La continuité numérique et l’IA permettent enfin de casser les silos d’information dans le BTP français. Voici comment passer à des chantiers vraiment intelligents.

Continuité numérique BTP : casser les silos avec l’IA
Sur un chantier français moyen, un conducteur de travaux passerait encore 20 à 30 % de son temps à chercher la bonne info : dernière version de plan, compte-rendu, photo, courriel, SMS… Autrement dit, l’équivalent d’une journée par semaine perdue dans les silos numériques.
La réalité ? Ce n’est plus tenable pour un secteur sous pression : hausse des coûts, pénurie de main-d’œuvre qualifiée, exigences environnementales, marges faibles. La continuité numérique et l’IA ne sont plus des « nice to have », ce sont des conditions de survie pour les entreprises du BTP.
Dans la série « L’IA dans le BTP Français : Chantiers Intelligents », cette étape s’intéresse à un angle très concret : comment casser les silos d’information et accélérer la collaboration des équipes, dans la lignée des interventions comme celle de Shirin Arnold, Directrice Construction chez Dropbox, à BIM World.
Je vais vous montrer :
- pourquoi les silos explosent les coûts et les délais,
- comment la continuité numérique s’organise concrètement dans une entreprise de construction,
- où et comment l’IA apporte une vraie valeur ajoutée aujourd’hui,
- par où commencer si votre organisation est encore très « papier + Excel ».
1. Le vrai coût des silos dans le BTP français
La continuité numérique, ce n’est pas un slogan marketing. C’est la capacité à faire circuler la bonne information, à jour, entre tous les acteurs du projet, sans rupture ni ressaisie.
Comment se créent les silos sur un chantier ?
Les silos viennent rarement d’un mauvais outil. Ils viennent surtout d’une superposition d’outils non connectés et d’habitudes bien ancrées :
- BIM d’un côté, drive ou serveur de fichiers de l’autre,
- planning dans un logiciel, avancement réel dans des tableurs,
- photos dans les smartphones, comptes-rendus dans des PDF,
- échanges clients et MOE dans des emails, suivis internes dans Teams ou WhatsApp.
Résultat :
- Personne n’est sûr de la dernière version d’un plan.
- Les données de chantier ne remontent pas au bureau d’études.
- La direction n’a qu’une vision partielle et tardive de la réalité terrain.
Les impacts très concrets des silos
Sur le terrain, ça se traduit par :
- Erreurs d’exécution : pose selon une version N-2 du plan.
- Reprises et non-qualités : parfois 5 à 10 % du CA d’un chantier.
- Litiges : absence de traçabilité claire des décisions.
- Fatigue des équipes : surcharge mentale liée à la chasse à l’info.
On parle souvent d’optimiser la productivité par l’IA ou le BIM intelligent. Mais tant que l’information est éparpillée dans 6 systèmes et 12 formats, la meilleure IA du monde ne peut pas faire de miracles.
2. Continuité numérique : du BIM à la donnée exploitable
Pour casser les silos, il faut d’abord organiser la donnée avant de vouloir l’« augmenter » par l’IA.
Trois piliers de la continuité numérique
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Un référentiel documentaire unique
Tous les plans, CCTP, DOE, photos, comptes-rendus… doivent être stockés dans un système central (CDE, plateforme documentaire ou solution cloud type Dropbox, etc.), avec :- gestion de versions,
- droits d’accès par profil,
- historique des modifications.
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Des connexions avec les outils métier
La continuité numérique devient réelle quand la plateforme documentaire échange des données avec :- la maquette BIM,
- l’outil de planning,
- le suivi de chantier,
- l’ERP / la gestion financière.
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Des processus clairs et partagés
Sans règles, la meilleure plateforme devient vite un nouveau silo. Il faut définir :- qui dépose quoi, où, sous quel nom,
- comment valider les documents,
- comment l’information remonte du chantier.
La technologie règle 50 % du problème. Les 50 % restants, c’est de l’organisation et de la discipline.
Continuité numérique et BIM intelligent
Dans un contexte BIM, la continuité numérique permet notamment :
- de lier chaque document (compte-rendu, photo, FDES, PV de réception) à un objet de la maquette,
- d’extraire automatiquement des données quantitatives fiables pour le chiffrage ou le suivi,
- de préparer un jumeau numérique exploitable pour la phase exploitation-maintenance.
C’est là que le BTP français a une carte à jouer : une fois la donnée structurée, l’IA peut l’exploiter de façon très puissante.
3. Où l’IA apporte déjà de la valeur sur la continuité numérique
L’IA dans le BTP n’est pas de la science-fiction. Sur les chantiers et dans les sièges, on voit déjà trois grands usages très concrets.
3.1. Classification automatique des documents
Premier cas d’usage, extrêmement pragmatique : arrêter de trier les documents à la main.
Une IA de classification peut :
- reconnaître un plan, un PV, une facture, un CR de réunion,
- détecter le projet, le lot, parfois même le niveau ou la zone,
- suggérer le bon emplacement de stockage et un nom cohérent,
- alerter s’il existe déjà une version plus récente.
Pour une entreprise de taille moyenne, ça permet de gagner des dizaines d’heures par mois et surtout de réduire drastiquement les erreurs de classement qui font exploser les délais.
3.2. Recherche intelligente dans les silos existants
Deuxième usage : retrouver enfin ce que l’on cherche, même dans des années d’archives.
Les moteurs de recherche basés sur l’IA sont capables de :
- lire des PDF scannés, des plans, des photos annotées,
- comprendre des requêtes en langage naturel : « dernier CR de synthèse CVC sur l’hôpital de Lyon »,
- proposer des réponses avec contexte (extrait de phrase, page, zone de plan).
Pour un conducteur de travaux ou un responsable QSE, le gain est immédiat : moins de temps passé à fouiller les dossiers, plus de temps sur le terrain.
3.3. Assistants IA pour la coordination et les comptes-rendus
Troisième levier, particulièrement intéressant : les assistants IA de chantier.
Concrètement, l’IA peut :
- générer un projet de compte-rendu de réunion à partir d’un enregistrement audio ou de notes prises sur site,
- extraire automatiquement les actions, les responsables, les délais,
- comparer avec les décisions précédentes pour vérifier les points non soldés,
- résumer les échanges clés pour la MOA ou la direction.
On ne parle pas de remplacer le chef de projet, mais de lui enlever une partie de la charge administrative qui étouffe sa journée.
4. Cas d’usage type : une entreprise générale française en 2025
Pour rendre les choses concrètes, prenons le cas d’une entreprise générale de 200 à 500 salariés qui travaille sur des projets de logements collectifs et de bâtiments tertiaires.
Situation de départ
- Plans échangés par email et WeTransfer.
- Serveurs de fichiers saturés et non structurés.
- Suivi de chantier en Excel + appli photo sur smartphone.
- Maquette BIM gérée par le BET, peu utilisée sur le terrain.
Les points de douleur :
- beaucoup de reprises de travaux pour cause de mauvaise version,
- litiges récurrents sur les délais et responsabilités,
- difficulté pour le COMEX d’avoir une vision fiable de l’avancement.
Plan d’action sur 12 mois
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Mise en place d’une plateforme documentaire centralisée
- Choix d’une solution cloud adaptée au BTP.
- Structuration des arborescences par projets et lots.
- Charte de nommage des fichiers.
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Connexion avec le BIM et les outils de chantier
- Lien entre la plateforme et la maquette numérique.
- Intégration avec l’outil de suivi de chantier (plans, comptes-rendus, photos).
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Introduction progressive de l’IA
- IA de classification des documents entrants.
- Moteur de recherche intelligent sur tout l’historique.
- Assistant pour la rédaction des comptes-rendus et la synthèse des échanges.
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Accompagnement des équipes
- Formation courte et ciblée : 1 à 2 heures par profil (BE, travaux, direction).
- Référents « champions » sur quelques chantiers pilotes.
- Retours d’expérience formalisés tous les 3 mois.
Sur les chantiers pilotes, on observe généralement :
- baisse des reprises de travaux de 20 Ă 30Â %,
- réduction du temps passé à chercher l’info de plusieurs heures par semaine et par encadrant,
- meilleure traçabilité en cas de réclamation ou de réserve.
5. Par où commencer si vous êtes encore très « papier + Excel » ?
Beaucoup d’entreprises françaises se reconnaissent dans ce constat : elles savent que l’IA et la continuité numérique sont stratégiques, mais ne savent pas par quel bout prendre le sujet.
Voici un chemin simple et réaliste.
Étape 1 : cartographier vos silos
Pendant 2 semaines, listez très concrètement :
- où sont stockés les plans, les CR, les photos, les devis,
- combien de temps vos équipes passent à chercher une info,
- combien de fois par mois vous rencontrez un problème de mauvaise version.
C’est votre point de départ. Sans ça, tout projet numérique reste théorique.
Étape 2 : choisir un socle de continuité numérique
Vous n’avez pas besoin d’un « usine à gaz ». Il vous faut :
- une plateforme de stockage et de partage robuste,
- des connecteurs avec vos outils BIM et de chantier,
- des règles simples de classement et de validation.
À ce stade, vous pouvez déjà  :
- arrêter les transferts par clé USB,
- centraliser les flux documentaires,
- imposer une seule source de vérité par projet.
Étape 3 : activer des briques d’IA ciblées
Une fois ce socle en place, vous pouvez commencer à ajouter des briques IA très concrètes :
- classification automatique des nouveaux documents,
- recherche intelligente dans votre historique,
- génération assistée de comptes-rendus et de synthèses.
L’objectif n’est pas de faire un « chantier 100 % IA », mais d’attaquer les irritants les plus visibles pour vos équipes.
Étape 4 : capitaliser sur les données pour aller vers le chantier intelligent
À moyen terme, cette continuité numérique ouvre la voie à des usages plus avancés de l’IA :
- suivi prédictif des délais et des risques,
- optimisation des ressources (engins, équipes),
- analyse de la sinistralité et des incidents sécurité,
- contribution aux objectifs de décarbonation via une meilleure mesure des matériaux et des déchets.
C’est exactement l’ambition de la série « L’IA dans le BTP Français : Chantiers Intelligents » : montrer comment des briques simples, bien mises en musique, mènent progressivement à un véritable écosystème de chantier intelligent.
Vers des chantiers français enfin intelligents… et sereins
Voici le point clé : la continuité numérique n’est pas un projet IT, c’est un projet d’organisation, soutenu par des outils numériques et des briques d’IA.
Les interventions comme celle de Shirin Arnold (Dropbox) aux événements BIM World mettent en avant un message que je partage totalement : les entreprises qui pensent « flux de données » plutôt que « collection d’outils » prennent une longueur d’avance, en productivité comme en attractivité pour les jeunes talents.
Pour votre entreprise de BTP, la question n’est plus « faut-il y aller ? », mais :
Quel premier silo allez-vous casser dans les 3 prochains mois ?
Commencez petit, mais commencez maintenant : un chantier pilote, une équipe motivée, un socle documentaire clair et une première brique d’IA. C’est ainsi que les chantiers français deviennent, très concrètement, des chantiers intelligents.