Protéger une innovation IA : méthode claire pour les fondateurs

Intelligence Artificielle dans l'Industrie Agroalimentaire••By 3L3C

Votre IA n’a de valeur que si votre avantage est défendable. Voici une méthode concrète pour protéger votre innovation IA, vos données et rassurer les investisseurs.

intelligence artificiellepropriété intellectuellestartupcommerce de détailRGPDbrevetsecret des affaires
Share:

Protéger une innovation IA : méthode claire pour les fondateurs

En 2025, une part massive des nouvelles startups françaises en IA s’appuie sur des LLM existants. C’est rapide, efficace… et juridiquement piégeux. Un même produit peut être valorisé à plusieurs millions d’euros lors d’une levée, ou au contraire être considéré comme facilement réplicable, uniquement selon la façon dont sa protection a été pensée.

Voici le vrai sujet : si votre innovation IA n’est pas correctement protégée, vous êtes en train de financer un produit que d’autres pourront copier. Et les investisseurs le voient très vite.

Ce guide propose une approche concrète, pensée pour des fondateurs, CPO, CTO et dirigeants de scaleups, en particulier dans le commerce de détail où l’IA (personnalisation, pricing, prévisions, CRM) explose depuis 2023.


1. L’erreur numéro un : confondre briques IA et innovation réelle

L’innovation IA ne se protège pas au niveau du LLM générique que tout le monde peut utiliser, mais au niveau de ce que vous construisez autour : code, UX, data, process métier.

La règle de base : vous ne possédez pas le LLM, vous possédez ce que vous créez par-dessus.

Concrètement, on distingue deux blocs :

  • Vos actifs propres (Ă©ligibles Ă  une protection forte) :

    • code source, pipelines MLOps, prompts complexes, outils internes
    • documentation, guides, spĂ©cifications
    • interface graphique, UX, parcours utilisateurs
    • marque, logo, identitĂ© visuelle, nom de produit
  • Les briques tierces (sous licence, jamais « Ă  vous ») :

    • modèles LLM (français ou internationaux)
    • frameworks OSS, librairies IA
    • services cloud, API IA « clĂ© en main »

Léa Puigmal, avocate en droit des affaires, le résume très bien :

« Le cœur de la solution développée (…) est éligible à une protection au titre du droit d’auteur et du droit des marques. Les briques tierces, elles, font l’objet de licences d’utilisation spécifiques. »

Application directe au retail

Dans le commerce de détail, on voit souvent la confusion suivante :

  • Une startup retail IA utilise un LLM existant pour gĂ©nĂ©rer des recommandations produits.
  • Le fondateur pense que « son IA » est unique.
  • En rĂ©alitĂ©, son avantage concurrentiel repose surtout sur :
    • la qualitĂ© de ses donnĂ©es retail (tickets de caisse, paniers, comportement omnicanal),
    • la façon de les structurer,
    • les règles mĂ©tiers intĂ©grĂ©es dans le modèle,
    • l’expĂ©rience d’usage pour les Ă©quipes magasin ou marketing.

C’est précisément cela qu’il faut documenter et protéger.


2. Données, sorties d’IA, RGPD : qui possède quoi ?

La vraie bataille autour de l’IA se joue de plus en plus sur les données : données d’entraînement, données d’entrée, sorties des modèles, logs de conversation, etc.

Les 4 questions Ă  poser Ă  votre fournisseur IA

Avant d’intégrer un LLM (ou toute API IA), il faut lire les conditions d’utilisation avec une obsession : à qui appartiennent les données et qui peut les réutiliser ? Vérifiez, point par point :

  1. Usage commercial

    • Avez-vous le droit d’utiliser la brique IA pour un service payant auprès de vos clients retail ?
  2. Sous-licence

    • Pouvez-vous donner des droits d’usage Ă  vos propres clients (enseignes, marques, marketplaces) ?
  3. Propriété des données de sortie

    • Les textes, prĂ©dictions, recommandations gĂ©nĂ©rĂ©s par l’IA vous appartiennent-ils ?
    • Le fournisseur peut-il les rĂ©utiliser ou en prendre une licence ?
  4. Réutilisation pour l’entraînement

    • Vos donnĂ©es (input + output) servent-elles Ă  entraĂ®ner le modèle ?
    • Existe-t-il un opt-out clair ? Comment l’activer ?

Ces réponses ont des conséquences directes sur :

  • votre conformitĂ© RGPD (surtout si vous traitez des donnĂ©es clients retail, de fidĂ©litĂ©, de navigation en ligne),
  • votre capacitĂ© Ă  revendre ou rĂ©utiliser vos propres donnĂ©es,
  • la valorisation de votre base de donnĂ©es dans le cadre d’une levĂ©e de fonds ou d’un rachat.

Transparence contractuelle : ce qui doit figurer dans vos CGV / contrats clients

Si vous êtes fournisseur de solution IA pour des retailers, vos conditions générales doivent être limpides sur :

  • qui est responsable des donnĂ©es (responsable de traitement / sous-traitant),
  • ce que vous faites des donnĂ©es client (entraĂ®nement de modèles, logs, anonymisation),
  • si les outputs gĂ©nĂ©rĂ©s appartiennent au client, Ă  vous ou aux deux,
  • la durĂ©e de conservation, la localisation (UE / hors UE),
  • les mesures de sĂ©curitĂ© (chiffrement, contrĂ´le d’accès, auditabilitĂ©).

Une documentation claire en interne (registre de traitements RGPD, cartographie des flux de données) n’est pas qu’un exercice administratif : c’est un argument commercial. Lors des appels d’offres des grands retailers, les grilles de notation sécurité / conformité pèsent parfois autant que la partie fonctionnelle.


3. Les leviers concrets de protection d’une innovation IA

Protéger une innovation IA, ce n’est pas seulement « déposer un brevet ». Il existe tout un mix de protections complémentaires.

3.1 Droit d’auteur et marques : le socle de base

Pour la majorité des startups IA, le premier réflexe doit être :

  • ProtĂ©ger le code :

    • dĂ©pĂ´t de code auprès de tiers de confiance (Inpi, APP),
    • horodatage certifiĂ© ou solution blockchain pour prouver l’antĂ©rioritĂ©.
  • ProtĂ©ger l’identitĂ© :

    • dĂ©pĂ´t de la marque (nom du produit, de la solution IA),
    • protection du logo, de la charte graphique.

En pratique, cela :

  • crĂ©dibilise votre discours auprès des investisseurs,
  • Ă©vite qu’un concurrent du retail lance une solution très proche sous un nom quasi identique,
  • vous donne des leviers juridiques en cas de copie manifeste.

3.2 Secret des affaires : protéger ce qui ne doit jamais fuiter

Beaucoup d’innovations IA ne se prêtent pas au brevet mais sont parfaitement protégées par le secret des affaires :

  • vos jeux de donnĂ©es d’entraĂ®nement propriĂ©taires,
  • vos règles mĂ©tier retail (algos de pricing dynamique, moteurs de recommandation contextualisĂ©s magasin, scoring client),
  • vos process internes, mĂ©thodologies d’annotation, prompts complexes.

Pour que le secret des affaires soit opposable, il faut :

  • des clauses de confidentialitĂ© bĂ©ton (employĂ©s, freelances, partenaires, prestataires data),
  • des droits d’accès limitĂ©s (principe du moindre privilège),
  • des procĂ©dures internes claires (onboarding/offboarding, gestion des fuites).

Autrement dit : si tout votre code est dans un Notion partagé à toute la boîte sans contrôle d’accès, vous perdez une partie de votre crédibilité juridique.

3.3 Brevets : utiles, mais pas pour tout le monde

Le brevet reste un outil puissant, mais Ă  manier avec discernement.

« Les brevets sont un argument commercial et un signal fort pour les investisseurs, mais ils ne sont pas toujours pertinents pour des cycles d’innovation très rapides. »

Dans des secteurs comme la MedTech ou l’industrie lourde, la temporalité longue justifie davantage l’investissement (procédure complexe, publication, coûts élevés). Dans l’IA appliquée au retail, il faut se poser quelques questions simples :

  • Votre innovation est-elle techniquement nouvelle et non Ă©vidente ?
  • Aurez-vous le temps de bĂ©nĂ©ficier du brevet avant que le marchĂ© n’ait dĂ©jĂ  Ă©voluĂ© ?
  • ĂŠtes-vous prĂŞt Ă  divulguer publiquement une partie de votre innovation ?

Pour donner un ordre de grandeur :

  • un brevet dans un seul pays coĂ»te souvent 8 000 Ă  15 000 €,
  • chaque pays supplĂ©mentaire implique de nouveaux coĂ»ts et dĂ©marches spĂ©cifiques.

Pour certaines startups IA dans le retail, mieux vaut concentrer ses ressources sur :

  • le go-to-market,
  • l’itĂ©ration produit rapide,
  • la construction d’une base de donnĂ©es propriĂ©taire très difficile Ă  reproduire.

4. Ce que regardent réellement les investisseurs sur une innovation IA

Les investisseurs ne se contentent plus d’entendre « on fait de l’IA ». Ils veulent comprendre où se situe la valeur captée et à quel point elle est défendable.

Simona Chiavassa (Maif Impact) pose deux grandes séries de questions :

  1. Quelle est la part réellement propriétaire dans votre solution IA ?

    • Avez-vous seulement assemblĂ© des briques du marchĂ© ?
    • Ou avez-vous construit un actif logiciel et data difficilement rĂ©plicable ?
  2. Votre arbitrage build vs buy tient-il la route ?

    • Pourquoi avoir dĂ©veloppĂ© tel composant IA en interne plutĂ´t que d’utiliser une API existante ?
    • Vos CAPEX IT sont-ils justifiĂ©s par un vĂ©ritable avantage concurrentiel ?

Un brevet peut rassurer, mais il n’est ni suffisant ni toujours nécessaire. Ce que les fonds cherchent à valider :

  • La soliditĂ© technique (preuve d’antĂ©rioritĂ©, IP bien cadrĂ©e, audits externes possibles),
  • La capacitĂ© d’exĂ©cution de l’équipe (rapiditĂ© d’itĂ©ration, time-to-market),
  • La valeur mĂ©tier créée (gain de marge, rĂ©duction de stock, hausse du panier moyen, meilleure rotation produit…).

« L’IA n’est pas un mot magique. Ce qui compte, c’est la valeur ajoutée. »

Dans le retail, une IA qui réduit de 20 % la démarque inconnue, qui améliore de 15 % la précision des prévisions de demande ou qui automatise 30 % des tâches de back-office magasin, sera bien plus attractive qu’une “IA propriétaire” mal alignée avec les enjeux métier.


5. Feuille de route pratique pour une startup IA dans le retail

Pour passer de l’intuition à une vraie stratégie de protection, voici une méthode simple, en 7 étapes.

Étape 1 – Cartographier vos actifs

Listez tout ce qui fait votre valeur :

  • code et architectures IA,
  • jeux de donnĂ©es (transactionnel, web, magasin, entrepĂ´t),
  • règles mĂ©tier (promotion, assortiment, pricing, allocation stock),
  • documents internes (docs produits, mĂ©thodes d’annotation, prompts).

Classez-les en :

  • Ă  breveter Ă©ventuellement,
  • Ă  protĂ©ger par le secret des affaires,
  • Ă  protĂ©ger par le droit d’auteur / marque.

Étape 2 – Faire l’audit des briques tierces

Pour chaque brique IA externe :

  • rĂ©cupĂ©rer et archiver les conditions au moment de l’intĂ©gration,
  • vĂ©rifier les 4 points critiques (usage commercial, sous-licence, propriĂ©tĂ© des outputs, entraĂ®nement),
  • documenter le modèle et la version utilisĂ©e.

Étape 3 – Sécuriser juridiquement votre code et votre marque

  • DĂ©poser votre code (ou ses parties essentielles) auprès d’un tiers de confiance,
  • dĂ©poser votre marque (au minimum en France, idĂ©alement sur les classes pertinentes pour le retail et les logiciels),
  • figer votre identitĂ© visuelle.

Étape 4 – Formaliser une politique de données IA

  • dĂ©finir ce que vous faites des donnĂ©es clients,
  • dĂ©cider si vos modèles se nourrissent ou non des donnĂ©es en production,
  • Ă©crire une politique claire, interne et externe, conforme au RGPD.

Étape 5 – Renforcer les contrats

  • clauses de confidentialitĂ© renforcĂ©es pour tous les intervenants,
  • cession de droits d’auteur claire pour les freelances tech et data,
  • encadrement de l’usage des donnĂ©es d’entraĂ®nement fournies par les clients.

Étape 6 – Préparer le discours “investisseur”

Soyez capable d’expliquer en 3 minutes :

  • oĂą se situe votre vraie propriĂ©tĂ© intellectuelle,
  • pourquoi elle est difficile Ă  copier,
  • comment vous l’avez protĂ©gĂ©e (droit d’auteur, marque, secret des affaires, Ă©ventuellement brevets),
  • comment vous gĂ©rez les risques RGPD et IA Act.

Étape 7 – Mettre à jour régulièrement

Les licences des LLM évoluent vite, vos produits aussi. Programmez un audit IP & data tous les 6 à 12 mois, avec votre avocat ou un conseil en propriété industrielle.


Conclusion : l’IA n’a de valeur que si votre avantage est défendable

Protéger une innovation IA, ce n’est pas une formalité administrative à gérer en fin de projet. C’est un choix stratégique qui influence votre architecture technique, votre roadmap produit et votre capacité à convaincre des retailers, des partenaires et des investisseurs.

Le bon réflexe : considérer la conformité, le droit d’auteur, la marque, le secret des affaires et, parfois, le brevet comme des briques de votre avantage compétitif, au même titre que votre modèle ou vos data scientists.

Si vous travaillez sur une solution IA pour le commerce de détail, le moment idéal pour structurer tout cela, c’est maintenant, pas à la veille de votre série A. La question à vous poser aujourd’hui est simple :

Si un concurrent se lançait demain avec les mêmes briques IA génériques, qu’est-ce qui l’empêcherait de vous rattraper ?

Tout l’enjeu est là : faire en sorte que la réponse soit claire, documentée… et juridiquement solide.