La donnée est devenue le matériau clé des chantiers intelligents. Découvrez comment la gouvernance de la donnée permet de piloter bâtiments et territoires bas carbone.

La donnée, nouveau matériau du BTP français
Un chiffre résume le défi : près de 40 % des émissions mondiales de CO₂ sont liées au bâtiment et aux infrastructures. En France, le secteur du BTP est sous pression avec la RE2020, la décarbonation des chantiers et la montée en puissance des jumeaux numériques.
Le point commun de tous ces sujets ? La donnée. Capteurs, maquettes BIM, drones, plateformes IoT, IA de planification… les entreprises du BTP n’ont jamais généré autant d’informations. Pourtant, dans beaucoup de projets, ces données restent enfermées dans des silos, perdues à la fin du chantier ou juridiquement inutilisables.
Voici le cœur du problème : sans modèle clair de gouvernance de la donnée, il est impossible de tirer pleinement parti de l’IA, du BIM et des jumeaux numériques pour bâtir des bâtiments et territoires bas carbone. C’est précisément ce qu’aborde la conférence de BIM World dont est tiré le sujet, et c’est le maillon manquant de nombreux projets de chantiers intelligents.
Dans cette nouvelle étape de la série « L’IA dans le BTP Français : Chantiers Intelligents », on va voir comment structurer cette gouvernance pour passer du discours à l’action : qui possède quoi, qui décide, comment partager et valoriser la donnée sans se tirer une balle dans le pied.
1. Pourquoi la gouvernance de la donnée devient stratégique dans le BTP
La gouvernance de la donnée, dans le BTP et l’aménagement, c’est l’ensemble des règles, rôles et outils qui encadrent la vie des données d’un projet : collecte, stockage, accès, partage, sécurité, valorisation.
Dans un contexte de décarbonation, elle change tout pour trois raisons principales.
1.1 Sans données fiables, pas de bas carbone crédible
Pour piloter des bâtiments bas carbone ou des territoires à énergie positive, il faut des données précises et continues sur :
- la performance énergétique réelle des bâtiments,
- les consommations chantier (carburant, électricité, matériaux),
- les flux de mobilité autour des projets,
- le cycle de vie des matériaux (ACV, réemploi, recyclage).
Quand les données sont éclatées entre un tableur chez un BET, une maquette BIM verrouillée chez un architecte, et un SCADA propriétaire chez l’exploitant, on se retrouve avec :
- des ACV tronquées,
- des optimisations locales mais pas systémiques,
- une impossibilité de mesurer l’impact réel des décisions.
La gouvernance de la donnée vise justement à orchestrer ces sources pour qu’un territoire ou un patrimoine immobilier puisse être piloté sur des indicateurs carbone robustes.
1.2 L’IA sur chantier ne vaut que par la qualité de sa donnée
Les solutions d’IA dans le BTP français (prédiction des délais, optimisation des tournées de camions, détection de non‑conformités, maintenance prédictive) reposent toutes sur le même carburant : des données structurées, complètes et historisées.
Sans gouvernance claire :
- les modèles sont biaisés,
- les jeux de données ne sont pas reproductibles,
- impossible d’expliquer comment l’IA a pris une décision (ce qui pose un vrai problème juridique et assurantiel).
La réalité ? L’IA ne « sauvera » pas un projet mal gouverné côté data. Elle mettra plutôt en lumière tous ses défauts.
1.3 Un enjeu économique majeur pour maîtres d’ouvrage et industriels
On sous‑estime encore la valeur économique de la donnée dans le BTP :
- un jumeau numérique bien gouverné permet d’optimiser CAPEX et OPEX sur 20–30 ans,
- les données d’exploitation réinjectées dans la conception font baisser les coûts de construction sur les opérations suivantes,
- les territoires qui mutualisent leurs données (mobilité, énergie, foncier) attirent plus facilement les investisseurs et opérateurs.
La gouvernance de la donnée n’est donc pas un sujet d’informaticiens, c’est un levier de compétitivité pour les acteurs français du BTP et de l’immobilier.
2. Les grands modèles de gouvernance des données dans le BTP
Quand on parle de « modèles de gouvernance », on parle surtout de qui contrôle quoi, et à quelles conditions. Dans les retours d’expérience français, on voit quatre grands modèles.
2.1 Le modèle propriétaire fermé : le réflexe historique
C’est encore le plus répandu :
- chaque acteur garde « ses » données,
- les plateformes sont propriétaires et peu interopérables,
- le partage se limite au strict minimum contractuel.
Avantages :
- sentiment de contrôle,
- protection (relative) du savoir‑faire.
Inconvénients majeurs pour des objectifs bas carbone :
- vision fragmentée des émissions,
- blockages pour les jumeaux numériques multi‑acteurs,
- dépendance forte à quelques éditeurs.
Ce modèle peut fonctionner sur de petits projets, mais il est inadapté aux territoires intelligents et aux trajectoires bas carbone ambitieuses.
2.2 Le modèle plateforme unique du maître d’ouvrage
Ici, le maître d’ouvrage public ou privé impose :
- une plateforme de données de référence (souvent BIM + IoT + documentation),
- des règles d’alimentation obligatoires dans les marchés,
- des droits d’accès différenciés selon les phases (conception, chantier, exploitation).
Ce modèle est de plus en plus utilisé par :
- les grandes foncières,
- certaines métropoles et régions,
- les opérateurs d’infrastructures (transport, énergie).
Il favorise :
- la continuité de la donnée sur le cycle de vie,
- l’intégration progressive de briques d’IA,
- une meilleure maîtrise des risques cyber.
Mais il demande une vraie montée en compétence des maîtres d’ouvrage et une clarification contractuelle :
- Qui possède la donnée créée par un capteur financé par le MOA mais installé par un prestataire ?
- Quelles données restent la propriété intellectuelle des concepteurs / entreprises ?
2.3 Le modèle « alliance de gouvernance » : coopérer sans tout centraliser
C’est précisément ce que défendent des initiatives comme la Data Governance Alliance :
- chaque acteur garde son système d’information,
- on définit ensemble des standards d’échange (formats, API, ontologies),
- on crée des règles communes de partage, d’anonymisation, de valorisation.
On peut le voir comme un contrat social de la donnée entre :
- collectivités,
- industriels,
- exploitants,
- bureaux d’études et startups.
Ce modèle est particulièrement adapté aux territoires : il évite la dépendance à une seule plateforme tout en permettant :
- des tableaux de bord carbone agrégés,
- des services partagés (maintenance prédictive multi‑sites, flexibilité énergétique, mobilité intelligente),
- des usages citoyens (information en temps réel, participation, transparence).
2.4 Le modèle « communs de la donnée » pour le bas carbone
Dernier modèle, plus pionnier : considérer certaines données comme un bien commun, au service de la transition écologique.
Exemples typiques :
- données d’occupation réelle anonymisées pour optimiser le chauffage,
- profils de charge électrique pour organiser l’effacement,
- inventaires de matériaux pour favoriser le réemploi à l’échelle d’une métropole.
Les règles changent alors :
- priorité donnée à la valeur collective (réduction des émissions, qualité de l’air, résilience),
- gouvernance partagée avec les citoyens et associations,
- plus grande transparence sur les algorithmes utilisés.
On voit déjà ce modèle apparaître dans certains projets urbains bas carbone ou quartiers à énergie positive.
3. Conditions économiques et juridiques pour partager la donnée sans se bloquer
La question que tout directeur de projet, DSI ou dirigeant se pose est simple : « Combien ça coûte, qui paye et qui assume le risque ? »
3.1 Qui finance les infrastructures numériques mutualisées ?
Mettre en place une vraie gouvernance de la donnée bas carbone implique :
- une plateforme (ou un ensemble de plateformes interopérables),
- des connecteurs vers les systèmes existants (BIM, GMAO, GTB, SIG),
- de la cybersécurité, de l’hébergement, de la supervision,
- des outils d’IA ou d’analytics.
Les montages qui fonctionnent le mieux en France en 2025 :
- financement porté par le maître d’ouvrage, intégré au coût global (CAPEX + OPEX),
- participation des exploitants via des redevances de service,
- co‑investissement industriel sur certains modules (par exemple, une IA de maintenance prédictive développée avec un fabricant).
Le point clé : traiter la donnée comme un actif, avec un business plan et non comme un simple « coût informatique ».
3.2 Maîtrise des risques juridiques : propriété, RGPD, responsabilité
Trois blocs juridiques doivent être abordés très tôt dans le projet :
-
Propriété des données
- distinguer les données brutes (issues des capteurs, des plans, des documents) et les données dérivées (indicateurs, modèles IA, jumeaux numériques),
- préciser dans les contrats qui possède quoi, qui peut réutiliser pour d’autres projets, avec ou sans anonymisation.
-
RGPD et données personnelles
Sur un bâtiment ou un quartier connecté, beaucoup de données concernent des personnes (occupants, usagers, visiteurs). Il faut :- minimiser les données personnelles collectées,
- anonymiser ou pseudonymiser dès que possible,
- documenter les finalités (par exemple : optimisation énergétique, amélioration du confort, sécurité).
-
Responsabilité en cas de défaillance d’un système IA
Si une IA de pilotage énergétique dysfonctionne et génère une surconsommation ou une panne, qui est responsable ?- l’éditeur de la solution,
- l’intégrateur,
- le maître d’ouvrage qui a défini les paramètres ?
Une gouvernance sérieuse impose de documenter les décisions automatiques, les versions de modèles IA et les règles de supervision humaine.
3.3 Modèles de valorisation : partager la donnée, partager la valeur
Pour que les acteurs industriels et les PME du BTP jouent le jeu, il faut un retour sur partage clair. Quelques mécanismes observés :
- accès gratuit à la plateforme, mais facturation des services à valeur ajoutée (IA, tableaux de bord, alertes),
- contrats prévoyant des droits d’usage croisés : le maître d’ouvrage accède aux données, l’industriel peut réutiliser des données anonymisées pour améliorer ses produits,
- modèles « data as a service » pour les collectivités : la donnée reste la propriété du territoire, mais un prestataire opère la gouvernance et se rémunère sur la performance (par exemple, % des économies d’énergie).
La clé, c’est la transparence économique : qui gagne quoi, grâce à quelles données.
4. Mettre en place une gouvernance de la donnée bas carbone : méthode concrète
Voici une approche pragmatique pour une entreprise du BTP, un maître d’ouvrage ou une collectivité qui veut passer à l’action.
4.1 Partir d’un cas d’usage bas carbone prioritaire
On ne construit pas une gouvernance de la donnée dans l’abstrait. On part d’un besoin métier clair, par exemple :
- réduire de 30 % les consommations énergétiques réelles d’un parc de bureaux,
- diviser par deux les émissions directes d’un projet d’infrastructure,
- organiser le réemploi des matériaux à l’échelle d’un territoire.
Ce cas d’usage va guider :
- les données à collecter,
- les acteurs à embarquer,
- les indicateurs à suivre.
4.2 Cartographier les données et les responsabilités
Étape suivante : un inventaire des données existantes et manquantes.
- Où sont les maquettes BIM ? Qui les met à jour ?
- Quels capteurs existent déjà (énergie, présence, qualité de l’air, flotte de véhicules) ?
- Quelles données de chantier sont disponibles (planning, consommation carburant, déchets) ?
Puis, on définit les rôles :
- data owner (propriétaire fonctionnel),
- data steward (garant qualité / mise à jour),
- data custodian (hébergeur technique).
Sur un chantier intelligent typique, les data owners sont souvent :
- le directeur de projet pour les données de coût / délai,
- le responsable QSE pour les données environnementales,
- le responsable d’exploitation pour les données de performance en phase exploitation.
4.3 Choisir un modèle de gouvernance adapté au contexte
En fonction de la taille du projet et des acteurs, on choisit l’un des modèles vus plus haut :
- plateforme MOA unique sur un grand campus tertiaire,
- alliance de gouvernance sur un écoquartier multi‑opérateurs,
- communs de la donnée pour un projet métropolitain bas carbone.
L’erreur classique, c’est de copier le modèle d’un autre projet sans tenir compte :
- de la maturité numérique des parties prenantes,
- de la capacité de la DSI interne,
- des contraintes réglementaires (données sensibles, infrastructures critiques).
4.4 Encadrer la gouvernance dans les contrats et marchés
Concrètement, ça passe par des clauses dans :
- les marchés de travaux,
- les contrats de maintenance et d’exploitation,
- les conventions de partenariat avec industriels et startups.
Ces clauses doivent préciser :
- les formats d’échange (interopérabilité BIM, API, normes ouvertes),
- les obligations de mise à jour,
- les droits de réutilisation,
- les exigences de cybersécurité et de conformité RGPD.
C’est aussi là qu’on prépare le terrain pour l’IA dans le BTP : droit d’utiliser les données du chantier pour entraîner des algorithmes, sous quelles conditions, avec quelles garanties pour le client.
4.5 Industrialiser sur l’ensemble du portefeuille de projets
Une fois un ou deux projets pilotes réussis :
- on capitalise sur les standards définis (modèles de données, modèles de clauses, processus),
- on met en place un comité de gouvernance de la donnée transverse,
- on aligne la stratégie data avec la stratégie climat (SBTi, plan de transition, trajectoire carbone).
C’est là que la démarche commence à générer des leads et des avantages concurrentiels pour les entreprises du BTP : capacité à proposer des contrats bas carbone pilotés par la donnée, offres de jumeau numérique, services d’optimisation continue.
5. Ce que ça change pour les chantiers intelligents en France
Pour rester cohérent avec la série « L’IA dans le BTP Français : Chantiers Intelligents », il faut regarder l’impact très concret de la gouvernance de la donnée sur le terrain.
Quelques transformations majeures :
- Les maquettes BIM ne sont plus des livrables figés, mais la colonne vertébrale des jumeaux numériques, connectés aux données réelles de chantier et d’exploitation.
- Les solutions d’IA (sécurité, suivi de production, prévision des dérives de planning) s’appuient sur des données fiables, tracées et partageables, ce qui rassure assureurs et maîtres d’ouvrage.
- Les entreprises qui maîtrisent leur gouvernance de la donnée peuvent proposer de nouveaux modèles économiques : contrats de performance carbone, exploitation optimisée, services digitaux récurrents.
La bascule est là : on sort du « gadget IA sur un chantier » pour entrer dans une stratégie data‑centrée, alignée sur les objectifs bas carbone et la compétitivité du BTP français.
Pour un dirigeant, un directeur de projet ou un responsable innovation, la vraie question n’est plus « Faut‑il partager nos données ? », mais plutôt :
« Quel modèle de gouvernance de la donnée nous permettra d’être à la fois sobres en carbone, attractifs pour nos clients et maîtres de nos choix technologiques ? »
La réponse se construit projet par projet, territoire par territoire. Ceux qui s’y mettent dès maintenant auront une longueur d’avance lorsque l’IA, le BIM et les exigences réglementaires se rejoindront pleinement.