Maîtrise d’ouvrage et jumeau numérique : poser les bonnes exigences

L'IA dans le BTP Français: Chantiers Intelligents••By 3L3C

Sans exigences claires de la maîtrise d’ouvrage, il n’y a pas de jumeau numérique utile. Voici comment cadrer BIM, données et IA pour des actifs réellement exploitables.

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Construire plus vite, mieux, et avec moins de risques : le pari du jumeau numérique

La plupart des maîtres d’ouvrage français ont désormais une charte BIM, quelques maquettes 3D… mais très peu disposent de vrais actifs numériques exploitables pour piloter leurs bâtiments ou leurs infrastructures. Résultat : des investissements épars, des données peu utilisées, et une frustration croissante côté directions générales.

Voici le point central : sans exigences claires de la maîtrise d’ouvrage, il n’y a pas de jumeau numérique utile, juste des maquettes jolies à regarder. Et dans le contexte actuel – pression sur les coûts, décarbonation, manque de main-d’œuvre dans le BTP – c’est un luxe que plus personne ne peut se permettre.

Dans le cadre de la série « L’IA dans le BTP Français : Chantiers Intelligents », cet article s’inspire d’une conférence de BIM World 2024 pour répondre à une question très concrète :

Quelles exigences la maîtrise d’ouvrage doit-elle formuler pour concevoir, construire et exploiter ses actifs numériquement (BIM, jumeau numérique, IA) – et en tirer de la valeur, pas juste des fichiers ?

On va parler objectifs métiers, cahier des charges, données, IA sur chantier et en exploitation, mais aussi gouvernance et organisation – avec des exemples directement transposables à un bailleur, une collectivité ou un grand propriétaire privé.


1. Pourquoi la maîtrise d’ouvrage doit reprendre la main sur le numérique

Un jumeau numérique n’a de sens que s’il répond à des enjeux métiers mesurables. Tant que le numérique reste un sujet « annexe » géré par la DSI ou un BIM manager isolé, les projets patinent.

Les 4 vrais bénéfices attendus par un maître d’ouvrage

Pour un acteur public comme Angers Loire Métropole, la Métropole Européenne de Lille ou Le Havre Seine Métropole, mais aussi pour un groupe privé type foncière ou GHU hospitalier, les objectifs convergent :

  1. Mieux investir
    • Simuler les scĂ©narios de rĂ©novation vs dĂ©molition
    • Prioriser les travaux selon l’état rĂ©el du patrimoine
  2. Mieux exploiter
    • RĂ©duire les coĂ»ts d’exploitation et de maintenance
    • Anticiper les pannes critiques (ascenseurs, CTA, blocs opĂ©ratoires…)
  3. Mieux décider
    • Avoir une vision consolidĂ©e du parc (surfaces, usages, consommations, carbone)
    • Appuyer les arbitrages politiques ou financiers sur des donnĂ©es fiables
  4. Mieux piloter le chantier
    • Suivre avancement, non-conformitĂ©s, rĂ©serves en temps rĂ©el
    • AmĂ©liorer sĂ©curitĂ© et logistique via IA et capteurs (chantiers intelligents)

Ce qui manque le plus souvent ? La traduction de ces bénéfices en exigences formelles dans les contrats de conception, de construction et d’exploitation.

Tant que le jumeau numérique reste une « option technologique », il ne devient jamais un outil de pilotage stratégique.


2. Formuler des exigences claires dès le programme : le socle

Le programme et les pièces marché sont l’endroit où tout se joue. Si les exigences BIM / jumeau numérique / données ne sont pas verrouillées là, impossible de les rattraper sans surcoût.

A. Partir des cas d’usage, pas de la technologie

Voici une approche qui fonctionne bien avec des maîtrises d’ouvrage avancées :

  1. Lister 5 à 10 cas d’usages prioritaires (réels) :
    • « L’exploitant doit pouvoir localiser en 3 clics tout Ă©quipement de sĂ©curitĂ© incendie certifiĂ© dans un bâtiment. »
    • « La direction technique doit visualiser en une vue les consommations rĂ©elles vs prĂ©visionnelles par bâtiment. »
    • « Le chargĂ© de patrimoine doit disposer d’un Ă©tat sanitaire Ă  jour par bâtiment, basĂ© sur les donnĂ©es de maintenance. »
  2. Traduire ces cas d’usage en exigences de données :
    • Quels attributs doivent ĂŞtre prĂ©sents dans la maquette ?
    • Quelle nomenclature, quel rĂ©fĂ©rentiel (pièces, locaux, Ă©quipements) ?
    • Quelle granularitĂ© : pièce, zone, niveau, bâtiment ?
  3. Fixer les formats et les points d’échange :
    • Formats ouverts (IFC, BCF) pour Ă©viter l’enfermement propriĂ©taire
    • Points d’échange : ESQ, AVP, PRO, EXE, DOE numĂ©rique, puis mise Ă  jour en exploitation

C’est cette logique qui permet de reconnecter BIM, jumeau numérique et exploitation dans une chaîne continue.

B. Intégrer l’IA dès la phase de conception des exigences

Dans une série sur les chantiers intelligents, impossible d’ignorer l’IA. La maîtrise d’ouvrage doit déjà se poser quelques questions simples :

  • Quels flux de donnĂ©es seront utiles Ă  des algorithmes plus tard ? (capteurs, GMAO, GTB, IoT chantier)
  • Quelles donnĂ©es doivent ĂŞtre structurĂ©es pour alimenter des modèles prĂ©dictifs ?
  • Quelles tâches de contrĂ´le ou de suivi pourraient ĂŞtre partiellement automatisĂ©es ?

Par exemple, exiger :

  • Que chaque Ă©quipement critique ait un identifiant unique stable dans tous les systèmes
  • Que les historiques d’intervention de maintenance soient horodatĂ©s et liĂ©s Ă  cet ID

Cela ouvre la porte, à moyen terme, à des algorithmes d’IA prédictive sur la maintenance, sans avoir à tout reconstruire.


3. Construire un jumeau numérique exploitable : data, process, outils

Un jumeau numérique utile, c’est un triptyque : données structurées + process clairs + outils interopérables.

A. Cadrer la donnée dès le CCTP

Voici les points que je recommande de verrouiller noir sur blanc dans les pièces marché :

  • Niveau de dĂ©tail (LOD/LOI) : diffĂ©rencier ce qui est nĂ©cessaire pour le chantier de ce qui l’est pour l’exploitation
  • Dictionnaire de donnĂ©es : liste des attributs obligatoires par type d’objet (porte, cloison, CTA, luminaire…)
  • RĂ©fĂ©rentiels communs : nomenclature des locaux, typologie de pièces, codification des bâtiments
  • QualitĂ© de donnĂ©es : taux de complĂ©tude minimal, contrĂ´le qualitĂ© systĂ©matique, procĂ©dure de correction

Un exemple concret : un GHU hospitalier comme celui de Paris ne peut rien faire d’un jumeau numérique si les locaux ne sont pas cohérents avec la vision métier (bloc, consultation, chambre, circulation, etc.). La codification devient alors un actif stratégique.

B. Préparer la continuité entre chantier et exploitation

Le jumeau numérique n’est pas un « livrable de fin de chantier », c’est un support vivant qui passe progressivement des mains du concepteur à celles de l’exploitant.

La maîtrise d’ouvrage doit donc exiger :

  • Un DOE numĂ©rique exploitable, validĂ© avec l’exploitant (et pas juste dĂ©posĂ© sur un serveur)
  • Des tests d’intĂ©gration dans la GMAO, la GTB ou la plateforme de jumeau numĂ©rique
  • Une phase de recette mĂ©tier : l’exploitant teste des scĂ©narios rĂ©els (recherche d’un Ă©quipement, planification d’une opĂ©ration, gĂ©nĂ©ration d’une liste de contrĂ´le, etc.)

C’est exactement ce qui conditionne la réussite des projets type Nhood (immobilier commercial) où l’exploitation à long terme pèse plus que le chantier lui-même.

C. IA sur chantier : premiers usages concrets

Sur le volet « chantiers intelligents », on voit déjà des cas d’usage très concrets, que la maîtrise d’ouvrage peut soutenir par ses exigences :

  • ContrĂ´le de conformitĂ© par vision : comparaison automatique entre maquette BIM et scan 3D / photos de chantier
  • Analyse de risques HSE : dĂ©tection de situations dangereuses Ă  partir d’images ou de capteurs
  • Suivi d’avancement : corrĂ©lation automatique entre tâches prĂ©vues et rĂ©alitĂ© du terrain

Pour que ces usages IA fonctionnent, il faut :

  • Des maquettes BIM structurĂ©es
  • Des points de repère fiables (niveaux, zones, codes locaux)
  • Un cadre contractuel qui autorise la captation et l’utilisation de donnĂ©es de chantier

Encore une fois, la balle est dans le camp du maître d’ouvrage, qui doit inscrire ces besoins dans les marchés.


4. Organiser la maîtrise d’ouvrage pour le numérique et l’IA

Même avec un cahier des charges parfait, le projet échoue si l’organisation ne suit pas. La gouvernance numérique de la maîtrise d’ouvrage devient alors un vrai sujet stratégique.

A. Nommer un « sponsor métier » côté direction

Les projets qui fonctionnent ont souvent :

  • Un directeur du patrimoine, de l’immobilier ou des services techniques qui porte le sujet
  • Un mandat clair : rĂ©duire coĂ»ts, amĂ©liorer qualitĂ© de service, tenir les objectifs carbone
  • Une capacitĂ© Ă  trancher entre « joli BIM » et « BIM utile Ă  l’exploitation »

Ce sponsor n’est pas un technicien BIM, mais il s’appuie sur :

  • Un rĂ©fĂ©rent BIM / data interne
  • Des utilisateurs mĂ©tiers pilotes (maintenance, exploitation, gestion locative, direction des travaux…)

B. Monter un « noyau numérique » transverse

Je recommande souvent la création d’un groupe de travail permanent associant :

  • MOA (patrimoine, exploitation, achats)
  • MOE (architectes, BET clĂ©s)
  • DSI
  • Exploitants et mainteneurs

Ce groupe :

  • DĂ©finit et fait Ă©voluer le cadre de donnĂ©es commun
  • Suit la qualitĂ© et l’usage des jumeaux numĂ©riques
  • Priorise les cas d’usage IA Ă  expĂ©rimenter

L’objectif : sortir du mode « projet isolé » pour inscrire la démarche dans la durée, à l’échelle du parc.

C. Former, expliquer, rassurer

L’IA dans le BTP et les jumeaux numériques font parfois peur sur les chantiers ou dans les équipes de maintenance. Pour embarquer tout le monde :

  • Expliquer les usages concrets (gain de temps, rĂ©duction des erreurs, sĂ©curitĂ© amĂ©liorĂ©e)
  • Clarifier ce que l’IA ne fait pas (elle n’élimine pas les mĂ©tiers, elle les assiste)
  • Former progressivement, Ă  partir de cas d’usage simples : recherche d’information, gĂ©nĂ©ration de rapports, contrĂ´le documentaire

Un maître d’ouvrage qui investit dans la formation sur ses propres cas métiers augmente fortement ses chances de retour sur investissement numérique.


5. Mesurer les retours et faire évoluer les exigences

La question posée lors de la conférence BIM World était claire : « Quels retours et quels suivis suite à l’utilisation du jumeau numérique ? » La réponse tient en un mot : mesure.

Quels indicateurs suivre ?

Voici quelques KPI que je vois émerger chez les maîtres d’ouvrage avancés :

  • Temps moyen pour retrouver une information technique (plan, fiche, schĂ©ma) avant / après jumeau numĂ©rique
  • Taux de rĂ©intervention sur une mĂŞme panne
  • DĂ©lai de traitement des rĂ©serves de chantier
  • Taux de complĂ©tude et de fiabilitĂ© de la donnĂ©e dans la maquette
  • Économie d’énergie obtenue après mise en cohĂ©rence maquette / GTB / exploitation

Ces indicateurs servent Ă  :

  • Ajuster les exigences des prochains marchĂ©s
  • Prioriser les investissements (IA, capteurs, plateformes…)
  • Justifier, en interne, la poursuite de la dĂ©marche

Faire vivre le cadre d’exigences numérique

Un cahier des charges BIM / jumeau numérique n’est jamais figé. Tous les 12 à 24 mois, la maîtrise d’ouvrage devrait :

  • Faire un retour d’expĂ©rience avec ses MOE, entreprises et exploitants
  • Identifier les exigences inutiles ou trop lourdes
  • IntĂ©grer de nouveaux cas d’usage : maintenance prĂ©dictive, optimisation Ă©nergĂ©tique par IA, simulation de scĂ©narios d’amĂ©nagement, etc.

C’est comme cela que, progressivement, se construit un patrimoine numérique cohérent, capable d’alimenter de vrais chantiers intelligents à l’échelle d’un territoire ou d’un parc.


Et maintenant, que faire concrètement côté maîtrise d’ouvrage ?

Pour un maître d’ouvrage français – public ou privé – qui veut passer du BIM « vitrine » au jumeau numérique utile, la feuille de route est claire :

  1. Clarifier 5 à 10 cas d’usage métiers prioritaires (investissement, exploitation, décision, chantier).
  2. Traduire ces cas d’usage en exigences de données dans les pièces marché, avec un dictionnaire clair.
  3. Organiser la continuité entre conception, chantier et exploitation, avec un DOE vraiment exploitable.
  4. Structurer une gouvernance numérique (sponsor, groupe transverse, plan de formation).
  5. Mesurer les retours et ajuster les exigences tous les 12 Ă  24 mois.

Ce travail n’est pas théorique. C’est ainsi que les pionniers – métropoles, hôpitaux, grandes foncières – structurent aujourd’hui leurs projets pour tire pleinement parti de l’IA et des jumeaux numériques.

La prochaine étape logique ? Passer d’un projet pilote à une stratégie de patrimoine numérique à l’échelle du parc, en s’appuyant sur les chantiers en cours pour bâtir les données de demain.

Si vous êtes maître d’ouvrage et que vous vous demandez par où commencer, le bon réflexe est souvent simple :

choisir un projet en cours ou à venir, cadrer 3 cas d’usage métier très concrets, et exiger dès maintenant les données nécessaires pour les rendre possibles.

C’est là que les jumeaux numériques, le BIM intelligent et l’IA sortent du discours pour devenir des outils de travail quotidiens.