La charte « Chantier Franchement Sûr » peut devenir le socle de chantiers intelligents, où IA, data et prévention se combinent pour réduire réellement les accidents.

Chantier Franchement Sûr : sécurité et IA dans le BTP
Le BTP concentre chaque année en France près de 15 % des accidents du travail pour moins de 8 % de l’emploi salarié. Autrement dit : sur un chantier, le risque reste nettement au‑dessus de la moyenne. Pourtant, les outils de prévention n’ont jamais été aussi puissants… surtout depuis l’arrivée de l’IA et des chantiers intelligents.
La signature, le 23/09/2025, de la charte « Chantier Franchement Sûr » en Ariège par le Conseil départemental, la Fédération des Travaux Publics Occitanie, l’OPPBTP, la DREETS Occitanie et la CARSAT Midi‑Pyrénées est un signal fort. On n’est plus seulement dans la conformité réglementaire : on parle d’engagement collectif, de performance globale et, de plus en plus, de sécurité augmentée par le numérique et l’intelligence artificielle.
Dans cette série « L’IA dans le BTP Français : Chantiers Intelligents », cet article montre comment une charte a priori « classique » de prévention peut devenir le socle d’une vraie stratégie de chantier intelligent, connecté et sûr.
1. Ce que change la charte « Chantier Franchement Sûr » sur le terrain
La charte « Chantier Franchement Sûr » vise un objectif clair : réduire durablement les accidents et maladies professionnelles sur les chantiers de travaux publics, en structurant la coopération entre maîtres d’ouvrage publics, entreprises, organismes de prévention et services de l’État.
Concrètement, cette charte portée au niveau national par la FNTP, le Ministère du Travail, la CNAM, l’OPPBTP et l’INRS repose sur trois piliers :
- Une exigence renforcée de prévention dès la conception des chantiers.
- Une coordination plus fluide entre donneurs d’ordre et entreprises.
- Un suivi mesurable des engagements de sécurité.
Un cadre commun, enfin partagé
Ce type de charte n’est pas juste un document signé pour la photo.
Il crée un langage commun de la sécurité :
- des objectifs de réduction d’accidents identifiés,
- des pratiques minimales exigées sur chaque chantier (plan de prévention, formation, suivi des situations dangereuses),
- des rôles et responsabilités clarifiés entre le département, les entreprises de TP, les coordonnateurs SPS et les organismes de contrôle.
Résultat : moins de zones grises, moins de « on pensait que c’était à vous de le faire », et une base solide sur laquelle greffer des outils numériques et des briques d’IA.
Pourquoi cette charte arrive au bon moment
Le timing n’est pas anodin. En 2025, les entreprises de BTP sont prises en étau entre :
- des marchés publics de plus en plus exigeants sur les critères RSE et sécurité,
- une pénurie de main‑d’œuvre qualifiée, qui rend chaque accident encore plus coûteux,
- une pression sur les délais qui pousse parfois à rogner sur la préparation.
Dans ce contexte, un cadre comme « Chantier Franchement Sûr » permet de dire clairement : la sécurité n’est pas une option, c’est un critère de performance au même titre que le budget et le planning. Et c’est précisément là que l’IA et les solutions de chantier intelligent font la différence.
2. De la charte au chantier intelligent : comment l’IA renforce la prévention
La charte fixe des engagements. L’IA et les outils numériques, eux, permettent de tenir ces engagements au quotidien.
Voici comment un chantier qui s’inscrit dans « Chantier Franchement Sûr » peut tirer parti des technologies d’IA déjà disponibles ou en cours de déploiement en France.
Planification de chantier : anticiper les risques dès l’étude
Un des points clés de la prévention moderne, porté par l’OPPBTP et l’INRS, c’est la conception en intégrant la sécurité dès l’amont. L’IA peut y contribuer fortement :
- Analyse de planning : des algorithmes peuvent passer en revue un planning de chantier (MS Project, Primavera, outil interne) et signaler les phases critiques : co‑activité dangereuse, travail en hauteur non sécurisé, pics de charge susceptibles de générer de la fatigue.
- Simulation de scénarios : en liant un modèle BIM à un moteur d’IA, il devient possible de simuler différentes méthodes d’exécution et de comparer leur profil de risque (durée de travail en zone à risque, nombre d’interventions manuelles, etc.).
- Aide à la rédaction des PGC et PPSPS : des assistants IA peuvent proposer des trames, rappeler les obligations réglementaires, suggérer des mesures adaptées au type d’ouvrage et au contexte (zone urbaine, trafic, rivière à proximité…).
L’intérêt, pour une entreprise de TP d’Occitanie ou d’ailleurs, est double : gagner du temps sur la préparation documentaire et améliorer la qualité des plans de prévention.
Sur le terrain : détecter les situations dangereuses en temps réel
Un chantier « franchement sûr » en 2025‑2026, c’est un chantier où :
- les risques sont mieux connus,
- les comportements dangereux sont repérés plus vite,
- les écarts sont corrigés avant l’accident.
Les solutions de vision par ordinateur et de capteurs connectés se développent très vite :
- Caméras intelligentes : installées en hauteur, elles détectent la présence de personnes en zone interdite, l’absence de casque ou de gilet, ou encore une proximité anormale avec une machine en mouvement.
- Capteurs sur engins : ils analysent les trajectoires d’engins de TP, les quasi‑collisions, les vitesses excessives, et génèrent des rapports de risques.
- Badges et IoT : portés par les compagnons, ils peuvent alerter en cas de chute, de présence prolongée dans une zone à risque, ou de dépassement d’exposition à certaines nuisances (bruit, vibrations…).
L’IA n’est pas là pour « surveiller » les équipes au sens disciplinaire du terme, mais pour fournir des indicateurs objectifs et déclencher des actions de prévention : réorganisation d’une zone de stockage, modification d’un cheminement piéton, rappel ciblé des consignes avant un pic d’activité.
Analyse des données d’accidents : sortir du traitement au cas par cas
Traditionnellement, chaque accident fait l’objet d’une analyse à chaud, puis d’un rapport. Le problème, c’est que ces informations restent trop souvent siloées.
Un système d’IA peut agréger :
- les déclarations d’accidents et de presque‑accidents,
- les observations de terrain lors des quarts d’heure sécurité,
- les données issues des caméras, capteurs et rapports d’audits.
Sur cette base, il devient possible de :
- identifier des motifs récurrents (type de tâche, heure de la journée, configuration de chantier),
- prévoir les périodes à haut risque (ex. fin de journée le vendredi sur les chantiers routiers),
- proposer des actions ciblées : renfort d’encadrement, modification de matériel, changement d’organisation.
La charte « Chantier Franchement Sûr » pose l’obligation d’amélioration continue. L’IA fournit précisément le carburant analytique pour passer de la bonne intention à des plans d’actions concrets, suivis et priorisés.
3. Responsabilités partagées : comment chaque acteur peut utiliser l’IA
La force de la charte signée en Ariège, c’est l’engagement coordonné de tous les acteurs du BTP local. Chacun a un levier spécifique sur le terrain de la prévention et de l’IA.
Le rôle du maître d’ouvrage public (ex. Conseil départemental)
Le maître d’ouvrage fixe le cadre. Il peut :
- intégrer des exigences de chantier intelligent dans les appels d’offres : utilisation d’outils de suivi numérique HSE, exploitation de données anonymisées d’accidents, reporting digitalisé,
- demander une modélisation BIM pour les opérations complexes et encourager son utilisation pour la prévention,
- valoriser, lors de l’analyse des offres, les entreprises qui présentent une démarche IA et data en sécurité crédible.
C’est souvent lui qui donne l’impulsion : si les marchés publics reconnaissent la valeur d’un chantier plus sûr grâce au numérique, les entreprises ont tout intérêt à investir.
Les entreprises de travaux publics : de l’obligation au levier de performance
Pour une PME de TP, l’IA peut paraître abstraite. Pourtant, certaines applications sont déjà très accessibles :
- applications mobiles d’inspection et de remontée de situations dangereuses avec analyse automatique des photos,
- outils d’assistance IA pour la rédaction des documents de prévention,
- tableaux de bord simplifiés qui agrègent les indicateurs sécurité (fréquence, gravité, quasi‑accidents, observations).
Ce qui fonctionne le mieux, d’après les retours de terrain, ce sont les approches par petits pas :
- Un premier projet pilote sur un chantier emblématique (par exemple un gros chantier routier départemental en Ariège).
- Une évaluation des gains : nombre de situations dangereuses détectées, temps gagné pour le conducteur de travaux, perception des équipes.
- Une généralisation progressive aux autres opérations.
Les organismes de prévention et de contrôle (OPPBTP, DREETS, CARSAT)
Ces acteurs ont un rôle clé pour accompagner la montée en compétence :
- proposer des guides et formations dédiés à la prévention augmentée par le numérique,
- encourager le partage de données anonymisées pour alimenter des modèles d’IA pertinents pour la réalité du BTP français,
- sécuriser le cadre juridique (RGPD, respect de la vie privée, transparence des algorithmes) en lien avec l’Inspection du Travail.
Dans ce contexte, la charte « Chantier Franchement Sûr » peut devenir un laboratoire régional : tester, mesurer, ajuster, puis diffuser les bonnes pratiques au reste du territoire.
4. Questions fréquentes sur sécurité, IA et chantiers intelligents
L’IA va‑t‑elle remplacer les préventeurs HSE ?
Non. L’IA ne remplace ni l’expertise des préventeurs, ni la responsabilité de l’encadrement. Elle automatise les tâches répétitives (analyse de photos, compilation de rapports, repérage de motifs) et libère du temps pour :
- la présence sur le terrain,
- le dialogue avec les équipes,
- les décisions organisationnelles.
Ce qui compte, ce n’est pas l’algorithme en lui‑même, mais la capacité de l’entreprise à transformer les données en actions concrètes.
Ces outils sont‑ils réservés aux grands groupes ?
De moins en moins. Le marché s’oriente nettement vers :
- des solutions SaaS accessibles par abonnement, adaptées aux PME,
- des offres packagées autour d’un chantier ou d’un parc d’engins,
- des tarifs basés sur le nombre d’utilisateurs ou de chantiers, et non sur des investissements matériels lourds.
L’enjeu, pour une petite entreprise signataire d’une charte comme « Chantier Franchement Sûr », c’est de choisir 1 ou 2 cas d’usage prioritaires (par exemple la remontée de situations dangereuses ou le contrôle EPI par vision) et de s’y tenir.
Comment gérer la question de la vie privée et de la confiance ?
C’est un vrai sujet, surtout dès qu’on parle de caméras et d’IA.
Les bonnes pratiques observées sur les chantiers pilotes sont claires :
- associer les représentants du personnel dès le départ,
- expliquer que l’objectif est la réduction du risque, pas le flicage,
- anonymiser les données au maximum,
- limiter strictement l’accès aux informations nominatives,
- afficher une charte d’utilisation des données sur le chantier.
Un chantier intelligent reste un chantier humain : sans adhésion des équipes, la technologie ne sert à rien.
5. Passer à l’action : bâtir des chantiers franchement sûrs… et intelligents
Voici le point essentiel : une charte comme « Chantier Franchement Sûr » n’a d’impact que si elle s’accompagne d’outils concrets et d’un plan d’action clair. Et aujourd’hui, une bonne partie de ces outils s’appuie sur l’IA, la data et le numérique.
Pour une entreprise du BTP française qui veut avancer dès maintenant, la démarche pragmatique ressemble à ceci :
- Relire ses engagements sécurité (charte, politique interne, exigences clients) et identifier 2 ou 3 points où l’IA peut réellement aider : analyse d’accidents, suivi d’EPI, co‑activité engins/piétons.
- Lancer un pilote sur un chantier représentatif, en impliquant les équipes dès la préparation.
- Mesurer : nombre de risques détectés, temps passé, incidents évités, retours des compagnons.
- Structurer la démarche dans un plan « chantier intelligent et sûr » cohérent avec les engagements pris dans les chartes et marchés publics.
La réalité ? C’est plus simple qu’on ne le pense. La plupart des entreprises disposent déjà de smartphones sur chantier, de photos, de rapports. L’IA permet juste de mettre de l’ordre dans ces données et d’en tirer des décisions utiles.
Dans les prochains mois, les territoires qui combinent :
- un cadre d’engagement clair comme « Chantier Franchement Sûr »,
- des maîtres d’ouvrage moteurs,
- et des entreprises prêtes à tester des solutions d’IA,
seront en avance sur deux fronts : la sécurité et l’attractivité des métiers. Des chantiers mieux préparés, plus sûrs et mieux outillés numériquement, c’est aussi un argument concret pour attirer et fidéliser les nouvelles générations.
Si vous travaillez dans le BTP français et que vous réfléchissez à vos prochains investissements, la question n’est plus « faut‑il aller vers les chantiers intelligents ? », mais plutôt : par où commencer, dès ce trimestre, pour rendre vos chantiers franchement sûrs… grâce à l’IA ?