IA et numérique responsable peuvent aller ensemble. Mesure, culture projet et éco-conception : voici comment concilier performance, IA et transition énergétique suisse.

IA, digital responsable et énergie : le vrai défi des marques en 2025
Entre 2020 et 2025, la part du numérique dans les émissions de gaz à effet de serre en France est passée d’environ 2,5 % à 4,4 %. En parallèle, les usages d’IA générative ont explosé, des campagnes marketing jusqu’aux centres de contrôle des réseaux énergétiques. Résultat : les marques profitent d’un saut de performance… mais avec une facture carbone qui s’alourdit vite.
Voici le point clé : on ne peut plus parler d’innovation IA sans parler de numérique responsable. Et ce n’est pas un sujet « nice to have ». C’est un sujet de compétitivité, de marque employeur et, de plus en plus, de conformité réglementaire – en particulier pour les acteurs de l’énergie, très exposés sur ces questions.
Dans cette tribune revisitée pour la série « L’IA dans l’Énergie Suisse : Transition durable », on va voir comment :
- mesurer concrètement l’impact environnemental de vos dispositifs digitaux dopés à l’IA ;
- transformer la responsabilité numérique en driver business et non en centre de coût ;
- embarquer les équipes pour que l’éco-conception devienne un réflexe, y compris dans les projets IA appliqués à la transition énergétique suisse.
1. Sans mesure, pas de digital responsable
Un digital innovant et responsable commence par un geste très simple : mesurer systématiquement l’empreinte environnementale de vos produits et services numériques.
Pourquoi c’est urgent, surtout avec l’IA
Les données récentes sont claires :
- la part du numérique dans les émissions françaises a presque doublé entre 2020 et 2025 ;
- plusieurs travaux estiment que les impacts environnementaux de l’IA pourraient être multipliés par 7 d’ici 2030 si rien ne change.
Les modèles d’IA générative, les entraînements répétés, les requêtes multiples par utilisateur, les data centers alimentés en continu… tout cela pèse lourd, même si la consommation est moins visible qu’une cheminée d’usine.
Dans le secteur énergétique suisse, c’est encore plus sensible : les mêmes IA qui optimisent les réseaux ou prédisent la demande peuvent, si elles sont mal conçues, dégrader votre bilan environnemental numérique. On ne peut pas prôner la transition énergétique et fermer les yeux sur l’empreinte de ses propres outils.
Que mesurer concrètement ?
Un bon cadre de départ consiste à suivre quelques indicateurs simples sur vos actifs digitaux (sites, apps, plateformes IA, interfaces clients, portails B2B…) :
- Émissions de CO₂ par page vue ou par action clé (simulation tarifaire, souscription, prise de rendez-vous) ;
- Poids moyen des pages (en Ko/Mo) et des réponses IA (texte, image, audio) ;
- Nombre de requêtes IA par utilisateur pour un même objectif ;
- Consommation serveur estimée pour vos modèles IA (entraîner vs inférer) ;
- Durée de vie et taux de réemploi des équipements (terminaux, serveurs, postes de travail).
Le Baromètre de l’Éco-Conception Digitale, porté en France par Razorfish et GreenIT, montre que pour un même type de page e‑commerce, l’impact environnemental peut varier du simple au triple selon le niveau d’éco-conception. C’est la même chose pour un simulateur de consommation électrique ou un portail client d’un énergéticien suisse.
La bonne approche : accepter que la mesure soit imparfaite, mais commencer tout de suite. Vous affinerez ensuite.
Un mini-plan de mesure pour une marque énergie/IA
Pour une entreprise suisse de l’énergie qui déploie de l’IA (prévision de la demande, optimisation de réseau, assistant client) :
- Cartographier les principaux parcours digitaux (clients finaux, pros, opérateurs internes).
- Choisir 3 à 5 indicateurs communs à tous les projets (ex : CO₂/action, poids/page, requêtes IA/tâche).
- Benchmarker quelques services clés (portail client, application technicien, interface IA interne).
- Fixer des cibles de réduction sur 12 à 24 mois (par exemple –30 % de CO₂ par démarche client digitale).
- Intégrer ces KPI dans les comités projet, au même titre que la conversion, le NPS ou le ROI.
2. Faire de la responsabilité numérique un levier business
La plupart des organisations traitent encore le numérique responsable comme un sujet de conformité ou un rapport RSE à publier une fois par an. C’est une erreur stratégique.
Un site plus sobre… et plus performant
Le Baromètre de l’Éco-Conception Digitale révèle un fait intéressant : le site e‑commerce le mieux classé sur le plan environnemental figure aussi dans le TOP 10 des ventes en ligne en France.
Ce n’est pas un hasard. Une interface éco-conçue :
- charge plus vite, surtout en mobilité ;
- réduit les abandons de navigation ;
- clarifie les parcours et les call-to-action ;
- baisse les coûts d’infrastructure (moins de bande passante, moins de charge serveur).
Autrement dit, éco-conception = performance UX = performance business.
Transposé à l’énergie suisse : un portail client d’énergéticien, plus léger et plus clair, permettra par exemple :
- plus de souscriptions en ligne aux offres d’électricité verte ;
- moins d’appels entrants au service client ;
- plus d’auto-relève et de démarches 100 % digitales ;
- une meilleure compréhension des outils de suivi de consommation, donc plus d’économies d’énergie côté client.
Intégrer la sobriété numérique dans vos KPI
Si vous voulez que ça bouge, il faut que la responsabilité numérique pèse dans les tableaux de bord. Concrètement, pour une direction marketing ou digitale :
- ajouter un KPI du type : « CO₂ / conversion » pour une campagne ou un parcours ;
- suivre la « performance environnementale par feature IA » (par exemple : impact du chatbot par rapport à un formulaire classique) ;
- intégrer l’empreinte numérique à vos business cases IA (coût énergétique, ROI global, pas seulement financier).
Voici quelques exemples de décisions facilitées par cette approche :
- arbitrer entre un modèle d’IA très volumineux mais peu utilisé et une version plus compacte, mieux ciblée sur vos cas d’usage ;
- prioriser des améliorations UX qui réduisent le nombre d’écrans et de requêtes IA (un bon prompt ou un bon design d’écran plutôt que 5 aller-retours inutiles) ;
- éviter de déployer des usages « gadgets » de l’IA qui consomment beaucoup et n’apportent pas de valeur client mesurable.
Si votre IA n’améliore ni l’expérience client, ni l’efficacité opérationnelle, ni la transition énergétique… elle n’a pas de raison d’exister.
3. La culture : le maillon qui fait passer de la théorie à l’action
On ne construit pas un digital innovant et responsable uniquement avec des outils ou des KPI. La différence se fait dans la culture projet et dans les habitudes des équipes.
Aligner leadership, métiers et tech
Pour qu’une démarche de numérique responsable prenne, trois niveaux doivent bouger en même temps :
- Le leadership : poser un cadre clair (ex : « zéro projet IA sans analyse d’impact environnemental »), donner du sponsoring, accepter parfois de renoncer à des gadgets « wahou » mais énergivores.
- Les métiers (marketing, produit, relation client, opérations) : intégrer la sobriété dans les cahiers des charges, challenger les besoins (« a‑t‑on vraiment besoin de vidéo HD auto-play sur cette page ? »).
- Les équipes tech / data / IA : proposer des architectures plus sobres, des modèles mieux dimensionnés, des optimisations d’infrastructure (mise en cache, compression, mutualisation de ressources, recours à des data centers alimentés en renouvelable quand c’est possible).
Sur un projet IA dans l’énergie suisse, cela peut ressembler à :
- des ateliers de cadrage qui incluent systématiquement un volet « impact environnemental » ;
- une revue de design centrée sur « moins d’écrans, moins de clics, moins de requêtes IA » pour un même résultat utilisateur ;
- des arbitrages technologiques (modèles IA plus compacts, inférence locale là où c’est pertinent, etc.).
Former à un usage « sobre » de l’IA
Un point souvent oublié : l’empreinte de l’IA dépend aussi de la façon dont les équipes l’utilisent au quotidien.
Ombeline Nguyen le résume bien avec une phrase issue du Baromètre de l’Éco-Conception Digitale :
« Un prompt complexe vaut mieux que 5 prompts simples. »
Dans une entreprise, ça donne des règles très concrètes :
- apprendre aux équipes à formuler des prompts précis, complets, contextualisés, plutôt que multiplier les essais approximatifs ;
- encourager le réemploi des prompts efficaces (bibliothèque interne, modèles de requêtes) ;
- limiter les usages personnels ou non justifiés de modèles lourds pour des tâches simples où d’autres outils suffisent.
Sur un centre de contrôle réseau, un data scientist qui appelle 50 fois par jour un gros modèle pour tester des hypothèses peu structurées n’a pas du tout le même impact qu’une équipe qui mutualise les requêtes, documente les résultats, et automatise ce qui doit l’être.
4. IA dans l’énergie suisse : comment concilier innovation et responsabilité ?
Appliquée à la transition énergétique suisse, l’IA est un allié puissant :
- prévision de la demande plus fine, donc moins de surproduction ;
- optimisation en temps réel des réseaux électriques et de chaleur ;
- intégration des énergies renouvelables intermittentes (solaire, éolien, hydraulique) ;
- maintenance prédictive des infrastructures pour allonger leur durée de vie.
Mais pour que ce soit cohérent avec vos engagements climatiques, la façon de concevoir ces solutions IA doit elle aussi être responsable.
Quelques bonnes pratiques spécifiques à l’énergie
Pour une entreprise suisse du secteur, voici un socle actionnable :
- Associer systématiquement un « budget carbone numérique » aux projets IA (entraînement + exploitation).
- Privilégier des modèles IA spécialisés et plus compacts, plutôt que des modèles géants surdimensionnés pour le besoin réel (par ex. modèles dédiés à la prévision énergétique, plutôt qu’un modèle généraliste pour tout faire).
- Optimiser les parcours utilisateurs côté client :
- un tableau de bord de consommation clair qui évite de multiplier les clics ;
- un assistant IA qui répond en une interaction bien cadrée plutôt que plusieurs itérations floues ;
- des visuels sobres, pas de vidéo superflue sur des pages purement transactionnelles.
- Travailler main dans la main avec les équipes RSE et IT pour choisir des infrastructures sobres (data centers locaux, énergie renouvelable, refroidissement optimisé, etc.).
- Communiquer de façon transparente sur vos choix : expliquer aux clients que vos interfaces sont pensées pour être plus sobres, sans sacrifier la qualité de service.
Ce type de démarche crée un cercle vertueux : vos IA contribuent à la transition énergétique (réduction des pertes, meilleure utilisation des renouvelables) tout en limitant leur propre empreinte numérique.
Vers un contrat « IA + énergie + responsabilité »
Le message est clair : les marques n’ont plus à choisir entre IA et sobriété numérique. Les deux peuvent – et doivent – avancer ensemble.
En mesurant l’impact environnemental de vos services digitaux, en intégrant la responsabilité dans vos KPI business, et en diffusant une culture de sobriété IA dans vos équipes, vous construisez :
- des expériences plus efficaces et plus agréables pour vos clients ;
- des coûts d’infrastructure mieux maîtrisés ;
- une cohérence crédible entre discours de transition énergétique et pratiques numériques.
Pour les acteurs de l’énergie en Suisse, qui se positionnent comme moteurs de la transition durable, c’est même une condition de crédibilité. La vraie question n’est plus : « Faut-il éco-concevoir nos services numériques ? » mais plutôt :
« À quelle vitesse pouvons-nous aligner nos projets IA et digitaux avec nos engagements climatiques ? »
Le terrain de jeu est large. Les outils existent. Les premiers retours d’expérience montrent que la performance environnementale et la performance business vont dans le même sens. Aux marques d’en faire un véritable avantage concurrentiel.