Un film de 50 secondes, 40 ans d’histoire et 161 millions de repas : ce que la nouvelle campagne des Restos du Cœur dit de la pauvreté et de la com en 2025.

Restos du Cœur : quand 50 secondes de pub résument 40 ans d’utilité
En 2024-2025, les Restos du Cœur ont servi 161 millions de repas à 1,3 million de personnes. Quarante ans après l’appel de Coluche, la pauvreté n’a pas reculé, elle s’est installée. Et c’est précisément ce que raconte leur nouveau film de 50 secondes, tout en nostalgie, sans un mot de trop.
Ce spot n’est pas qu’un bel hommage. C’est une leçon de communication engagée, un cas d’école pour les pros des médias, du marketing et de la com en France. Il montre comment une association peut s’appuyer sur son histoire, son capital émotionnel et les codes publicitaires pour mobiliser dans un pays fatigué, saturé de messages et inquiet pour son pouvoir d’achat.
Voici ce que ce film dit de la pauvreté en France, de notre rapport au don, et surtout de ce que les communicants, les marques et les médias peuvent faire concrètement.
Un film de 50 secondes qui réactive un mythe collectif
Le nouveau film des Restos du Cœur fonctionne parce qu’il va droit au but : réactiver la mémoire de l’appel de Coluche et la relier à la crise sociale actuelle.
On y suit, par touches successives, quarante ans de solidarité :
- 1985 : un chapiteau bleu et blanc, des tréteaux, des victuailles, des bénévoles qui installent tout. On sent la débrouille, l’élan, la folie douce du projet.
- 1995 : des personnes mangent sous une pluie battante. La précarité s’installe, mais les Restos sont toujours là .
- 2005 : une jeune femme croque une pomme. Geste ultra simple, presque banal, qui rappelle que manger Ă sa faim ne devrait jamais ĂŞtre un luxe.
- 2015 : nouvelle distribution, encore sous la pluie. Les années changent, la météo sociale reste grise.
- 2025 : une fillette blonde reçoit une assiette bien garnie. Le message est clair : la pauvreté se transmet, la solidarité aussi.
En fond, un violon mélancolique. En fin, une signature qui claque :
« Sans lui, ça n’existerait pas. Sans vous, ça n’existerait plus. »
En une phrase, le film :
- replace Coluche au centre du projet (le mythe fondateur) ;
- redonne le premier rôle aux donateurs et bénévoles (le mythe vivant) ;
- fait sentir l’urgence : sans soutien, la machine s’arrête.
Pour un communicant, c’est un modèle de concision : un récit, une émotion, une preuve, un appel à l’action.
Pourquoi cette campagne touche si juste en 2025
Le film arrive à un moment où la pauvreté progresse et où la lassitude médiatique est réelle. La force de la campagne, c’est de ne pas surjouer le misérabilisme, tout en rappelant quelques réalités brutales.
Une France où 9,8 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté
Selon les données les plus récentes, 9,8 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté monétaire en France, soit plus de 15 % de la population. Concrètement :
- moins de 1288 € par mois pour une personne seule ;
- moins de 2705 € par mois pour un couple avec deux enfants de moins de 14 ans.
On ne parle pas d’extrême pauvreté lointaine, mais de gens qui travaillent parfois, paient un loyer, ont des enfants scolarisés… et qui finissent le mois aux Restos.
Une demande d’aide qui explose
Les chiffres des Restos du Cœur 2024-2025 parlent d’eux-mêmes :
- 161 millions de repas distribués en une campagne ;
- 1,3 million de personnes accueillies ;
- une armée de 78 000 bénévoles réguliers et environ 30 000 bénévoles occasionnels.
Et ce n’est plus « juste » une aide alimentaire. L’association s’attaque à la précarité globale.
Bien plus que des repas : un écosystème de solidarité
Au fil des années, les Restos ont diversifié leurs actions pour coller à la réalité sociale :
- Logement et hébergement : dans un pays où 4,2 millions de personnes sont mal logées, 40 % des personnes inscrites à l’aide alimentaire disent avoir des difficultés de logement ; plus de 2450 personnes, dont 585 enfants, ont été accompagnées en hébergement.
- Maraudes : 2,2 millions de repas servis aux sans-abri lors de 28 maraudes.
- Petite enfance : des espaces bébé qui accueillent 110 000 enfants de moins de 3 ans.
- Vacances : 5684 départs en vacances accompagnés, notamment avec la maison de Val d’Akor.
- Jardins de proximité : 65 jardins pour recréer du lien, produire un peu, respirer beaucoup.
- Accès aux droits, culture, éducation : ateliers de français, soutien scolaire, sorties cinéma, aide aux démarches administratives, et même accompagnement au numérique pour celles et ceux qui se sentent dépassés par les écrans.
Le film ne montre pas tout ça, évidemment. Mais il met un visage sur ces chiffres. C’est le rôle des campagnes : humaniser la donnée.
Ce que les pros des médias et de la com peuvent apprendre de cette campagne
Pour la campagne « 40 ans », les Restos du Cœur appliquent quelques principes que beaucoup de marques oublient.
1. Travailler sur la nostalgie… sans rester coincé dans le passé
La nostalgie est un ressort puissant en France. On a tous une image : Coluche au micro d’Europe 1, le premier hiver des Restos, la chanson des Enfoirés, le tee-shirt rose trop grand porté au lycée.
Le spot joue là -dessus, mais ne fige pas l’association en 1985 :
- il montre l’évolution des visages, des corps, des générations ;
- il passe de l’adulte à l’enfant, des années 80 à 2025 ;
- il suggère que la pauvreté s’adapte autant que la solidarité.
Pour une marque ou une institution, c’est une leçon claire :
Utiliser sa légende, oui. Se réfugier dedans, non.
La bonne stratégie, c’est de connecter le passé à un problème très actuel.
2. Assumer l’émotion, mais la cadrer
LĂ oĂą beaucoup de campagnes caritatives forcent le trait, les Restos gardent un ton juste :
- pas de voix off dramatique ;
- pas de texte explicatif lourd ;
- une musique simple, un montage fluide, des gestes du quotidien.
On laisse le spectateur remplir les blancs. C’est ce qui rend le slogan final si fort. En marketing social, j’ai constaté que les campagnes les plus efficaces sont souvent celles qui font confiance à l’intelligence émotionnelle du public.
3. Un slogan qui transforme l’hommage en appel à l’action
Le message « Sans lui, ça n’existerait pas. Sans vous, ça n’existerait plus. » est une masterclass en copywriting :
- il crée une symétrie entre la figure fondatrice (Coluche) et le spectateur ;
- il passe du passé simple au conditionnel présent : du mythe au risque très concret d’arrêt ;
- il fait comprendre, en sept mots, que le don n’est pas un plus, c’est ce qui maintient l’œuvre en vie.
Pour les communicants, c’est un rappel utile : un bon slogan n’est pas seulement une formule qui sonne bien. C’est une structure de sens qui :
- raconte une histoire ;
- donne une place à la personne à qui l’on parle ;
- fait naître un geste (don, bénévolat, relais sur les réseaux, etc.).
Marques, médias, agences : comment s’engager autrement qu’en postant un logo rose
Cette campagne tombe en plein hiver, saison où la générosité se heurte à l’inflation, aux factures d’énergie et à la lassitude générale. Pourtant, c’est aussi le moment où les entreprises, agences et médias ont le plus de leviers.
Pour les marques : sortir du « charity washing »
S’associer aux Restos du Cœur n’a de sens que si l’engagement est concret et lisible. Quelques pistes :
- Mécénat financier engagé : annonces claires, montants assumés, impact suivi sur plusieurs années.
- Produit-partage transparent : pour chaque achat, X euros versés, avec un objectif chiffré et un bilan public.
- Mobilisation interne : journées de bénévolat d’entreprise, collecte interne, mise à disposition de compétences (juridiques, data, logistique, communication…).
L’IA peut aussi entrer dans la danse : modélisation des besoins, optimisation logistique, personnalisation des messages aux donateurs… mais à une condition : que la technologie reste au service du terrain.
Pour les agences et les pros de la com : mettre du temps, pas seulement des idées
Beaucoup d’agences affirment « faire du pro bono ». Les Restos du Cœur montrent ce que donne un travail créatif sur la durée, avec :
- une plateforme de marque claire ;
- des codes visuels identifiés (chapiteau, distributions, visages, pluie…) ;
- un ton qui reste cohérent campagne après campagne.
Les agences peuvent aller plus loin :
- aider à segmenter les publics (jeunes donateurs, entreprises, retraités, étudiants) ;
- créer des formats natifs pour TikTok, Instagram, Twitch, là où les bénévoles de demain se trouvent ;
- accompagner les Restos sur la data : mieux comprendre les parcours, mesurer l’impact, affiner les appels.
Pour les médias : donner du temps éditorial, pas seulement des écrans pub
Les Restos ont toujours bénéficié d’un soutien médiatique fort. Mais dans une époque de zapping permanent, quelques choix éditoriaux font la différence :
- raconter des histoires de terrain, pas seulement des chiffres ;
- donner la parole aux bénéficiaires comme aux bénévoles ;
- traiter la pauvreté comme un sujet de société majeur, pas comme un marronnier de décembre.
La campagne des 40 ans est un excellent prétexte pour recontextualiser : comment la carte des bénéficiaires a-t-elle évolué ? Quelles nouvelles fragilités apparaissent (étudiants, familles monoparentales, travailleurs pauvres) ?
Comment chacun peut transformer cette émotion en action
Le film des Restos du Cœur fonctionne parce qu’il touche un point sensible : on sait tous que sans ces associations, une partie du pays tiendrait beaucoup moins bien. Reste à transformer cette émotion en geste concret.
Sans entrer dans les détails pratiques, les leviers sont connus :
- Don financier, même modeste mais régulier, qui permet de planifier les achats et les actions.
- Bénévolat ponctuel ou régulier, adapté à ses disponibilités réelles.
- Relais des campagnes : partager, expliquer, contextualiser, notamment auprès des plus jeunes.
Pour les professionnels de la communication, des médias ou du marketing, la question est un peu différente :
Comment faire en sorte que notre expertise ne serve pas uniquement à vendre plus, mais aussi à rendre la société un peu moins fragile ?
Les Restos du Cœur, avec ce film de 50 secondes, rappellent qu’une campagne réussie n’est pas seulement efficace. Elle est juste. Juste dans son ton, juste dans ses intentions, juste dans sa façon de redistribuer l’attention vers celles et ceux qui en ont le plus besoin.
Coluche lançait en 1985 une « cantine gratuite » un peu folle. Quarante ans plus tard, l’urgence n’a pas disparu. La bonne nouvelle, c’est que les outils pour mobiliser n’ont jamais été aussi nombreux. À nous, collectivement, d’en faire autre chose qu’un simple exercice de style.