La construction durable peut-elle réellement se passer de numérique ? BIM, IA, jumeaux numériques : comment les utiliser de façon sobre et utile dans le BTP français.

Construction durable : le numérique est-il vraiment indispensable ?
En France, le bâtiment représente environ 25 % des émissions de CO₂ et près de 45 % de la consommation d’énergie finale. Pendant que les réglementations se durcissent (RE2020, taxonomie européenne, plans de rénovation), les marges des entreprises du BTP se tendent. Résultat : chaque erreur de conception, chaque surconsommation de matériaux, chaque retard de chantier coûte plus cher – financièrement et en carbone.
Voici la question qui fâche : peut-on réellement viser une construction durable sans s’appuyer sur le numérique, l’IA et le BIM intelligent ? La table ronde de BIM World 2023 – « Peut-on parvenir à une construction durable sans numérique ? » – met exactement le doigt sur ce dilemme, avec des acteurs comme Dassault Systèmes, Bouygues Construction et Smart Use.
Dans la série « L’IA dans le BTP Français : Chantiers Intelligents », cet article prend cette question de front, mais avec une approche très opérationnelle :
- ce que le numérique change concrètement pour la construction durable,
- où se situe la frontière entre Green for IT et IT for Green,
- comment un dirigeant ou un directeur de projet peut structurer une démarche numérique sobre… mais efficace.
1. Sans numérique, la construction durable plafonne très vite
La réponse honnête est simple : oui, on peut améliorer un peu la durabilité sans numérique, mais on plafonne très vite.
Les limites d’une approche « papier-crayon »
Une entreprise peut bien sûr :
- choisir des matériaux bas carbone,
- former les équipes aux bons gestes sur chantier,
- optimiser Ă la main ses plannings,
- suivre quelques indicateurs environnementaux dans Excel.
Ça permet de progresser. Mais dès qu’on veut :
- comparer plusieurs variantes de conception sur le bilan carbone,
- coordonner des dizaines de corps d’état sur un chantier dense,
- suivre la performance énergétique réelle d’un parc immobilier,
- documenter la conformité ESG pour des investisseurs,
le tout sans erreurs, sans pertes d’information et sans y passer des semaines, le numérique devient indispensable.
La complexité des projets français actuels (RE2020, mix énergétique, réemploi, économie circulaire, contraintes urbaines, sécurité sur chantier) est telle que :
Sans données structurées et outils numériques, la construction durable reste au stade du discours ou de la bonne volonté locale.
Le numérique comme condition de passage à l’échelle
La construction durable n’est pas qu’un problème technique, c’est un problème de volume :
- des milliers de bâtiments à rénover,
- des millions de m² à suivre sur leur cycle de vie,
- des dizaines de sous-traitants Ă coordonner.
Le BIM, l’IA, les plateformes collaboratives ne sont pas « un plus », ce sont des accélérateurs de mise à l’échelle. On ne peut pas suivre finement l’empreinte carbone d’un parc entier ou orchestrer un chantier intelligent de grande taille avec des plans 2D et des mails en pièce jointe.
2. BIM, jumeaux numériques et IA : ce qu’ils apportent vraiment à la durabilité
Le cœur de la réponse à la question posée par BIM World se trouve là : quel est l’impact réel des outils numériques sur la durabilité ?
Concevoir mieux : du BIM au « BIM intelligent »
Un modèle BIM n’est pas seulement un « joli 3D ». Bien utilisé, il devient un simulateur de performance environnementale :
- simulation énergétique en phase esquisse et APD,
- évaluation du carbone incorporé des matériaux,
- détection des surdimensionnements (épaisseur de béton, structures trop lourdes),
- optimisation de l’orientation, des apports solaires et de la ventilation naturelle.
Dans un contexte français où la RE2020 impose une approche globale énergie + carbone, les équipes qui travaillent « BIM + calculs environnementaux intégrés » réduisent :
- les consommations d’énergie en exploitation,
- le volume de matériaux neufs,
- les erreurs de conception lourdes Ă corriger en chantier.
Quand on y ajoute de l’IA appliquée au BIM, on commence à parler de BIM intelligent :
- algorithmes qui proposent des variantes de conception plus sobres,
- détection automatique d’incohérences dans la maquette,
- estimation rapide du bilan carbone selon différents scénarios.
Chantiers intelligents : moins de gaspillage, plus de sécurité
Sur le terrain, l’IA et les données transforment le quotidien :
- Planification prédictive : ajuster les livraisons pour éviter les stockages inutiles, donc les pertes et la casse.
- Optimisation logistique : moins de trajets Ă vide, moins de rotations, moins de carburant.
- Sécurité sur chantier : analyse vidéo (anonymisée) pour repérer les situations à risque, limiter les accidents… et les arrêts de chantier.
- Suivi en temps réel : capteurs, IoT, remontées depuis mobile pour suivre consommations d’eau, d’électricité, dérives de planning.
Un chantier intelligent, ce n’est pas seulement plus confortable pour le conducteur de travaux. C’est aussi :
- moins de rebuts,
- moins de reprises,
- moins de temps machine.
Bref, moins d’empreinte environnementale par m² construit.
Exploitation et jumeaux numériques : tenir la promesse dans la durée
La durabilité ne s’arrête pas à la livraison du bâtiment. C’est même là que tout se joue :
- 80 à 90 % des consommations d’énergie se font en phase exploitation,
- les coûts de maintenance se chiffrent en millions sur un patrimoine important.
Les jumeaux numériques (digital twins) permettent :
- de comparer la performance réelle à la performance théorique,
- d’optimiser le pilotage technique (CVC, éclairage, occupation),
- de déclencher des maintenances préventives au bon moment,
- de simuler l’impact d’une rénovation (isolation, changement de chaudières, PV en toiture…).
Un maître d’ouvrage français qui gère un parc tertiaire de plusieurs centaines de milliers de m² voit très vite l’intérêt :
l’IA appliquée à un jumeau numérique peut réduire jusqu’à 15–30 % les consommations d’énergie en quelques années, simplement en optimisant ce qui existe déjà .
3. Green IT vs IT for Green : oĂą placer le curseur ?
Lors de la table ronde BIM World, les intervenants abordent un point sensible : le numérique consomme lui-même de l’énergie et des ressources. Comment éviter l’effet boomerang ?
Green for IT : rendre le numérique lui-même plus sobre
Green for IT, c’est réduire l’empreinte écologique des outils numériques utilisés par les acteurs du BTP :
- limiter les gigas inutiles : maquettes ultra-détaillées stockées en 10 versions, vidéos de chantier non compressées…
- préférer des solutions logicielles et infrastructures éco-conçues,
- maîtriser la multiplication des capteurs et objets connectés (poser des capteurs partout n’a pas de sens si les données ne sont jamais exploitées),
- allonger la durée de vie du matériel (tablettes, smartphones, PC chantier).
Dans une démarche Green IT cohérente, un directeur du numérique ou un BIM manager se pose deux questions simples avant d’ajouter un outil :
- Quelle valeur environnementale ou opérationnelle réelle ?
- Quel coût énergétique et matériel associé ?
Si la réponse à la question 1 est floue, l’outil n’a rien à faire dans le projet.
IT for Green : utiliser l’IT pour réduire l’impact global du BTP
IT for Green, à l’inverse, c’est utiliser volontairement le numérique pour améliorer la performance environnementale globale :
- simulation énergétique et carbone pour arbitrer les choix de conception,
- IA pour mieux dimensionner les ouvrages,
- plateformes collaboratives pour réduire les malfaçons et les reprises,
- outils de suivi en exploitation pour baisser durablement les consommations.
La bonne approche consiste Ă croiser les deux logiques :
Un outil numérique doit avoir un impact positif net : son empreinte doit être largement inférieure aux gains environnementaux qu’il permet de générer.
C’est là que les grands groupes (Bouygues, VINCI, Eiffage…) commencent à structurer des feuilles de route Green IT : arbitrer entre les projets numériques, mesurer leur impact et prioriser ceux qui aident vraiment à décarboner le BTP.
4. Comment lancer une stratégie numérique durable dans une entreprise du BTP
Passer d’une réflexion théorique à un plan d’action concret est souvent là où les choses coincent. Voici une approche pragmatique, testée dans plusieurs organisations françaises.
Étape 1 : cartographier vos usages numériques… et vos irritants
Avant d’investir dans la « nouvelle IA magique », il faut comprendre :
- quels outils sont déjà utilisés (BIM, Excel, GED, logiciels métier),
- où circulent les données (et où elles se perdent),
- où se situent les points de friction : ressaisie, erreurs de plans, manque de visibilité sur le planning, etc.
Cette cartographie met souvent en évidence :
- des doublons d’outils,
- des données non exploitées,
- des processus manuels très consommateurs de temps.
Étape 2 : choisir 2 ou 3 cas d’usage à fort impact
Pour générer des gains visibles – et embarquer les équipes – il vaut mieux viser quelques cas d’usage très ciblés :
Par exemple :
- Suivi de l’empreinte carbone de vos projets dès la conception, adossé au BIM.
- Gestion intelligente des ressources sur chantier (matériaux, engins, rotations camions).
- Optimisation énergétique en exploitation pour un bâtiment emblématique de votre portefeuille.
Chaque cas d’usage doit :
- avoir un sponsor métier clair (direction travaux, direction technique, DAF),
- disposer d’indicateurs simples : kWh économisés, tonnes de CO₂ évitées, jours gagnés sur le chantier, etc.
Étape 3 : construire une chaîne de données fiable
Un chantier intelligent ou un jumeau numérique utile repose sur des données fiables. Cela implique :
- des responsabilités claires sur qui crée, valide et met à jour les données,
- des formats interopérables (IFC, standards ouverts),
- une gouvernance des droits d’accès pour protéger les informations sensibles.
Dans la série « L’IA dans le BTP Français : Chantiers Intelligents », c’est un point central : sans données structurées, l’IA n’est qu’un slogan marketing.
Étape 4 : accompagner les équipes terrain
Le numérique durable ne se décrète pas depuis un siège à La Défense. Il se construit avec les compagnons, chefs de chantier, conducteurs de travaux.
Concrètement :
- impliquer des référents chantier dans le choix des solutions,
- organiser des formations courtes, orientées sur l’usage réel,
- mesurer la charge administrative induite et l’alléger au maximum,
- offrir des « gains rapides » visibles (moins de ressaisie, moins de litiges, informations plus fiables).
Une IA qui rajoute trois formulaires à remplir ne sera jamais acceptée, même si le discours environnemental est parfait.
5. Se poser les bonnes questions avant d’ajouter un nouvel outil
Pour éviter la dérive « on numérise tout pour se donner bonne conscience », je recommande souvent ce petit check-list avant un nouveau projet numérique dans le BTP :
- Quel problème métier précis veut-on résoudre ? (surcoûts matériaux, retards, dérives énergétiques…)
- Quel indicateur environnemental sera directement impacté ? (kWh, CO₂, tonnes de déchets, km de transport, accidents…)
- Combien de temps et de ressources faudra-t-il pour alimenter l’outil en données ?
- Les équipes terrain y gagneront-elles vraiment au quotidien ?
- Peut-on mesurer le bilan net : impact environnemental de l’outil vs gains générés ?
Si vous ne pouvez pas répondre clairement à ces cinq questions, le projet n’est pas mûr. Mieux vaut consolider vos fondamentaux (BIM propre, données maîtrisées, processus clairs) avant d’empiler une couche d’IA de plus.
Conclusion : la vraie question n’est pas « avec ou sans numérique », mais « quel numérique pour une construction durable ? »
La table ronde de BIM World part d’une provocation utile : Peut-on parvenir à une construction durable sans numérique ? Dans la pratique, une construction vraiment durable, à l’échelle du parc français, est impossible sans données, sans BIM, sans IA et sans jumeaux numériques.
Par contre, un numérique mal pensé – énergivore, gadget, déconnecté du terrain – peut vite devenir l’ennemi de la durabilité. La clé, pour les entreprises du BTP, c’est de passer :
- d’une accumulation d’outils,
- à une stratégie numérique orientée impact environnemental mesurable.
Pour la suite de la série « L’IA dans le BTP Français : Chantiers Intelligents », on va entrer dans le détail de quelques cas d’usage concrets : détection automatique des risques sécurité, optimisation des plannings avec l’IA, ou encore exploitation de jumeaux numériques sur le parc tertiaire français.
D’ici là , si vous ne deviez retenir qu’une phrase :
La construction durable n’est pas incompatible avec le numérique ; elle dépend de notre capacité à en faire un outil sobre, ciblé et réellement utile sur le chantier comme sur le long terme.