Le Plan Avenir redéfinit l’orientation en France. L’IA et l’apprentissage personnalisé peuvent, enfin, en faire un véritable levier d’égalité des chances.
Orientation scolaire : du Plan Avenir à l’IA personnalisée
En France, près d’un élève sur cinq regrette son choix d’orientation dans l’année qui suit le bac. Ce n’est pas un détail : derrière ces chiffres, il y a des jeunes qui décrochent, changent de voie dans la douleur, ou perdent confiance.
Voici le vrai sujet : l’orientation ne peut plus reposer uniquement sur quelques heures de rendez-vous en troisième ou en terminale. Avec le Plan Avenir, l’Éducation nationale pose un nouveau cadre ambitieux. Et avec l’intelligence artificielle et l’apprentissage personnalisé, on a enfin les outils pour rendre cette ambition concrète, élève par élève.
Dans cette série sur « L’IA dans l’Éducation Française : Apprentissage Personnalisé », cet article fait le lien entre les priorités officielles de l’orientation (Plan Avenir, réforme de la voie pro, Parcoursup, rôle des Régions…) et ce que l’IA permet déjà ou permettra très vite dans les collèges et lycées français.
1. Les enjeux de l’orientation : égalité des chances et droit à l’erreur
L’orientation, aujourd’hui, c’est un enjeu d’égalité des chances au moins autant qu’un enjeu d’organisation scolaire.
Selon le ministère, le Plan Avenir pour l’orientation repose sur trois principes clairs :
- Égalité et équité : tous les élèves doivent avoir accès aux mêmes informations, quelles que soient leur origine sociale, leur territoire ou leur genre.
- Émancipation et responsabilité : l’élève doit devenir acteur de son projet, pas simple exécutant de consignes.
- Accompagnement au long cours et droit à l’erreur : l’orientation n’est plus un « grand soir » en troisième ou en terminale, mais un processus continu – avec la possibilité de réajuster.
C’est exactement là que l’IA peut jouer un rôle clé : aider à personnaliser massivement l’accompagnement, sans remplacer l’humain, mais en l’outillant.
L’orientation efficace, ce n’est pas « deviner » le métier de l’élève, c’est lui donner en continu des repères fiables pour tester, se tromper, et affiner son projet.
Dans les faits, le Plan Avenir se décline en six grandes priorités : projet partagé, éducation à l’orientation tout au long du parcours, meilleure préparation au supérieur, transition vers le supérieur, réponse aux besoins du pays, articulation État/Régions. L’IA peut s’inscrire dans chacune de ces priorités, à condition d’être pensée comme un outil pédagogique, pas comme un algorithme de tri.
2. Collège : découverte des métiers et premières briques d’IA
Ce que prévoit le ministère
Au collège, la découverte des métiers devient une partie intégrante de la formation des élèves dès la cinquième. Objectifs :
- faire connaître la diversité des métiers et des filières, y compris la voie professionnelle ;
- prévenir le décrochage en donnant du sens aux apprentissages ;
- favoriser la poursuite d’études et une insertion plus sereine.
Des temps dédiés, des visites, des rencontres, des projets sont prévus entre la cinquième et la troisième. Sur le papier, c’est solide. Sur le terrain, la question est toujours la même : comment toucher vraiment chaque élève, et pas seulement « faire le programme » ?
Comment l’IA peut enrichir la découverte des métiers
L’IA peut rendre cette découverte beaucoup plus vivante et personnalisée :
- Parcours d’exploration adaptés : une plateforme d’orientation propulsée par IA peut proposer à un collégien des fiches métiers, des vidéos, des témoignages en fonction de ses intérêts, de ses résultats scolaires, mais aussi de ses retours (ce qu’il a aimé ou non).
- Simulations réalistes : scénarios interactifs où l’élève explore une journée type dans différents métiers (santé, bâtiment, numérique, culture…), avec des choix à faire et des conséquences visibles.
- Analyse des centres d’intérêt : à partir de questionnaires, de projets réalisés en classe, voire de travaux numériques, l’IA peut identifier des dominantes (créativité, logique, relationnel…) et suggérer des familles de métiers à approfondir, sans enfermer l’élève dans une case.
Concrètement, un professeur principal de troisième peut :
- suivre sur un tableau de bord quels métiers ont été explorés par sa classe ;
- repérer les élèves qui n’ont découvert qu’un seul secteur ;
- organiser des rencontres ou sorties ciblées, là où l’outil montre des manques.
L’enseignant garde la main, l’IA fournit de la donnée utile et des recommandations.
3. Voie professionnelle : personnaliser vraiment les parcours
Ce que change la réforme de la voie pro
La réforme de la voie professionnelle renforce fortement l’accompagnement personnalisé :
- en CAP, 192,5 heures sur deux ans dédiées à la consolidation, à l’accompagnement personnalisé et à la préparation à l’orientation ;
- en baccalauréat professionnel, 91 heures de soutien au parcours réparties sur tout le cycle (30 h en seconde, 28 h en première, 33 h en terminale).
L’objectif est clair : construire des parcours individualisés qui répondent aux besoins et aux aspirations de chaque élève, et réduire le décrochage en voie pro.
Là où l’IA change la donne pour l’accompagnement personnalisé
Sur le papier, 192,5 heures c’est beaucoup. Dans la réalité, tout dépend de la façon dont ces heures sont utilisées. L’IA peut aider sur plusieurs points concrets :
- Suivi fin des compétences : un environnement numérique d’apprentissage avec IA peut analyser les réussites et difficultés des élèves dans les matières professionnelles et générales, et proposer des exercices ciblés.
- Ajustement des projets : en croisant les compétences acquises, les appétences déclarées et les besoins du territoire, un outil peut suggérer des spécialisations, des poursuites d’études ou des secteurs à explorer.
- Préparation aux périodes de stage : générer pour chaque élève un « passeport de stage » personnalisé : compétences déjà maîtrisées, objectifs à travailler en entreprise, questions à poser au tuteur…
Exemple très concret :
Un élève de seconde pro Métiers de la relation client montre de bons résultats à l’oral mais des difficultés en écrits professionnels. L’IA le repère, propose des mini-séquences ciblées d’entraînement aux mails, devis, comptes rendus, et signale au professeur les progrès réalisés entre deux périodes.
On passe d’un accompagnement « au feeling », inévitablement inégal selon les établissements, à un accompagnement structuré par les données, tout en gardant la dimension humaine centrale.
4. Lycée général et technologique : mieux préparer le supérieur avec l’IA
Le cadre actuel : loi de 2018 et 54 heures d’orientation
Au lycée général et technologique, la loi de 2018 relative à l’orientation et à la réussite des étudiants inscrit l’orientation dans le temps scolaire, avec :
- 54 heures annuelles dédiées à l’orientation ;
- un accent mis sur l’information des élèves, des familles et des équipes ;
- un lien fort avec l’enseignement supérieur, notamment via Parcoursup.
Cela répond à un vrai besoin : beaucoup de lycéens découvrent les attendus de certaines filières (classes prépa, BUT, licences sélectives…) trop tard.
Ce que l’IA peut apporter sur cette préparation au supérieur
Une orientation réellement personnalisée vers l’enseignement supérieur repose sur trois piliers où l’IA est utile :
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Clarifier les possibles
Un assistant d’orientation intelligent peut :- traduire les fiches formations en langage clair ;
- comparer pour l’élève les attendus de deux formations similaires ;
- suggérer des plans B cohérents quand le plan A est très sélectif.
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Relier notes, compétences et projets
Au lieu de regarder seulement la moyenne générale, une IA peut :- analyser les trajectoires (progressions, régularité) ;
- repérer des atouts cachés (excellents projets mais notes moyennes) ;
- alerter l’élève : « Si tu vises telle licence, tu dois consolider tel point ».
-
Préparer concrètement l’entrée dans le supérieur
L’IA peut générer des parcours de renforcement ciblés :- remise à niveau en maths pour un futur étudiant en économie ;
- entraînements à la prise de notes pour quelqu’un qui vise la fac ;
- initiation à la méthode de travail d’une prépa.
Pour les professeurs principaux, c’est aussi un gain : ils disposent d’indicateurs clairs et de synthèses par élève pour préparer les entretiens, plutôt que de tout reconstruire à la main.
5. Services en ligne et compétences partagées : où l’IA s’insère-t-elle ?
Scolarité Services, affectation et procédures
Aujourd’hui, l’orientation s’appuie déjà sur des services en ligne :
- poursuite d’études après la troisième (Affelnet, demandes d’affectation, inscriptions) ;
- orientation en seconde générale et technologique ;
- accès via le portail Scolarité Services ou en mode libre pour certaines situations (CNED, établissements français à l’étranger, retour en formation initiale…).
Ces outils fluidifient les démarches, mais ils restent encore très « administratifs ». L’IA peut les rendre pédagogiques :
- accompagnement pas à pas pour remplir les vœux ;
- explication personnalisée des conséquences d’une décision (changer de série, choisir une spécialité…) ;
- simulation de scénarios : « Si tu choisis telle voie, voici les portes ouvertes / fermées à court, moyen, long terme ».
L’orientation : une compétence partagée avec les Régions
Depuis la loi de 2018, les Régions ont des responsabilités élargies d’information sur les métiers et les formations. Un cadre national de référence précise le partage des rôles entre État et Régions, avec des conventions régionales.
Côté IA, cela ouvre une opportunité importante :
- intégrer dans les outils d’orientation des données régionales sur l’emploi, l’apprentissage, les débouchés ;
- proposer des recommandations adaptées au bassin de vie de l’élève, sans pour autant brider ses ambitions nationales ou internationales ;
- co-construire des plateformes régionales intelligentes, nourries par les acteurs locaux (entreprises, branches professionnelles, organismes de formation).
Le risque serait de fabriquer des algorithmes qui « collent » trop au marché du travail du moment. Le bon équilibre consiste à :
Utiliser les données régionales pour éclairer les choix, pas pour enfermer les élèves dans les besoins économiques du jour.
6. Données, IA et éthique : comment rester au service de l’élève
L’orientation s’appuie de plus en plus sur des données : résultats, vœux, affectations, parcours, évaluations, statistiques par académies… Les publications comme Repères pour l’orientation et l’affectation des élèves – 2024 ou la brochure Euroguidance montrent l’ampleur du mouvement.
Avec l’IA, ces données deviennent encore plus sensibles. Trois garde-fous sont, à mon avis, non négociables :
-
Transparence
L’élève et sa famille doivent comprendre sur quoi reposent les recommandations : quels critères, quelles données, quelles limites. -
Droit au désaccord
Une IA peut suggérer, jamais décider. Un élève a le droit d’aller contre la recommandation, et l’équipe éducative doit pouvoir l’y aider. -
Protection des données
Respect du cadre RGPD, minimisation des données, anonymisation dès que possible, limitation des croisements. L’orientation ne doit pas devenir une « notation cachée » des élèves.
Si ces conditions sont tenues, l’IA peut faire exactement ce que promet le Plan Avenir : renforcer l’égalité des chances en donnant à chacun des outils d’orientation de haut niveau, y compris dans les établissements les plus éloignés des centres urbains.
Conclusion : vers une orientation vraiment personnalisée, grâce à l’IA
La politique française d’orientation évolue vite : Plan Avenir, découverte des métiers dès la cinquième, réforme de la voie professionnelle, 54 heures annuelles au lycée, implication des Régions… Le cadre est posé.
L’étape d’après, c’est de faire vivre ce cadre avec des outils d’IA au service de l’apprentissage personnalisé :
- aider chaque collégien à explorer les métiers selon ses intérêts ;
- accompagner chaque lycéen, général ou pro, avec des diagnostics et des conseils adaptés ;
- outiller les professeurs principaux, les psychologues de l’Éducation nationale et les équipes de direction.
Si vous travaillez dans un établissement, la question à vous poser est simple :
« Comment pouvons-nous utiliser l’IA pour que l’orientation devienne un processus continu, compréhensible et rassurant pour nos élèves, plutôt qu’un moment de stress au troisième trimestre ? »
Les outils existent déjà , les cadres réglementaires aussi. Le véritable levier, maintenant, ce sera la capacité des équipes à s’en emparer, à les adapter à leur contexte, et à garder au centre ce qui ne changera jamais : l’écoute des élèves et la confiance dans leur potentiel.