Comment passer des ressources numériques d’éduscol à de vrais parcours d’apprentissage personnalisés avec l’IA, en restant aligné avec les programmes français.
La plupart des enseignants français utilisent déjà le numérique au quotidien, mais peu exploitent vraiment le potentiel de l’intelligence artificielle pour personnaliser les apprentissages. Entre ENT, vidéos Lumni, Édubase et plateformes comme Éléa ou M.I.A. Seconde, l’écosystème est riche… et parfois déroutant.
Voici le point clé : le numérique à l’École n’est plus seulement une question d’outils, c’est une question de scénarios pédagogiques et d’IA au service de parcours d’apprentissage personnalisés, en cohérence avec les programmes actualisés.
Cet article s’inscrit dans la série « L’IA dans l’Éducation Française : Apprentissage Personnalisé » et propose une lecture pratique de ce que présente la page « Enseigner avec le numérique » d’éduscol : comment passer des ressources ministérielles à des usages concrets, efficaces, et soutenables en classe.
1. Enseigner avec le numérique en 2025 : où en est l’École ?
En 2025, le numérique éducatif en France est structuré, outillé et encadré – et c’est une bonne nouvelle pour les équipes pédagogiques.
Les grandes briques sont claires :
- des ressources pédagogiques (Lumni Enseignement, Édubase, Édu-Up, Captain Kelly, polices cursives, etc.) ;
- des dispositifs et plateformes (Éléa, M.I.A. Seconde, IA pour les fondamentaux aux cycles 2 et 3) ;
- un cadre de culture et de citoyenneté numériques (référentiel CNIL, éducation aux médias, cybersécurité, charte pour la culture numérique) ;
- des observatoires et veilles (Veille éducation numérique, lettres ÉduNum, Observatoire national des pratiques pédagogiques avec l’IA) ;
- une ouverture internationale (eTwinning, actions européennes liées au numérique éducatif).
Autrement dit, l’enjeu n’est plus « faut-il utiliser le numérique ? » mais plutôt :
Comment articuler numérique, IA et programmes pour soutenir des apprentissages vraiment personnalisés, sans se perdre dans la profusion d’outils ?
La page éduscol sert de portail. Ce billet, lui, vise à traduire ce portail en stratégies pédagogiques concrètes.
2. De l’outil à la pédagogie : construire des scénarios avec l’IA
La seule présence d’outils numériques ne crée pas de valeur pédagogique. Ce qui change vraiment les apprentissages, ce sont les scénarios conçus par les enseignants.
2.1. S’appuyer sur Édubase et les TraAM pour gagner du temps
Édubase et les travaux académiques mutualisés (TraAM) sont des mines d’or pour éviter de repartir de zéro :
- Édubase propose des scénarios clés en main ou adaptables, classés par discipline, niveau et type d’activité ;
- les TraAM documentent des expérimentations de terrain, souvent avec du numérique avancé (robots, réalité augmentée, IA, etc.).
Approche pragmatique pour intégrer le numérique et l’IA :
- Partir d’un objectif de programme (ex. : automatiser la reconnaissance des graphèmes au cycle 2, travailler la résolution d’équations au lycée).
- Chercher un scénario Édubase proche de cet objectif.
- Repérer où l’IA peut personnaliser : adaptation des exercices, remédiation ciblée, feedback immédiat.
- Adapter le scénario à votre contexte (niveau réel de vos élèves, temps disponible, équipements).
La réalité, c’est que la plupart des équipes qui réussissent la transition vers l’IA n’inventent pas tout. Elles customisent des briques déjà validées au niveau national.
2.2. Penser « parcours » plutôt que séance isolée
Les programmes actualisés insistent sur :
- la progressivité des apprentissages ;
- la différenciation selon les besoins des élèves ;
- le développement des compétences numériques.
L’IA devient intéressante lorsqu’on la mobilise sur un temps long, par exemple :
- un parcours de remédiation en français étalé de septembre à décembre avec M.I.A. Seconde ;
- un suivi de la lecture ou du calcul au cycle 2 via des modules IA qui ajustent la difficulté à chaque élève ;
- un projet de programmation et culture numérique en cycle 3, où les exercices sont adaptés automatiquement aux réussites ou erreurs des élèves.
Ce qui fonctionne bien :
- prévoir une trame annuelle : quels chapitres / compétences s’appuieront sur l’IA ?
- fixer des moments d’évaluation humaine pour garder la main sur les décisions pédagogiques ;
- articuler séances numériques et activités débranchées (cahier, oral, manipulation) pour éviter le tout-écran.
3. IA et ressources nationales : comment les utiliser intelligemment ?
La page « Enseigner avec le numérique » met en avant plusieurs ressources IA très concrètes. Utilisées à bon escient, elles deviennent de vrais leviers de personnalisation.
3.1. IA pour les fondamentaux aux cycles 2 et 3
Les dispositifs d’IA pour les cycles 2 et 3 ont un objectif clair : sécuriser l’acquisition des fondamentaux (lire, écrire, compter) grâce à :
- des exercices adaptatifs ;
- un suivi fin des réussites et erreurs ;
- des propositions de remédiation.
Usages efficaces que j’ai vus sur le terrain :
- en CP–CE1 : 15 à 20 minutes quotidiennes sur un module IA de lecture / fluence, pendant que l’enseignant prend un petit groupe en atelier guidé ;
- en CE2–CM1 : travail sur la résolution de problèmes avec différenciation automatique de la difficulté ;
- en ULIS ou pour élèves à besoins éducatifs particuliers : parcours plus lents, très guidés, tout en gardant une trace claire des progrès pour l’enseignant.
L’astuce, c’est de penser l’IA comme un appui pour dégager du temps humain : pendant que la machine gère l’entraînement de base, l’enseignant peut se concentrer sur les élèves qui ont le plus besoin d’accompagnement.
3.2. M.I.A. Seconde : la remédiation personnalisée en français et maths
M.I.A. Seconde est typiquement un outil qui matérialise l’idée d’apprentissage personnalisé par l’IA :
- diagnostic des compétences en français et en mathématiques ;
- proposition de parcours de remédiation individualisés ;
- suivi des progrès avec des indicateurs visuels simples.
Un usage réaliste au lycée :
- intégrer M.I.A. dans l’accompagnement personnalisé ;
- fixer des objectifs clairs : « renforcer la maîtrise des fractions », « consolider l’argumentation écrite », etc. ;
- organiser des séances en salle info ou via les équipements mobiles (PC, tablettes) en petits groupes.
Ce qui fait la différence, ce n’est pas l’outil lui-même, mais :
- la qualité du cadrage donné aux élèves ;
- la réutilisation des résultats de la plateforme dans les cours « classiques » (exercices ciblés, reprises collectives, conseils individuels) ;
- la coordination entre professeurs de français et de mathématiques.
3.3. Éléa, Lumni, Captain Kelly : mix vidéo, ludique et adaptatif
Parmi les ressources numériques citées sur éduscol, plusieurs peuvent se combiner à l’IA pour enrichir les parcours :
- Éléa : plateforme d’apprentissage qui permet de scénariser des parcours, d’y intégrer vidéos, quiz, exercices et pourquoi pas des modules IA ;
- Lumni Enseignement : ressources vidéo de qualité, utiles comme supports d’entrée ou de consolidation avant ou après une séquence IA ;
- Captain Kelly pour l’anglais : univers ludique, idéal pour dédramatiser la pratique de la langue à l’école.
Un schéma type :
- Lancement de la notion avec une vidéo Lumni ou une activité Captain Kelly.
- Enchaînement sur un module IA adaptatif (compréhension, vocabulaire, automatisation).
- Retour en présentiel avec un débat, un jeu de rôle, un écrit argumenté.
Ce genre de cycle numérique – IA – humain ancre beaucoup mieux les apprentissages qu’un simple exercice en ligne isolé.
4. Culture numérique, CNIL, citoyenneté : le cadre indispensable
L’IA à l’École ne peut pas être déconnectée de la citoyenneté numérique. La page éduscol insiste sur plusieurs points structurants.
4.1. Former les élèves à la protection des données
Avec l’usage massif d’outils numériques et d’IA, la donnée devient un sujet pédagogique :
- qu’est-ce qu’une donnée personnelle ?
- qui y a accès ?
- comment sont-elles protégées ?
Le référentiel CNIL pour la formation des élèves est un support précieux pour construire :
- des séances en EMC sur les droits numériques ;
- des projets transversaux avec les professeurs documentalistes ;
- des activités d’analyse de conditions d’utilisation et de paramétrage de confidentialité.
La bonne pratique : traiter la question de la donnée en même temps que l’introduction des outils. On n’attend pas que les usages soient installés pour aborder les risques.
4.2. Citoyenneté numérique, médias et cybersécurité
L’éducation aux médias et à l’information, la cybersécurité, la charte pour la culture et la citoyenneté numériques ne sont pas « à côté » de l’IA. Elles en sont le socle.
Dans un contexte où les IA génératives produisent textes, images et vidéos :
- l’élève doit savoir douter d’un contenu et remonter à la source ;
- il doit comprendre ce qu’est une deepfake, un biais algorithmiques, un modèle de langage ;
- il doit adopter des comportements responsables en ligne (mots de passe, partage, cyberharcèlement).
Un exemple de séquence pertinente :
- utilisation d’une IA générative pour produire un texte argumentatif ;
- travail en groupe pour vérifier les faits, repérer les imprécisions, réécrire ;
- échange en EMC sur qui est responsable du contenu publié.
Ce type d’activité répond à la fois aux exigences des programmes et à la construction d’une culture numérique lucide.
5. Travailler en équipe et s’appuyer sur les réseaux nationaux
Les dispositifs mis en avant sur éduscol ne sont pas pensés pour des enseignants isolés. Le numérique éducatif est un sport d’équipe.
5.1. Professeurs, direction, référent numérique, documentaliste
Un déploiement réaliste de l’IA et du numérique se construit avec :
- la direction (projet d’établissement, temps banalisés, arbitrages matériels) ;
- le référent ou animatrice/teur numérique (accompagnement, tests d’outils, formation de proximité) ;
- les professeurs documentalistes (culture de l’information, EMI, Digcomp) ;
- éventuellement les collectivités territoriales (équipements, réseau, maintenance).
Ce qui fonctionne :
- se fixer 1 à 2 priorités numériques par an (par exemple : accompagner les fondamentaux au cycle 2 et lancer un projet de webradio) plutôt que tout faire en même temps ;
- mutualiser les scénarios réussis dans un espace partagé (ENT, drive, dépôt interne) ;
- valoriser les essais, même imparfaits, via des temps de retour d’expérience.
5.2. Observer, se former, s’inspirer
L’Observatoire national des pratiques pédagogiques avec l’IA, la Veille éducation numérique 2025–2026 et les lettres ÉduNum jouent trois rôles clés :
- repérer ce qui fonctionne vraiment dans les académies ;
- éviter de tomber dans l’effet « gadget » ;
- donner des repères clairs sur le cadre d’usage de l’IA en éducation.
En pratique, pour un établissement :
- désigner une personne chargée de relayer ces ressources dans l’équipe ;
- programmer 2 à 3 temps de lecture partagée dans l’année ;
- choisir quelques pistes d’action en lien direct avec les besoins réels des élèves (décrochage, maîtrise de l’écrit, orientation, etc.).
L’objectif n’est pas d’être « à la mode », mais de mettre le numérique et l’IA au service de problèmes pédagogiques précis.
6. Et maintenant ? Passer de la ressource à l’action
La page « Enseigner avec le numérique » offre un panorama très complet. Le risque, c’est de se sentir noyé. La solution, c’est de choisir, prioriser, tester, ajuster.
Pour agir dès ce trimestre, une feuille de route simple :
- Identifier un enjeu prioritaire de votre classe ou établissement (lecture au cycle 2, remédiation en seconde, motivation en langues, etc.).
- Repérer dans les ressources nationales un outil IA ou une plateforme adaptée (IA fondamentaux, M.I.A. Seconde, Éléa, Captain Kelly…).
- Construire un micro-parcours de quelques semaines, avec des objectifs clairs et des évaluations avant / après.
- Intégrer explicitement la dimension de culture numérique (données personnelles, esprit critique, usage responsable).
- Documenter votre expérience pour la partager dans votre équipe, voire au sein des réseaux académiques.
L’IA dans l’éducation française ne se résume ni à des slogans ni à des peurs. Bien intégrée aux ressources ministérielles existantes, elle devient un levier puissant d’apprentissage personnalisé, tout en renforçant la culture numérique et la citoyenneté des élèves.
Et si le véritable indicateur de réussite n’était pas le nombre d’outils utilisés, mais le nombre d’élèves qui progressent vraiment grâce à eux ?