouveau programme immobilier majeur.
L’idée est de concentrer les efforts sur une zone où plusieurs projets vont interagir.
Étape 2 – Assembler les données existantes
- Cadastre, orthophotos, MNT/MNS : côté SIG.
- Maquettes BIM des futurs bâtiments (format IFC idéalement).
- Données réglementaires (PLU, servitudes, risques).
On crée un premier jumeau numérique 3D simple, mais cohérent.
Étape 3 – Ajouter un premier cas d’usage IA ou data
Inutile de viser la science-fiction. Choisissez un usage Ă forte valeur :
- anticiper les impacts trafic d’un nouveau programme,
- optimiser la logistique de plusieurs chantiers,
- visualiser et communiquer les nuisances prévues,
- mutualiser des ressources (aires de stockage, grue, base vie).
Puis branchez une brique d’analyse ou de simulation IA adaptée : prévisions, scénarios, détection d’anomalies.
Étape 4 – Mesurer les gains pour le BTP
Sur ce périmètre pilote, suivez des indicateurs concrets :
- nombre de conflits de planning évités entre chantiers,
- réduction des trajets de camions à vide,
- baisse des réclamations riverains,
- heures d’ingénierie économisées sur les études de variantes.
C’est ce qui permettra ensuite de convaincre les élus, les DGS et les directions travaux d’industrialiser l’approche.
6. Pourquoi le moment est bon pour les chantiers intelligents en France
Entre la pression réglementaire (RE2020, ZAN), la hausse des coûts et la tension sur les compétences, le modèle habituel du chantier « réactif » ne tient plus. La digitalisation par à -coups (un peu de BIM ici, un drone là , un Excel partout) montre ses limites.
Le jumeau numérique de Monaco démontre qu’une autre approche fonctionne :
- territoire comme colonne vertébrale,
- BIM + SIG + IA comme système nerveux,
- et chantiers intelligents comme muscles opérationnels.
Pour les acteurs du BTP français, la question n’est plus « est-ce que ça marche ? », mais plutôt : « quelle place voulons-nous prendre dans ce nouvel écosystème ? »
Si vous travaillez déjà sur le BIM, la data chantier ou la sécurité, vous avez les briques pour avancer. L’étape suivante consiste à connecter ces briques au territoire, à la façon de Monaco, pour créer de vrais chantiers intelligents : mieux planifiés, plus sûrs, plus sobres en ressources.
La fenêtre est ouverte en 2025. Ceux qui bougent maintenant seront ceux qu’on appellera demain pour concevoir, construire et exploiter les villes vraiment intelligentes.