L’école est jugée « extrêmement inquiétante » par le nouveau ministre. Que va‑t‑il faire de l’IA et de l’apprentissage personnalisé pour changer la donne ?
L’école française « extrêmement inquiétante » : et maintenant ?
Quand un ministre de l’éducation nationale commence son mandat en qualifiant la situation de l’école d’« extrêmement inquiétante », on sait qu’on n’est plus dans la communication de confort. C’est exactement ce qu’a fait Édouard Geffray le 22/10/2025 sur France Inter.
Pourquoi cette phrase intéresse autant celles et ceux qui travaillent sur l’IA dans l’éducation et l’apprentissage personnalisé ? Parce qu’elle arrive au moment où se jouent, d’ici la fin 2025, des arbitrages clés : budget 2026, avenir des groupes de besoins au collège, soutien renforcé aux établissements les plus fragiles… et, en filigrane, la manière dont le numérique et l’intelligence artificielle vont être intégrés – ou non – dans la politique éducative.
Voici le cœur de l’enjeu : Édouard Geffray est un « techno » qui doit devenir politique. Il connaît l’appareil, les chiffres, les décrets. Mais il lui faut désormais tracer une vision lisible, capable de répondre à la crise scolaire tout en donnant un cadre clair à l’usage de l’IA pour un apprentissage réellement personnalisé, pas juste une couche de gadgets.
Dans ce billet, on regarde ce que son profil laisse présager, ce que cela implique pour l’IA à l’école, et comment les acteurs de terrain peuvent s’y préparer dès maintenant.
De haut fonctionnaire discret à ministre exposé : ce que ça change
La première chose à comprendre, c’est que Geffray n’arrive pas de nulle part. Pendant cinq ans (2019-2024), il a été le Dgesco, c’est‑à ‑dire le directeur général de l’enseignement scolaire. En clair : il pilotait déjà une immense partie des politiques éducatives, mais dans l’ombre.
« Un fonctionnaire, ça ne s’appartient pas. Son lieu d’exercice, c’est le bureau du ministre, pas la place publique », disait-il encore récemment.
Désormais, c’est fini. Son « bureau », c’est justement la place publique : les médias, les syndicats, les collectivités, les parents, les élèves. Et dans ce nouveau rôle, trois points sont déterminants pour l’avenir de l’éducation numérique et de l’IA pédagogique en France.
1. Une culture des données et des dispositifs
En tant que Dgesco, il a suivi de près :
- les réformes du collège et du lycée,
- la montée des évaluations nationales,
- les premiers déploiements de plateformes numériques et d’outils adaptatifs,
- les travaux sur les groupes de besoins, qui s’appuient justement sur des diagnostics plus fins des acquis des élèves.
Ce n’est pas un profil « idéologue » de l’école. C’est quelqu’un qui raisonne en termes d’outils, de dispositifs, de pilotage, avec une appétence technico‑administrative très marquée.
Pour l’IA en classe, ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle. Un ministre qui sait lire des tableaux de bord, comprendre un algorithme de recommandation pédagogique et poser des exigences sur la qualité des données a un avantage net sur un profil purement politique.
2. Un devoir de lucidité… et donc des choix difficiles
Quand il parle de devoir de lucidité, il pose aussi un cadre : on ne règlera pas la crise de l’école uniquement avec de nouveaux programmes, ni avec des discours sur « l’école de la République ». Il faudra :
- regarder les résultats élève par élève,
- accepter de personnaliser davantage les parcours,
- concentrer des moyens sur les collèges les plus en difficulté,
- arbitrer entre des dépenses traditionnelles (bâtiments, manuels) et des investissements dans l’écosystème numérique.
Dans ce contexte, l’IA peut être un levier concret – ou un prétexte de plus pour des effets d’annonce. Tout dépendra de la façon dont il transformera sa lucidité en priorités politiques lisibles.
Groupes de besoins, collèges fragiles : une occasion unique pour l’IA
Les premiers arbitrages d’Édouard Geffray portent sur trois chantiers très concrets :
- la finalisation du budget 2026,
- le devenir des groupes de besoins au collège,
- des mesures spécifiques pour les collèges les plus en difficulté.
Ce trio de dossiers est directement lié au thème de notre série, « L’IA dans l’Éducation Française : Apprentissage Personnalisé ».
Groupes de besoins : de la gestion de flux à la personnalisation réelle
Dans beaucoup d’établissements, les groupes de besoins restent aujourd’hui une organisation lourde et parfois assez « à vue » :
- on regroupe les élèves supposés faibles, moyens, forts,
- les critères sont souvent peu objectivés,
- le suivi reste manuel, dans des tableurs ou carnets.
Avec une IA bien cadrée, on peut aller beaucoup plus loin :
- croiser résultats d’évaluations nationales, travaux en ligne, observations de classe ;
- générer des profils d’apprentissage (lacunes de compréhension écrite, automatisation insuffisante en calcul, difficultés d’expression écrite, etc.) ;
- proposer des groupes de besoins dynamiques, qui évoluent au fil des progrès, plutôt que des étiquettes figées pour l’année.
Ce que le ministre devra trancher, c’est :
- est‑ce que les groupes de besoins restent une simple réorganisation interne,
- ou est‑ce qu’ils deviennent le bras armé d’une stratégie d’apprentissage personnalisé, soutenue par des outils d’IA accessibles à tous les collèges, y compris les plus fragiles ?
Mon avis est clair : sans instruments numériques robustes (et publics, ou à tout le moins régulés), les groupes de besoins risquent de rester une réforme de papier.
Collèges en difficulté : l’IA comme filet de sécurité pédagogique
Les collèges les plus en difficulté cumulent tout :
- pénurie d’enseignants titulaires,
- difficultés de recrutement de remplaçants,
- climat scolaire compliqué,
- décrochage massif.
Dans ces contextes, l’IA ne remplacera jamais un adulte, mais elle peut aider à :
- assurer une continuité d’apprentissage quand un prof manque, via des parcours adaptatifs supervisés à distance ;
- fournir aux enseignants présents des diagnostics très rapides sur le niveau de chaque élève, pour cibler les priorités ;
- proposer des tuteurs virtuels pour l’entraînement individualisé en français et en mathématiques, avec des feedbacks immédiats ;
- générer des rapports lisibles pour les familles, ce qui peut renforcer le lien école‑parents.
Pour que cela fonctionne, les arbitrages politiques doivent porter sur :
- l’équipement (terminaux, connexions, ENT réellement utilisables),
- la formation des enseignants aux usages pédagogiques de l’IA,
- la mise à disposition d’outils respectant les règles françaises sur la protection des données et la neutralité.
S’il choisit d’investir prioritairement dans ces collèges avec des solutions d’IA éducative contrôlées par l’État, Geffray peut donner du sens à son diagnostic d’école « extrêmement inquiétante » : reconnaître la gravité de la situation et agir là où le retour pédagogique est potentiellement le plus fort.
Un ministre « techno » face au défi de l’IA : opportunités et risques
Voici le vrai sujet : que fait un ministre très technicien quand on lui met entre les mains un outil aussi puissant – et sensible – que l’IA appliquée à l’éducation ?
Opportunités : une IA au service de la pédagogie française
Bien encadrée, l’IA peut aider à :
- personnaliser l’enseignement sans exploser la charge de travail des profs ;
- mieux suivre les progrès sur le long terme, de la 6ᵉ à la terminale ;
- identifier précocement les risques de décrochage ;
- proposer des contenus adaptés au niveau réel des élèves plutôt qu’à un niveau supposé.
Un profil comme celui d’Édouard Geffray présente plusieurs atouts pour ça :
- il connaît très bien les corps d’inspection : ça aide pour structurer l’accompagnement des enseignants dans l’usage des outils d’IA ;
- il sait comment se construisent les textes réglementaires : indispensable pour éviter une jungle d’initiatives locales non coordonnées ;
- il a la culture du pilotage par les chiffres, ce qui colle bien avec l’idée d’outils de suivi des apprentissages.
Si le cap est bien posé, la France peut :
- développer une IA éducative alignée sur les objectifs du système scolaire français (maîtrise du français, exigences disciplinaires, valeurs républicaines) ;
- réduire les écarts entre établissements grâce à des outils communs de haut niveau ;
- sécuriser juridiquement les usages pour les profs et les chefs d’établissement.
Risques : pilotage technocratique, perte de sens et défiance
L’autre scénario est moins réjouissant :
- inflation de données et de tableaux de bord,
- injonctions descendantes aux enseignants,
- méfiance croissante des familles sur le traitement des données de leurs enfants,
- sentiment d’une école qui se « déshumanise ».
Trois dérives sont particulièrement à surveiller :
- L’illusion du pilotage parfait : croire que quelques indicateurs produits par l’IA suffiront à « gérer » l’éducation nationale.
- La standardisation sous couvert de personnalisation : tous les élèves finiraient par suivre le même type de parcours généré automatiquement, avec peu de place pour la créativité pédagogique.
- La fracture numérique interne au système : établissements déjà bien dotés qui utilisent l’IA intelligemment, d’autres qui subissent des outils mal compris, mal paramétrés, vécus comme un contrôle de plus.
Le vrai test politique, pour Geffray, sera sa capacité à associer les enseignants et les équipes de terrain à la définition de ce que doit être une IA acceptable à l’école :
- quelle place pour le jugement professionnel face aux recommandations algorithmiques ?
- quelles limites éthiques claires (profilage, prédiction d’orientation, traitement automatisé des sanctions, etc.) ?
- comment garantir la transparence sur le fonctionnement des outils mis Ă disposition ?
Comment les acteurs de terrain peuvent se préparer dès maintenant
On ne connaît pas encore le détail des arbitrages que le ministre rendra d’ici fin 12/2025. Mais on sait déjà que la question de l’IA éducative ne restera pas marginale. Voici ce que peuvent faire, très concrètement, les différents acteurs.
Pour les enseignants
- Se former sur les bases de l’IA : comprendre la différence entre IA générative, systèmes adaptatifs, tableaux de bord d’apprentissage.
- Tester des usages simples :
- générer des exercices différenciés puis les relire et les adapter,
- utiliser des outils de correction assistée en gardant la main sur l’évaluation,
- proposer des entraînements personnalisés en autonomie.
- Poser des lignes rouges personnelles : ce que vous acceptez de déléguer à une machine, et ce qui relève de votre cœur de métier (relation, évaluation qualitative, encouragement, exigence).
Pour les chefs d’établissement
- Cartographier l’existant : ENT, ressources numériques, évaluations, pratiques déjà en place.
- Identifier 2 ou 3 usages prioritaires de l’IA pour votre collège ou lycée :
- personnalisation en français/maths,
- suivi du décrochage,
- appui aux groupes de besoins.
- Anticiper les besoins de formation et de temps : intégrer des temps d’échange sur l’IA dans les conseils pédagogiques.
Pour les collectivités et éditeurs EdTech
- Aligner vos projets sur quelques principes simples :
- interopérabilité avec les systèmes de l’Éducation nationale,
- transparence des algorithmes,
- sobriété dans la collecte de données.
- Préparer des pilotes robustes dans des collèges en difficulté, avec évaluation indépendante des effets sur les apprentissages.
Vers une doctrine française de l’IA éducative ?
La nomination d’Édouard Geffray ouvre une fenêtre particulière : celle d’un ministre qui connaît intimement la machine et qui, en même temps, arrive à un moment où la pression est maximale sur l’école française.
Il n’a plus le luxe de rester dans une posture de haut fonctionnaire discret. S’il veut être à la hauteur de son diagnostic « extrêmement inquiétant », il devra assumer une ligne claire sur :
- le rôle de l’IA dans la personnalisation des apprentissages,
- la protection des données des élèves,
- l’équilibre entre pilotage national et liberté pédagogique,
- le rattrapage numérique des collèges les plus fragiles.
Pour les acteurs de l’éducation, l’enjeu est de ne pas attendre les textes au Journal officiel pour agir. Plus vous serez prêts – techniquement, pédagogiquement, éthiquement – plus vous pourrez peser sur la manière dont cette politique se construira.
La question n’est plus de savoir si l’IA entrera dans l’école française. Elle y est déjà . La vraie question, sur laquelle le ministre sera jugé, est : est‑ce qu’elle servira d’abord les élèves et les enseignants, ou d’abord les tableaux de bord ?