Former les enseignants à l’IA sans les perdre en route

L'IA dans l'Éducation Française: Apprentissage Personnalisé••By 3L3C

Former les enseignants à l’IA est la condition pour un véritable apprentissage personnalisé. Voici comment organiser des formations utiles, concrètes et durables.

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L’IA générative est arrivée dans les salles de classe plus vite que dans les plans de formation. En quelques mois, ChatGPT et consorts sont devenus des outils du quotidien pour une partie des élèves, alors que beaucoup d’enseignants découvrent encore leurs usages possibles… et leurs risques.

Cette asymétrie crée un malaise très concret : copies rédigées par IA, devoirs impossibles à attribuer, repères pédagogiques bousculés. Pendant ce temps, les injonctions se multiplient : « se former à l’IA », « intégrer l’IA dans ses pratiques », « personnaliser les apprentissages ». Mais comment on fait, concrètement, au niveau des équipes, des établissements, des classes ?

Voici le vrai enjeu : on ne réussira pas l’IA dans l’éducation française ni l’apprentissage personnalisé sans une formation des enseignants pensée autrement. Pas plus de conférences descendantes, pas uniquement des webinaires, mais des parcours ancrés dans le terrain, dans les besoins réels et dans le temps long.

Ce billet, dans la série « L’IA dans l’Éducation Française : Apprentissage Personnalisé », propose une lecture très opérationnelle de cette formation : ce qui bloque, ce qui fonctionne, et comment organiser des dispositifs efficaces dans un collège, un lycée, un CFA ou un INSPE.


1. Former les enseignants à l’IA : un enjeu politique, mais surtout de terrain

Former les enseignants à l’IA n’est pas un luxe : c’est une condition de survie pédagogique. Quand les élèves utilisent déjà des IA génératives, ne pas se former, c’est laisser la pédagogie se faire dicter par des algorithmes conçus ailleurs.

L’Inspection générale l’a compris. Deux recommandations récentes résument bien la situation :

« Élaborer un discours national clair sur la place du numérique et de l’IA dans l’enseignement. »
« Faire de l’établissement le lieu privilégié de formation à l’IA. »

Ces deux phrases disent tout :

  • oui, il faut une ligne nationale lisible (programmes, cadres Ă©thiques, Ă©valuation) ;
  • mais la bataille se gagne dans les Ă©tablissements : Ă©quipes formĂ©es, espaces de rĂ©flexion, pratiques concrètes.

La réalité, on la connaît :

  • les plans IPT, PAGSI, B2i, puis PIX ont souvent Ă©tĂ© vĂ©cus comme des « couches » successives, rarement intĂ©grĂ©es au cĹ“ur des pratiques ;
  • la mĂ©fiance autour du numĂ©rique (fracture d’équipement, craintes sur les dĂ©rives, surcharge administrative) a freinĂ© l’adoption ;
  • les politiques numĂ©riques ont parfois suivi les effets de mode plus qu’une stratĂ©gie durable.

Cette fois, la marge de manœuvre est plus étroite. L’IA ne se contente pas d’ajouter une couche technologique : elle touche le cœur du métier enseignant – préparation des cours, évaluation, remédiation, orientation, relation aux savoirs.

Pour l’apprentissage personnalisé, c’est encore plus vrai : un professeur qui ne comprend pas les logiques des algorithmes adaptatifs ne peut pas vraiment piloter un parcours individualisé. Il le subit.


2. Ce que signifie vraiment « se former à l’IA » quand on est enseignant

Se former à l’IA, ce n’est ni devenir data scientist, ni mémoriser une liste d’outils à la mode. C’est surtout développer trois familles de compétences : pédagogiques, techniques et éthiques.

2.1. Trois blocs de compétences indispensables

  1. Compréhension pédagogique

    • Comment l’IA peut aider Ă  personnaliser les apprentissages (parcours adaptatifs, feedbacks diffĂ©renciĂ©s, soutien aux Ă©lèves en difficultĂ©) ?
    • Comment l’utiliser pour diversifier les supports : exercices diffĂ©renciĂ©s, textes au bon niveau de lecture, simulations, Ă©tudes de cas ?
    • Comment organiser une cohabitation intelligente entre travail avec IA et travail sans IA, pour ne pas sacrifier les compĂ©tences fondamentales ?
  2. Compétences pratiques et techniques

    • Savoir formuler des prompts efficaces (pour gĂ©nĂ©rer un corrigĂ©, un plan de sĂ©quence, une grille de critères, etc.).
    • Comprendre les limites : hallucinations, biais, donnĂ©es personnelles, dĂ©pendance Ă  l’outil.
    • Savoir Ă©valuer la fiabilitĂ© d’une rĂ©ponse d’IA et la retravailler plutĂ´t que la copier-coller.
  3. Culture éthique et juridique

    • Droits d’auteur, donnĂ©es des Ă©lèves, RGPD, dĂ©pendance Ă  des plateformes privĂ©es.
    • Impact environnemental des usages massifs.
    • Questions d’équitĂ© : quels Ă©lèves ont accès Ă  quoi, Ă  la maison comme Ă  l’école ?

2.2. Une formation active, ou inutile

Sur ce point, Bruno Devauchelle a raison :

Aucune formation n’est utile si les participants ne sont pas prêts à « se former ».

Concrètement, une bonne formation IA pour enseignants doit :

  • mettre les enseignants en activitĂ© : manipuler une IA, tester un scĂ©nario, analyser un cas rĂ©el ;
  • partir de leurs contraintes rĂ©elles : niveau de leurs classes, Ă©quipement, temps disponible ;
  • prĂ©voir un avant / pendant / après :
    • avant : recueil des besoins, diagnostic des usages et des craintes ;
    • pendant : expĂ©rimentation guidĂ©e, Ă©changes entre pairs, analyse critique ;
    • après : accompagnement, retours d’expĂ©rience, mutualisation.

Une conférence magistrale sur les promesses de l’IA, même brillante, ne change pas les pratiques. Un atelier où un professeur repart avec un scénario prêt à tester dès le lendemain a infiniment plus d’impact.


3. Intra vs inter : où former les enseignants à l’IA ?

Pour que la formation à l’IA ait un effet réel sur les apprentissages, l’établissement scolaire doit devenir un lieu central de formation, pas seulement un lieu d’application.

3.1. Les limites de la formation « hors-sol »

La formation inter-établissements en centre dédié a des atouts évidents :

  • brassage d’expĂ©riences ;
  • prise de recul hors du quotidien ;
  • parfois un meilleur Ă©quipement.

Mais sur l’IA et le numérique, elle montre vite ses limites :

  • les outils disponibles en centre ne sont pas ceux du collège ou du lycĂ©e ;
  • le retour au terrain impose un transfert difficile : ce qui a Ă©tĂ© vu en salle Ă©quipĂ©e ne fonctionne pas dans une salle vieillissante ou en zone blanche ;
  • la formation reste souvent individuelle, sans effet d’équipe.

Résultat : des enseignants motivés… qui se retrouvent isolés à leur retour.

3.2. Les forces de la formation « en établissement »

La formation intra-établissement, au contraire, colle au réel :

  • les enseignants se forment avec leurs propres Ă©quipements (ENT, tablettes, salle info, voire simple vidĂ©oprojecteur) ;
  • les Ă©changes entre collègues du mĂŞme lieu font Ă©merger une culture commune : règles de devoirs avec IA, critères d’évaluation, posture face au plagiat ;
  • la formation dĂ©bouche plus facilement sur des projets d’équipe : parcours personnalisĂ©s sur un niveau, intĂ©gration de l’IA dans l’AP, formation conjointe prof-doc / disciplines.

Un format très efficace, que j’ai vu fonctionner, ressemble à ceci :

  1. 2h d’atelier en établissement, sur temps banalisé, avec démonstrations et manipulations guidées.
  2. 3 à 4 semaines d’expérimentation en classe, chacun à son rythme.
  3. 1h30 de retour d’expérience en équipe : ce qui a marché, ce qui a coincé, ce qu’on ajuste.

Sur l’IA et l’apprentissage personnalisé, ce modèle est redoutablement pertinent : on passe de « on a entendu parler de… » à « notre équipe a testé ceci, voilà ce que l’on garde ».


4. Présentiel, distance, autoformation : combiner plutôt qu’opposer

Les enseignants restent très attachés au présentiel, et ils ont raison : la formation à l’IA est une formation de métier, pas une simple mise à jour technique.

4.1. Pourquoi le tout-distanciel ne suffit pas

Les webinaires, MOOCs et podcasts ont leur utilité :

  • se tenir au courant des nouveautĂ©s ;
  • dĂ©couvrir rapidement un outil ou un cas d’usage ;
  • picorer des idĂ©es en autonomie.

Mais ils ne résolvent pas trois points clés :

  • adapter aux rĂ©alitĂ©s locales ;
  • travailler la posture pĂ©dagogique (par exemple, comment parler de l’IA Ă  une classe de 5e) ;
  • nourrir un travail d’équipe.

Utiliser l’IA pour l’apprentissage personnalisé nécessite des échanges de pairs à pairs : comment on gère les élèves qui « trichent » avec l’IA ? comment on explique aux familles la place de ces outils ? quelles tâches doit-on garder « à mains nues » ?

4.2. La bonne combinaison des formats

Les dispositifs les plus efficaces que j’ai observés suivent une logique hybride :

  • PrĂ©sentiel collectif en Ă©tablissement :
    • acculturation commune ;
    • co-construction de scĂ©narios (par exemple : sĂ©quence de français oĂą l’IA aide Ă  diffĂ©rencier les consignes) ;
    • dĂ©bat Ă©thique.
  • ActivitĂ©s Ă  distance courtes :
    • capsules vidĂ©o orientĂ©es « comment faire » ;
    • mini-parcours asynchrones sur un outil donnĂ© ;
    • forum ou espace de partage d’expĂ©riences.
  • Autoformation accompagnĂ©e :
    • temps de test individuel d’outils (par exemple un gĂ©nĂ©rateur d’exercices adaptatifs) ;
    • journal de bord ou fiche de retour Ă  remplir ;
    • accompagnement par un rĂ©fĂ©rent numĂ©rique ou un pair.

L’objectif n’est pas de multiplier les formats pour cocher des cases, mais d’offrir un chemin progressif : découverte → expérimentation → intégration durable.


5. Autoformation, formation entre pairs et « entraînement » à l’IA

Pour l’IA, la montée en compétence ne se joue pas seulement dans des stages. Elle se joue au quotidien, par petits pas, et surtout entre pairs.

5.1. Pourquoi l’autoformation ne suffit pas… mais reste indispensable

On le voit dans les établissements :

  • certains enseignants testent ChatGPT, NotebookLM ou d’autres outils par curiositĂ© ;
  • ils bricolent des ressources, des barèmes, des supports personnalisĂ©s ;
  • mais sans cadre collectif, ces pratiques restent souvent invisibles et isolĂ©es.

L’autoformation est utile si :

  • elle s’appuie sur des ressources claires et fiables (guides, scĂ©narios testĂ©s, exemples disciplinaires) ;
  • elle est reconnue et intĂ©grĂ©e dans un projet d’établissement ;
  • elle donne lieu Ă  des temps de partage entre collègues.

5.2. La formation entre pairs, ou l’effet « contagion positive »

Les dispositifs les plus puissants reposent sur la formation entre pairs :

  • un professeur de maths qui montre comment il utilise l’IA pour gĂ©nĂ©rer des exercices Ă  niveaux de difficultĂ© graduĂ©s ;
  • une professeure de lettres qui partage une sĂ©quence oĂą l’IA sert Ă  personnaliser la réécriture de textes ;
  • un prof-doc qui anime un atelier « vĂ©rifier une rĂ©ponse d’IA » avec des Ă©lèves, puis partage la dĂ©marche avec l’équipe.

Ce type de formation a trois avantages majeurs :

  • elle part du concret disciplinaire ;
  • elle tient compte de la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle de l’établissement ;
  • elle crĂ©e une culture commune autour de l’IA, condition indispensable pour des choix assumĂ©s sur l’apprentissage personnalisĂ©.

5.3. L’IA comme sport : la logique d’entraînement

L’IA est un environnement mouvant. Les outils évoluent tous les mois, les usages aussi. On ne « coche » donc pas la case « formé à l’IA » une fois pour toutes.

La bonne approche ressemble davantage à un entraînement sportif :

  • des sĂ©ances rĂ©gulières courtes plutĂ´t qu’un gros stage annuel ;
  • des objectifs concrets : cette pĂ©riode, je teste l’IA pour la diffĂ©renciation en 4e ; la suivante, pour l’évaluation formative ;
  • des retours rĂ©guliers avec un petit groupe de collègues.

C’est cette logique d’entraînement qui permet de réellement maîtriser les usages de l’IA au service de parcours personnalisés, plutôt que d’en être dépendant.


6. Former à l’IA, c’est aussi assumer une responsabilité éducative

L’IA n’annonce pas un « grand remplacement » des enseignants, mais elle provoque un grand déplacement : de la mémorisation vers l’analyse, de la rédaction brute vers la réécriture, de la simple restitution vers la critique des productions d’IA.

Former les enseignants à l’IA, c’est donc :

  • les aider Ă  redĂ©finir ce qu’ils veulent que les Ă©lèves fassent eux-mĂŞmes et ce qu’ils peuvent dĂ©lĂ©guer Ă  la machine ;
  • les outiller pour dĂ©velopper l’esprit critique face aux rĂ©ponses automatiques ;
  • les accompagner pour qu’ils puissent concevoir des parcours d’apprentissage personnalisĂ©s oĂą l’IA est un levier, pas une bĂ©quille.

Cette responsabilité est aussi collective :

  • rĂ©flexion sur les modèles Ă©conomiques des outils utilisĂ©s ;
  • choix d’outils respectueux des donnĂ©es des Ă©lèves ;
  • attention aux enjeux environnementaux des usages intensifs.

Dans une équipe qui se forme vraiment à l’IA, ces questions ne sont pas accessoires. Elles font partie du projet éducatif même : quel type de citoyen on veut former dans une société traversée par des IA partout présentes ?


Et maintenant, que faire dans votre établissement ?

Pour que la formation à l’IA ne reste pas une injonction abstraite, voici un plan d’action concret pour une équipe, dès ce trimestre :

  1. Prendre une photo de départ

    • Recenser les usages existants (enseignants et Ă©lèves).
    • Identifier 2 ou 3 besoins prioritaires : par exemple, gestion des devoirs, diffĂ©renciation en maths, remĂ©diation en langues.
  2. Banaliser un temps court de formation en établissement

    • 2h avec un intervenant ou un rĂ©fĂ©rent interne.
    • Objectif : comprendre les bases, tester un ou deux cas d’usage ciblĂ©s.
  3. Choisir un micro-projet d’équipe

    • Une sĂ©quence ou une pĂ©riode oĂą vous intĂ©grez l’IA pour personnaliser certains apprentissages.
    • Exemple : en 3e, utiliser l’IA pour adapter automatiquement des textes documentaires au niveau de chaque groupe.
  4. Prévoir le retour d’expérience dès le départ

    • Fixer une date de bilan (1 Ă  2 mois plus tard).
    • Partager rĂ©ussites, limites, adaptations nĂ©cessaires.
  5. Structurer l’autoformation

    • Proposer une courte sĂ©lection de ressources et de tutoriels fiables.
    • Encourager chaque enseignant Ă  documenter au moins un usage d’IA testĂ©.

La transformation de l’éducation par l’IA ne se jouera ni dans un décret, ni dans un outil miracle. Elle se jouera dans la capacité des équipes françaises à se former ensemble, de façon lucide, exigeante et créative.

Si vous voulez que l’IA serve réellement l’apprentissage personnalisé de vos élèves, la première étape, ce n’est pas de choisir un logiciel : c’est d’organiser la formation de vos enseignants.