Co-éduquer à l’IA : rapprocher école et familles

L'IA dans l'Éducation Française: Apprentissage Personnalisé••By 3L3C

Comment une soirée « IA & familles » peut transformer la peur de l’intelligence artificielle en levier de confiance et d’apprentissage personnalisé pour les élèves.

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Co-éduquer à l’IA : quand le collège ouvre la porte aux familles

Une phrase résume bien le défi actuel de l’intelligence artificielle à l’école : « Les élèves avancent plus vite que les adultes. » Ils testent ChatGPT sur leur téléphone, utilisent des générateurs d’images pour leurs exposés, posent leurs questions scolaires à des assistants virtuels… alors que beaucoup de parents et d’enseignants tâtonnent encore.

Cette tension se voit partout en France, au moment même où l’IA générative s’invite dans les politiques publiques d’éducation et dans les projets d’apprentissage personnalisé. Si on ne veut pas laisser les élèves seuls face à ces outils, une évidence s’impose : l’école ne peut plus éduquer au numérique sans les familles.

L’expérience menée au collège Louis Ducos du Hauron (Lot-et-Garonne) est éclairante. En organisant une soirée dédiée à la co-éducation à l’IA, l’équipe a transformé un sujet anxiogène en levier de dialogue, de confiance et… de pédagogie très concrète. Ce billet revient sur ce cas, le met en perspective avec les enjeux nationaux, et propose une méthode réutilisable dans n’importe quel établissement.


Pourquoi parler d’IA avec les familles, maintenant ?

Parler d’IA avec les parents n’est plus un « bonus », c’est une condition pour que l’IA éducative serve vraiment l’apprentissage.

Des usages massifs, mais souvent invisibles

Les collégiens français utilisent déjà l’IA :

  • pour rĂ©diger ou corriger des devoirs,
  • pour gĂ©nĂ©rer des images, des rĂ©sumĂ©s, des fiches de rĂ©vision,
  • pour contourner certaines tâches scolaires (triche, copier-coller « amĂ©liorĂ© »),
  • pour discuter, se confier, demander des conseils.

La plupart du temps, ces usages restent hors champ de l’école et des familles. Résultat :

  • les parents se sentent dĂ©passĂ©s, voire inquiets (« Il va tout faire avec l’IA »),
  • les enseignants soupçonnent, interdisent, sanctionnent, sans toujours comprendre ce que font rĂ©ellement les Ă©lèves,
  • les Ă©lèves bricolent leurs propres règles, souvent loin des attentes Ă©ducatives.

Dans un contexte où l’Institution pousse le numérique éducatif et commence à expérimenter des parcours d’apprentissage personnalisés par l’IA, laisser ce fossé se creuser serait une erreur stratégique.

Co-éducation et apprentissage personnalisé : même combat

L’IA a un vrai potentiel pour :

  • adapter le rythme de travail,
  • proposer des exercices ciblĂ©s sur les difficultĂ©s de chaque Ă©lève,
  • gĂ©nĂ©rer des explications alternatives,
  • accompagner la rĂ©vision, l’orientation, voire la remĂ©diation.

Mais un apprentissage personnalisé de qualité suppose trois choses :

  1. des enseignants formés et capables de cadrer les usages ;
  2. des outils choisis, paramétrés, expliqués ;
  3. des familles associées, informées, en capacité de soutenir les pratiques à la maison.

Sans co-éducation, l’IA éducative devient soit un gadget, soit une source de conflits (« Tu as encore triché avec ton appli ! »). Avec la co-éducation, elle peut devenir un allié pédagogique partagé.


Le cas Ducos du Hauron : une soirée, un cadre, une méthode

Au collège Louis Ducos du Hauron, l’IA a servi de prétexte pour créer un vrai temps de rencontre entre parents, élèves et enseignants.

Un contexte très équipé, des besoins très humains

Dans ce collège classé REP, chaque élève dispose d’un iPad fourni par le département. Du point de vue du numérique éducatif, on est dans une situation « idéale » : équipement généralisé, plan de formation interne pour les enseignants, projets pédagogiques variés.

Mais l’équipe a rapidement vu la limite : si les familles restent à l’écart, l’iPad devient facilement, à la maison :

  • une source de tensions (« Tu passes ta vie sur cette tablette »),
  • ou un « objet magique » dont on ne comprend ni les risques ni les atouts.

D’où une première soirée consacrée à « Mon enfant et les écrans », puis une seconde, en 2025, centrée sur l’IA générative. Non pas parce qu’une crise avait éclaté, mais parce que le sujet s’imposait dans l’actualité et dans les pratiques des élèves.

Un parcours participatif, pas un cours magistral

L’enseignante à l’initiative du projet, Amélie Mariottat-Colombo, a posé un choix clair :

« L’idée n’était pas d’apporter un savoir tout fait, mais de partir de ce que les parents pensaient, savaient déjà ou croyaient savoir. »

Concrètement, la soirée s’est structurée en plusieurs temps :

  • Une introduction institutionnelle (prĂ©sence du DASEN) pour signifier que le sujet est pris au sĂ©rieux par l’Éducation nationale.
  • Une explication simple du fonctionnement de l’IA gĂ©nĂ©rative : modèles, donnĂ©es, limites, biais, exemples d’usage en classe et Ă  la maison, avec des situations tirĂ©es de l’usage des iPads.
  • Des interactions frĂ©quentes : votes, questions, Ă©changes, temps de parole pour les parents.
  • Une respiration humoristique avec une courte vidĂ©o sur le quotidien numĂ©rique des familles pour faire baisser la pression.
  • Un bingo collaboratif pour clĂ´turer, incitant chacun Ă  discuter avec d’autres parents de ses pratiques numĂ©riques et de ses « compĂ©tences cachĂ©es » avec l’IA.

Chaque participant est reparti avec une grille de bingo et un QR code vers les supports utilisés, prolongeant la soirée à la maison.

Un climat de confiance comme condition de la parole

Le vrai succès ne tient pas seulement aux outils, mais au climat :

  • pas de jugement sur les pratiques familiales,
  • un discours clair : l’école n’est pas lĂ  pour « fliquer » mais pour penser avec les parents,
  • des enseignants prĂ©sents, accessibles, prĂŞts Ă  Ă©changer après la sĂ©ance.

Une remarque de parent a marqué la fin de la soirée :

« Je suis arrivée, j’étais fâchée contre l’IA. Maintenant, je ne le suis plus. »

Ce basculement émotionnel est crucial. Tant qu’un parent est dans la peur ou le rejet, il ne peut pas aider son enfant à développer un usage critique mais constructif de l’IA.


Ce que cette expérience apporte à l’IA et à l’apprentissage personnalisé

Cette soirée n’est pas seulement un « bon moment » de vie scolaire : c’est un laboratoire pour une IA éducative réellement partagée.

1. Construire une culture commune de l’IA

En expliquant ensemble :

  • ce que l’IA sait faire et ne pas faire,
  • pourquoi elle se trompe parfois,
  • comment elle peut aider Ă  rĂ©viser sans remplacer l’effort,

on pose les bases d’une culture commune entre parents, élèves et professeurs. Cette culture est indispensable pour :

  • accepter que certains outils d’IA soient intĂ©grĂ©s dans le travail scolaire,
  • diffĂ©rencier clairement aide et triche,
  • parler, Ă  la maison comme en classe, dans les mĂŞmes termes de biais, de sources, de fiabilitĂ©.

2. Soutenir le développement de l’esprit critique

Une des activités fortes de la soirée a été l’analyse collective d’images réelles et générées par IA, en lien avec un projet mené avec les assistants numériques du collège.

Cet exercice a permis de travailler avec les familles des questions essentielles :

  • Comment vĂ©rifier une image ?
  • Quels indices observer ?
  • Pourquoi notre cerveau veut-il « croire » ce qu’il voit ?

Ce type de travail, s’il est assumé comme fil rouge, accompagne parfaitement l’arrivée d’outils d’IA dans l’apprentissage personnalisé :

  • un Ă©lève qui utilise un assistant d’IA pour rĂ©viser doit apprendre Ă  questionner la rĂ©ponse,
  • un parent qui dĂ©couvre une image choquante partagĂ©e par son enfant peut engager une discussion instruite plutĂ´t que de paniquer.

3. Redéfinir la place de la famille dans le numérique éducatif

L’expérience du collège montre un basculement intéressant : on ne demande plus seulement aux parents de « surveiller les écrans », on les invite à :

  • partager leurs propres compĂ©tences (certains sont très Ă  l’aise avec les outils, d’autres pas du tout),
  • co-construire des règles familiales adaptĂ©es Ă  l’IA,
  • s’approprier les usages pĂ©dagogiques proposĂ©s par l’établissement.

Cela change aussi la manière d’aborder la personnalisation des apprentissages :

  • si un Ă©lève utilise une application d’entraĂ®nement adaptatif, le parent comprend Ă  quoi elle sert, connaĂ®t le cadre, peut accompagner ;
  • si un professeur autorise un outil d’IA pour certaines tâches, les parents savent pourquoi, avec quelles limites, et ne crient pas d’emblĂ©e Ă  la triche.

En clair, la personnalisation ne se joue plus seulement dans l’ENT ou sur l’iPad, mais aussi dans le salon familial.


Comment organiser, vous aussi, une soirée « IA & familles » réussie

N’importe quel collège ou lycée peut s’inspirer de cette démarche, même sans flotte d’iPads. L’important, c’est la méthode.

1. Clarifier l’objectif

Quelques exemples d’objectifs clairs :

  • « Comprendre ensemble ce qu’est une IA gĂ©nĂ©rative et ce que font les Ă©lèves avec. »
  • « Poser un cadre partagĂ© sur l’usage des IA pour les devoirs. »
  • « Travailler l’esprit critique face aux images et aux textes gĂ©nĂ©rĂ©s. »

Plus l’objectif est précis, plus la soirée sera concrète.

2. Partir des représentations des parents

PlutĂ´t que de commencer par un diaporama, on peut :

  • proposer un nuage de mots autour de « IA et Ă©cole »,
  • demander : « Qu’est-ce qui vous inquiète le plus ? »,
  • faire voter anonymement sur quelques affirmations (« L’IA va remplacer les profs », « L’IA fait tricher les Ă©lèves », etc.).

Ces représentations serviront de fil rouge à la suite.

3. Montrer, faire tester, pas seulement expliquer

Quelques idées simples :

  • faire gĂ©nĂ©rer Ă  l’IA deux rĂ©ponses Ă  une mĂŞme question d’histoire, une correcte et une fausse, puis analyser ensemble ;
  • afficher plusieurs images, certaines gĂ©nĂ©rĂ©es, d’autres non, et enquĂŞter collectivement ;
  • montrer comment un outil d’IA peut :
    • reformuler une consigne,
    • proposer des exercices supplĂ©mentaires,
    • aider Ă  rĂ©viser une leçon.

L’objectif est que les parents voient ce que leurs enfants voient, et ne restent pas face à une abstraction.

4. Fixer un cadre sur la triche et l’accompagnement

L’une des grandes attentes des familles concerne la frontière entre aide et triche. Une soirée peut être l’occasion de :

  • prĂ©senter la position de l’établissement sur l’usage de l’IA pour les devoirs,
  • distinguer clairement :
    • ce qui est autorisĂ© (reformuler un texte, gĂ©nĂ©rer des questions de rĂ©vision, proposer des exemples),
    • ce qui est interdit (faire rĂ©diger intĂ©gralement une rĂ©daction, un commentaire, un devoir maison notĂ©),
  • donner des exemples de bon usage que les parents peuvent encourager Ă  la maison.

5. Ouvrir des perspectives sur l’apprentissage personnalisé

Enfin, une telle soirée est un support idéal pour expliquer comment l’IA va être utilisée dans le projet d’établissement :

  • outils d’auto-Ă©valuation,
  • exercices diffĂ©renciĂ©s,
  • suivi des progrès,
  • Ă©ventuels projets d’orientation augmentĂ©e par IA.

Les parents comprennent alors que l’IA n’est pas seulement un « danger à contenir », mais aussi un outil au service de la réussite de leur enfant, dans un cadre pédagogique maîtrisé.


Vers une IA éducative vraiment partagée

Ce qui se joue dans cette expérience de co-éducation, c’est beaucoup plus qu’une soirée bien menée. C’est un changement de posture collectif face à l’IA dans l’éducation française.

Au lieu de :

  • opposer les familles aux usages numĂ©riques de l’école,
  • laisser les Ă©lèves seuls face Ă  des outils puissants,
  • multiplier les interdictions impossibles Ă  faire respecter,

on choisit de :

  • parler ensemble des outils, des risques, des opportunitĂ©s,
  • construire une culture commune de l’IA,
  • articuler ce qui se passe en classe et Ă  la maison.

Pour une série comme « L’IA dans l’Éducation Française : Apprentissage Personnalisé », ce point est central : il ne suffit pas d’avoir des algorithmes adaptés aux profils d’élèves, il faut aussi une communauté éducative alignée, capable de donner du sens à ces outils.

La question pour chaque établissement devient alors très concrète :

À quel moment, cette année, allons-nous prendre le temps de parler d’IA avec les familles, non pas pour faire peur, mais pour construire ensemble ?

Ce geste-là — créer un espace de parole partagé — vaut autant que n’importe quel nouvel outil numérique. C’est lui qui permet à l’IA de rester à sa juste place : un moyen au service des apprentissages, jamais un maître à penser ni un monstre à redouter.