IA dans le BTP : comment la rendre fiable et certifiable

L'IA dans le BTP Français: Chantiers Intelligents••By 3L3C

Dans le BTP, l’IA n’est un atout que si elle est évaluée, validée et certifiable. Découvrez comment structurer une IA de confiance pour vos chantiers intelligents.

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IA dans le BTP : la question n’est plus « si », mais « en qui avoir confiance ? »

Sur un chantier français en 2025, on trouve plus de capteurs que de mètres de câbles électriques sur certains niveaux. Caméras de sécurité, suivi des engins, BIM connecté, jumeau numérique, prévision de délais… Tout remonte dans des systèmes à base d’IA qui suggèrent, alertent, parfois décident.

Le problème ? Beaucoup d’entreprises du BTP adoptent ces solutions IA sans savoir comment elles ont été évaluées, validées, ni si elles seront certifiables demain avec l’AI Act européen. Résultat : direction technique inquiète, juristes sur le qui-vive, conducteurs de travaux méfiants, et DSI qui freinent des projets pourtant prometteurs.

Voici le point central : une IA qui n’est pas évaluée de manière rigoureuse devient un risque plus qu’un atout. Pour les chantiers intelligents, la vraie question n’est plus « quelle IA choisir ? », mais « quelle IA je peux défendre devant un assureur, un inspecteur, un juge… et mes équipes de terrain ».

Ce billet, dans le cadre de la série « L’IA dans le BTP Français : Chantiers Intelligents », s’appuie sur la conférence BIM World 2024 « Comment évaluer, valider et certifier des systèmes à base d’IA ? » (LNE, IFSTTAR/Université Gustave Eiffel, IRT SystemX), et la prolonge pour le contexte très concret du BTP français.


1. Pourquoi l’évaluation de l’IA devient stratégique pour le BTP

Dans le BTP, l’évaluation de l’IA n’est pas un luxe académique : c’est une condition de survie économique, réglementaire et assurantielle.

Trois pressions qui s’additionnent

Pour les entreprises de construction, trois forces poussent à mieux encadrer l’IA :

  1. Conformité réglementaire

    • ArrivĂ©e de l’AI Act europĂ©en qui classe certaines IA comme « Ă  haut risque » (sĂ©curitĂ©, Ă©quipements, gestion d’infrastructures critiques…).
    • Normes existantes dans le BTP (Eurocodes, normes incendie, sĂ©curitĂ© des travailleurs) sur lesquelles l’IA vient se greffer.
  2. Exigence de qualité et de performance

    • Un algorithme de planification qui se trompe de 10 % sur les durĂ©es, c’est dĂ©jĂ  trop : retards, pĂ©nalitĂ©s, perte de marge.
    • Un système de dĂ©tection de chutes qui « oublie » 5 % des cas est tout simplement inacceptable.
  3. Confiance des équipes et des donneurs d’ordre

    • Les maĂ®tres d’ouvrage, publics comme privĂ©s, commencent Ă  exiger des garanties Ă©crites sur la fiabilitĂ© des outils IA utilisĂ©s.
    • Sur le terrain, les compagnons n’acceptent d’utiliser l’IA que si elle prouve qu’elle aide vraiment, sans les mettre en danger.

La conséquence est claire : sans démarche d’évaluation structurée, l’IA reste au stade de POC vitrine et ne passe jamais à l’échelle sur l’ensemble des chantiers.


2. Ce que signifie vraiment « évaluer un système à base d’IA »

Évaluer une IA dans le BTP, ce n’est pas juste regarder un taux de précision : c’est analyser le comportement du système en conditions réelles de chantier, avec ses risques, ses biais et ses défaillances possibles.

Les dimensions clés de l’évaluation

Dans la démarche présentée à BIM World et dans les retours d’expérience terrain, on retrouve généralement cinq axes :

  1. Fiabilité / performance technique

    • Taux de dĂ©tection d’un danger sur chantier (par camĂ©ra, capteurs, etc.).
    • PrĂ©cision des prĂ©dictions de dĂ©lais ou de coĂ»ts.
    • Robustesse face aux conditions rĂ©elles : poussière, mĂ©tĂ©o, lumière variable, bruit, objets masquĂ©s.
  2. Sécurité des personnes et des biens

    • ScĂ©narios de test « worst case » :
      • L’IA ignore un ouvrier sans gilet fluo ?
      • Ne voit pas un piĂ©ton derrière un engin ?
    • CapacitĂ© Ă  dĂ©clencher une alerte ou un arrĂŞt d’urgence dans des temps compatibles avec la sĂ©curitĂ©.
  3. Éthique et absence de biais

    • L’outil IA d’affectation des ressources ne pĂ©nalise pas systĂ©matiquement certains profils (âge, genre, type de contrat).
    • Les algorithmes ne reproduisent pas des discriminations dans la gestion des Ă©quipes ou des sous-traitants.
  4. Cybersécurité et résilience

    • Protection des donnĂ©es de chantier (plans, jumeaux numĂ©riques, donnĂ©es de sĂ©curitĂ©).
    • RĂ©sistance Ă  des attaques ou Ă  de fausses donnĂ©es injectĂ©es (scĂ©nario rĂ©aliste sur des chantiers stratĂ©giques ou publics).
  5. Explicabilité et auditabilité

    • CapacitĂ© Ă  comprendre pourquoi l’IA a proposĂ© telle durĂ©e de tâche, telle alerte de sĂ©curitĂ©, telle priorisation de lots.
    • TraçabilitĂ© : pouvoir rejouer la dĂ©cision en cas de litige.

L’exemple concret : un système de détection de risques sur chantier

Prenons un système IA de vision par caméra pour détecter :

  • Absence d’EPI (casque, gilet, harnais),
  • PrĂ©sence de personnes dans des zones interdites,
  • ProximitĂ© dangereuse entre engins et piĂ©tons.

Une vraie évaluation inclura :

  • Des milliers d’images de chantiers français, de jour comme de nuit, Ă©tĂ© comme hiver.
  • Des tests sur plusieurs typologies de chantiers : gros Ĺ“uvre, VRD, rĂ©habilitation, travaux en site occupĂ©.
  • Mesure de taux de faux positifs (alertes inutiles qui vont agacer les Ă©quipes) et faux nĂ©gatifs (situations dangereuses non dĂ©tectĂ©es).
  • VĂ©rification de la performance avant et après une mise Ă  jour logicielle.

Ce niveau de détail fait la différence entre un gadget de démo et un outil que la direction QHSE peut intégrer dans son plan de prévention.


3. Valider une IA : passer du prototype au chantier

La validation, c’est le moment où l’on répond à une question simple : “Est-ce que ce système IA est suffisamment bon pour être utilisé dans mon contexte, sur mes chantiers ?”

De la preuve de concept Ă  la mise en production

La plupart des projets IA dans le BTP suivent ce chemin :

  1. POC sur un chantier pilote

    • RĂ©sultats prometteurs, quelques KPI mis en avant en comitĂ© de direction.
    • Mais donnĂ©es souvent limitĂ©es, conditions relativement contrĂ´lĂ©es.
  2. Phase de validation (souvent négligée)

    • GĂ©nĂ©ralisation Ă  plusieurs chantiers de tailles et de configurations diffĂ©rentes.
    • Mesure systĂ©matique des performances dans la durĂ©e : 3, 6, 12 mois.
    • Implication des Ă©quipes QHSE, mĂ©thodes, exploitation, DSI.
  3. Industrialisation / déploiement à l’échelle

    • Process interne formalisĂ© : quand et comment on active l’outil IA sur un nouveau chantier.
    • Formation des Ă©quipes, procĂ©dures d’escalade en cas d’anomalie.

C’est dans la phase de validation que s’intègrent les exigences des normes, des futurs audits, et de l’AI Act.

Quels critères de validation dans le BTP ?

Pour qu’un directeur de travaux ou un directeur QHSE valide réellement un système IA, il a besoin de réponses chiffrées :

  • Taux de dĂ©tection > 95 % sur les risques critiques.
  • AmĂ©lioration mesurĂ©e : par exemple, –30 % d’incidents de sĂ©curitĂ© mineurs dĂ©clarĂ©s après 6 mois.
  • Impact opĂ©rationnel acceptable : pas plus de X fausses alertes par jour.
  • Non-rĂ©gression après mise Ă  jour : chaque nouvelle version passe par une batterie de tests dĂ©finis.

Sans ces éléments, une validation orale ou informelle ne tient pas longtemps face à un sinistre ou à un contrôle.


4. La certification : un atout concurrentiel dans les appels d’offres

Certifier un système à base d’IA, c’est obtenir une reconnaissance tierce de sa conformité, de sa qualité et de sa sécurité. Dans le BTP, cela devient un argument commercial puissant.

Le rôle des acteurs comme le LNE, l’IFSTTAR et l’IRT SystemX

Les intervenants de la conférence BIM World 2024 illustrent bien la chaîne :

  • LNE (Laboratoire National d’Essais) : Ă©valuation, essais, certification de systèmes industriels, dont les solutions IA.
  • IFSTTAR / UniversitĂ© Gustave Eiffel : recherche et expertise sur les systèmes de transport, les infrastructures, les mobilitĂ©s – avec des problĂ©matiques très proches de celles des grands chantiers et ouvrages.
  • IRT SystemX : institut de recherche technologique focalisĂ© sur les systèmes complexes, l’IA de confiance, l’ingĂ©nierie numĂ©rique.

Ce type d’acteurs travaille déjà sur :

  • Des rĂ©fĂ©rentiels d’évaluation de l’IA,
  • Des mĂ©thodes de tests,
  • Des cadres de certification anticipant l’AI Act.

Les entreprises du BTP qui s’appuient sur ces démarches prennent de l’avance, plutôt que d’attendre d’être contraintes par un décret ou un assureur.

Pourquoi la certification IA compte pour les « chantiers intelligents »

Sur un appel d’offres d’infrastructure ou un marché global de performance, afficher :

« Solutions de suivi de chantier basées sur une IA évaluée et certifiable selon un référentiel reconnu »

peut clairement faire la différence.

Concrètement, la certification IA peut :

  • Rassurer les maĂ®tres d’ouvrage publics qui intègrent dĂ©sormais des clauses sur la donnĂ©e, le numĂ©rique et l’IA.
  • Faciliter le dialogue avec les assureurs (RC dĂ©cennale, responsabilitĂ© civile exploitation, cyber).
  • RĂ©duire le risque de blocage par les CSE ou les organisations syndicales sur les sujets de surveillance, de donnĂ©es personnelles et de conditions de travail.

La réalité ? D’ici 3 à 5 ans, les systèmes IA non évalués sérieusement seront écartés d’office des grands projets.


5. Mettre en place une démarche d’IA de confiance dans une entreprise du BTP

La bonne nouvelle : on n’a pas besoin d’être une major mondiale pour structurer une démarche d’évaluation, de validation et (pré)certification de l’IA.

Étape 1 – Cartographier vos usages IA existants et à venir

Commencez par une simple liste, projet par projet :

  • IA pour planification de projet (prĂ©vision de dĂ©lais, ressources).
  • IA pour sĂ©curitĂ© sur chantier (vision, analyse d’incidents, prĂ©diction des risques).
  • IA pour BIM intelligent (dĂ©tection de conflits, calcul automatique de quantitĂ©s, scĂ©narios de phasage).
  • IA pour gestion des ressources (optimisation des engins, tournĂ©es, consommation Ă©nergĂ©tique sur site).
  • IA intĂ©grĂ©e dans des logiciels mĂ©tiers (ERP chantier, GED, plateforme BIM, jumeau numĂ©rique).

Pour chaque cas d’usage, identifiez :

  • Son niveau de criticitĂ© (impact sĂ©curitĂ©, impact financier, impact image).
  • Son niveau d’autonomie (système de recommandation vs dĂ©cision automatique).
  • Les donnĂ©es utilisĂ©es (personnelles, sensibles, liĂ©es Ă  la sĂ©curitĂ©).

Étape 2 – Définir des critères d’évaluation simples mais clairs

Sur les cas les plus critiques (sécurité, structure, exploitation d’ouvrage), définissez quelques indicateurs incontournables :

  • Objectifs de performance (taux de dĂ©tection, prĂ©cision des prĂ©visions, etc.).
  • Seuils d’acceptation et niveau de tolĂ©rance aux erreurs.
  • Règles d’usage : qui peut surclasser la dĂ©cision de l’IA ? Dans quels cas ?

Ensuite, formalisez-les dans :

  • Une charte interne d’usage de l’IA appliquĂ©e au BTP et aux chantiers intelligents.
  • Des fiches outils IA (1 page par solution) avec risques, limites, prĂ©requis.

Étape 3 – Travailler avec les bons partenaires

Impliquer dès le départ :

  • La direction QHSE pour les aspects sĂ©curitĂ©, risques, conformitĂ©.
  • La DSI pour la cybersĂ©curitĂ©, l’architecture, la gestion des donnĂ©es.
  • Les mĂ©thodes et travaux pour les retours pragmatiques de terrain.
  • Au besoin, un laboratoire ou un tiers de confiance (type LNE, institut de recherche, cabinet spĂ©cialisĂ©) pour structurer l’évaluation.

Ce trio « métier – QHSE – DSI » est ce qui manque le plus souvent. Sans lui, l’IA reste soit une expérimentation isolée, soit un outil imposé sans appropriation.

Étape 4 – Anticiper l’AI Act et les futures certifications

Même si beaucoup de détails opérationnels sont encore en cours de finalisation, vous pouvez d’ores et déjà :

  • Classer vos solutions IA selon les catĂ©gories de risque probables (Ă©levĂ© ou non).
  • Documenter vos systèmes : finalitĂ©, algorithmes, donnĂ©es, processus d’entraĂ®nement, suivi des versions.
  • Conserver les rĂ©sultats de tests, les incidents, les correctifs.

Ce socle documentaire sera précieux pour :

  • RĂ©pondre aux demandes d’un maĂ®tre d’ouvrage exigeant.
  • PrĂ©parer une vraie dĂ©marche de certification avec un tiers spĂ©cialisĂ©.
  • DĂ©fendre votre position en cas de litige ou d’accident.

6. Faire de l’IA un avantage concurrentiel sur vos chantiers intelligents

La plupart des acteurs du BTP français vont adopter l’IA, mais seuls ceux qui sauront prouver sa fiabilité et sa conformité en tireront un avantage durable.

Pour résumer :

  • Évaluer l’IA, c’est mesurer sa performance rĂ©elle, sa robustesse et ses risques dans le contexte chantier.
  • Valider l’IA, c’est dĂ©cider, chiffres Ă  l’appui, qu’elle est utilisable dans votre entreprise et selon quelles règles.
  • Certifier l’IA, c’est obtenir une reconnaissance externe qui vous donne un avantage dans les appels d’offres et rassure vos partenaires.

Les chantiers intelligents ne se résument pas à empiler capteurs, plateformes BIM et jumeaux numériques. Ils reposent sur une IA de confiance, alignée avec l’AI Act, testée dans des conditions réalistes et portée par des équipes qui savent comment, quand et pourquoi l’utiliser.

Si vous pilotez une direction innovation, digitale ou QHSE, la question à poser dès maintenant est simple :

« Pour chaque IA que nous utilisons ou prévoyons d’utiliser, sommes-nous capables de montrer comment elle a été évaluée, validée… et à terme, certifiable ? »

Si la réponse est non ou floue, c’est le bon moment pour structurer cette démarche et en faire un atout de votre stratégie « L’IA dans le BTP Français : Chantiers Intelligents ».