La RE2020 fixe le cadre, mais ce sont les données, le BIM et l’IA qui rendent réellement les bâtiments confortables et sobres. Voici comment s’y prendre concrètement.

Confort thermique, tension énergétique et IA : le vrai sujet du BTP français
Les factures d’énergie des bâtiments ont bondi de 30 à 100 % entre 2021 et 2023 selon les typologies. Dans le même temps, la RE2020 a durci les exigences carbone et de confort d’été. Résultat : nombre d’acteurs du BTP se retrouvent coincés entre contraintes réglementaires, hausse des coûts matériaux et pression des usagers sur le confort.
Voici le point souvent sous-estimé : on ne gagnera pas la bataille de la sobriété énergétique sans pilotage intelligent, donc sans données et sans IA appliquée au bâtiment. Les calculs réglementaires ne suffisent pas ; ce qui compte, ce sont les performances réelles, en exploitation, sur plusieurs années.
Dans le cadre de la série « L’IA dans le BTP Français : Chantiers Intelligents », cet article reprend le fil de la conférence BIM World « Les dernières solutions pour le confort thermique et la sobriété énergétique »… en allant plus loin : comment passer de la théorie RE2020 à des bâtiments réellement confortables et sobres, grâce aux jumeaux numériques, au BIM et à l’IA ?
1. RE2020 : au‑delà du calcul réglementaire, la réalité du confort
La RE2020 a fait basculer le cadre français d’une approche principalement thermique vers une approche environnementale centrée sur le carbone. Sur le papier, c’est un progrès net. Dans la pratique, deux angles morts persistent pour les maîtres d’ouvrage comme pour les entreprises de construction :
- Le décalage entre calcul et usage réel.
- La qualité des environnements intérieurs (confort, qualité de l’air, acoustique), encore trop peu pilotée par la donnée.
Du modèle réglementaire au bâtiment réellement performant
Un bâtiment « conforme RE2020 » peut se révéler inconfortable en été, ou beaucoup plus énergivore que prévu, si :
- les scénarios d’occupation ne correspondent pas aux usages réels ;
- les systèmes CVC sont mal réglés ou mal entretenus ;
- les utilisateurs prennent la main à coups de radiateurs d’appoint ou de climatiseurs individuels.
C’est là que l’IA change la donne. Un modèle réglementaire n’est qu’une hypothèse ; un bâtiment instrumenté devient un système apprenant. En combinant :
- capteurs (température, CO₂, hygrométrie, présence) ;
- données d’exploitation (GTC/GTB, consommations réelles) ;
- jumeau numérique issu du BIM ;
on peut ajuster en continu les consignes, détecter les dérives et améliorer le confort sans surconsommer.
Santé des occupants : la prochaine « mini‑révolution » réglementaire
On le voit arriver : après le carbone, la qualité de l’air intérieur et le confort d’été vont monter d’un cran réglementaire. Plusieurs métropoles imposent déjà des exigences de monitoring ou de performance d’usage dans leurs marchés publics.
Pour les entreprises du BTP et les bureaux d’études, ça veut dire :
- intégrer dès la conception une stratégie de capteurs ;
- prévoir les interfaces avec une future GTB ou une plateforme d’IA ;
- documenter ces choix dans la maquette numérique pour assurer la traçabilité.
Le chantier intelligent, ce n’est pas seulement du suivi de production ; c’est aussi préparer l’exploitation sobre et confortable.
2. Sobriété énergétique : ce que l’IA apporte vraiment
La sobriété énergétique ne se limite pas à « baisser d’un degré ». L’IA permet d’optimiser finement l’équation confort / consommation en se basant sur la réalité d’usage, et non sur des moyennes nationales.
Trois cas d’usage concrets dans le bâtiment
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Pilotage prédictif du chauffage
Les algorithmes de machine learning apprennent :- l’inertie thermique réelle du bâtiment ;
- les habitudes d’occupation (jour, heure, saison) ;
- la météo à J+1, J+2.
Ils peuvent alors anticiper la mise en route ou l’arrêt des systèmes pour atteindre le confort ciblé au bon moment. Sur des bureaux ou des écoles, on observe couramment 15 à 25 % d’économie sans dégrader le confort, parfois en l’améliorant.
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Détection des dérives et défauts
En croisant consommation, températures et données équipements, l’IA repère :- une vanne bloquée ouverte,
- un déséquilibre hydraulique,
- un caisson de ventilation en panne,
- une zone systématiquement surchauffée.
Là où un exploitant passerait à côté pendant des mois, l’algorithme remonte une alerte en quelques jours.
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Optimisation multi‑énergies
Sur un bâtiment équipé de PAC, solaire, stockage, réseau de chaleur, un système intelligent choisit à chaque instant :- quelle énergie utiliser en priorité ;
- quand lancer le stockage ;
- comment lisser les appels de puissance.
Cette orchestration fine est quasi impossible à la main sur de gros patrimoines. L’IA, couplée à un jumeau énergétique, en fait son quotidien.
IA + sobriété : pourquoi les entreprises du BTP sont concernées dès le chantier
On entend souvent : « Ça, c’est pour l’exploitation, pas pour nous ». C’est une erreur stratégique.
- Les choix de conception conditionnent 70 à 80 % des performances futures.
- Le BIM chantier nourrit la maquette as‑built, indispensable à un futur jumeau numérique.
- Les données de mise en service (équilibrages, réglages) sont la ligne de base de l’IA en exploitation.
Une entreprise qui structure déjà ses données, ses essais et la documentation dans la maquette numérique crée un avantage concurrentiel : ses bâtiments sont plus faciles à exploiter intelligemment, donc plus attractifs pour les maîtres d’ouvrage.
3. Confort thermique : l’alliance du BIM, du jumeau numérique et de l’IA
Pour obtenir un confort thermique robuste, on ne peut plus se contenter d’un calcul statique. Le trio gagnant, c’est : BIM pour la structure, jumeau numérique pour la dynamique, IA pour le pilotage.
Étape 1 : un BIM orienté performance, pas seulement « maquette 3D »
Sur de nombreux projets, le BIM se limite encore à la coordination 3D. Pour la performance thermique réelle, il faut enrichir la maquette avec :
- les caractéristiques thermiques (U, inertie, protections solaires) ;
- les systèmes CVC détaillés (puissances, régulation, zonage) ;
- les scénarios d’occupation prévisionnels.
Cette maquette devient ensuite la base d’un jumeau énergétique capable de simuler les températures, flux d’air et consommations sur différentes hypothèses.
Étape 2 : jumeau numérique vivant en exploitation
Une fois le bâtiment livré, le jumeau numérique ne doit pas rester figé. Il s’alimente en continu avec :
- les données réelles de capteurs ;
- les historiques de consigne et d’occupation ;
- les interventions de maintenance.
On obtient alors :
- une vision en temps réel des zones inconfortables ;
- la possibilité de tester virtuellement une nouvelle stratégie (par exemple, modifier les consignes de nuit) avant de l’appliquer ;
- un support de dialogue objectivé entre exploitant, propriétaire et occupants.
Étape 3 : IA pour le confort d’été et la qualité d’air
Sur le confort d’été, particulièrement critique dans le contexte de réchauffement, l’IA aide à arbitrer entre protections passives et climatisation :
- pilotage automatique des protections solaires selon l’ensoleillement réel ;
- utilisation intelligente de la ventilation nocturne pour rafraîchir l’inertie ;
- limitation du recours à la climatisation aux seules périodes nécessaires.
Côté qualité de l’air, des algorithmes exploitent les mesures de CO₂, COV et particules pour adapter :
- les débits de ventilation selon l’occupation ;
- l’ouverture de fenêtres motorisées en complément ;
- les alertes auprès des usagers en cas de dérive.
Résultat : moins d’air insufflé inutilement, donc moins de chauffage et de refroidissement, pour un air plus sain.
4. Comment une entreprise du BTP peut passer à l’action
La marche vers les « chantiers intelligents » et les bâtiments sobres peut sembler haute. En réalité, elle se franchit par petits paliers très concrets.
1. Intégrer les enjeux d’IA et de données dès l’appel d’offres
Sur vos prochaines réponses, vous pouvez déjà :
- proposer une maquette BIM orientée exploitation (informations systèmes, équilibrages, points de mesure) ;
- prévoir le pré‑câblage ou les réservations pour des capteurs futurs ;
- inclure un volet « préparation à la GTB / jumeau numérique ».
Ça ne transforme pas votre modèle économique du jour au lendemain, mais ça vous positionne en partenaire de long terme sur la performance.
2. Structurer vos données de chantier
Les chantiers intelligents, c’est aussi :
- tracer les essais et réglages dans un format exploitable ;
- taguer correctement les équipements (noms normalisés, localisation claire) ;
- synchroniser ces données avec la maquette BIM.
Ce travail permet ensuite à un exploitant ou à un énergéticien d’appliquer rapidement des algorithmes d’optimisation, sans passer des mois à reconstituer l’existant.
3. S’appuyer sur l’écosystème français
Les intervenants de la conférence cités dans le replay (Dalkia, Intuis, Qualibat…) illustrent bien un point : l’écosystème existe déjà.
En pratique, une PME du BTP peut :
- se rapprocher de bureaux d’études familiers des jumeaux numériques ;
- travailler avec un exploitant énergétique qui propose des offres d’optimisation par l’IA ;
- valoriser ses chantiers certifiés (Qualibat, etc.) comme base pour des bâtiments « IA‑ready ».
L’objectif n’est pas de devenir data scientist, mais d’apprendre à travailler dans une chaîne de valeur pilotée par la donnée.
5. Et après ? Vers des marchés basés sur la performance réelle
On voit déjà émerger des contrats où le paiement ne dépend plus seulement du prix d’investissement, mais aussi :
- d’un niveau de confort garanti ;
- d’un plafond de consommation ;
- d’objectifs de réduction carbone sur la durée.
Dans ce contexte, l’IA, le BIM et les jumeaux numériques deviennent des outils de maîtrise de risque, autant que des outils techniques.
Pour les entreprises du BTP françaises, cela ouvre deux voies claires :
- rester sur une logique purement travaux, hyper‑concurrentielle ;
- ou se positionner comme acteur de bâtiments sobres et intelligents, capables de prouver leurs performances dans le temps.
La deuxième voie demande un effort de montée en compétence, mais elle crée aussi des opportunités : nouvelles offres, contrats plus longs, relation renforcée avec les maîtres d’ouvrage.
Conclusion : le confort thermique intelligent comme avantage compétitif
Le message derrière le replay BIM World est clair : la RE2020 donne le cadre, mais ce sont les données et l’IA qui feront la différence sur le terrain. Entre deux bâtiments « conformes », celui qui sera instrumenté, piloté et analysé en continu offrira :
- un meilleur confort hiver/été ;
- des consommations maîtrisées malgré la tension énergétique ;
- un environnement intérieur plus sain.
Dans la série « L’IA dans le BTP Français : Chantiers Intelligents », ce sujet est central : un chantier intelligent ne s’arrête pas à la livraison. Il prépare un bâtiment capable d’apprendre, de s’ajuster et de rester performant pendant 30 ans.
Si vous travaillez dans le BTP, la question n’est plus « faut‑il aller vers ces solutions IA ? », mais « à quel projet allez‑vous commencer à les intégrer ? ». Ceux qui prendront ce virage maintenant auront, dans cinq ans, une longueur d’avance impossible à rattraper.