Comment Lectra réinvente le marketing B2B 4.0

Intelligence Artificielle dans l'Industrie Agroalimentaire••By 3L3C

Comment Lectra a transformé son marketing B2B pour devenir un acteur clé de l’industrie 4.0 et accélérer son virage SaaS. Trois enseignements très concrets.

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La plupart des industriels parlent d’« industrie 4.0 ». Peu sont capables d’aligner la vision, le business model et le marketing. Lectra fait partie de ceux qui y arrivent : 527 M€ de chiffre d’affaires en 2024, 72 % de revenus récurrents, 77 M€ de SaaS, plus de 25 000 clients dans plus de 100 pays.

Voici ce qui rend ce cas intéressant pour les directions marketing B2B françaises : derrière ces chiffres, il y a une transformation en profondeur du positionnement, du mix marketing et du pilotage. Exactement les sujets sur lesquels beaucoup de CMO se débattent en ce moment, entre pression sur les budgets, transition SaaS et attente de résultats rapides.

Ce billet revient sur la stratégie de Maria Modrono, CMO de Lectra, et en tire des enseignements concrets pour les équipes marketing B2B qui veulent peser dans la transformation vers l’industrie 4.0 et les modèles par abonnement.


1. Lectra, de l’industriel au partenaire technologique 4.0

La vraie bascule de Lectra, ce n’est pas la technologie, c’est le positionnement. L’entreprise ne se présente plus comme un fournisseur de machines, mais comme un partenaire technologique 4.0 pour la mode, l’automobile et l’ameublement.

Quelques repères pour situer le poids de l’entreprise :

  • FondĂ©e en 1973 en France, aujourd’hui cotĂ©e en bourse
  • Plus de 3 000 collaborateurs, dont 900 en France
  • PrĂ©sence dans plus de 100 pays
  • 527 M€ de chiffre d’affaires 2024, 72 % de revenus rĂ©currents
  • 9 acquisitions depuis 2018, dont un concurrent amĂ©ricain en 2021 qui a permis de doubler de taille

Ce qui fait la singularité de Lectra sur l’industrie 4.0 :

  • Offre intĂ©grĂ©e : logiciels SaaS + Ă©quipements de dĂ©coupe + services (data, maintenance)
  • Positionnement premium : focus sur la valeur créée, pas sur le prix
  • Verticalisation forte : 3 marchĂ©s clĂ©s seulement (mode, automobile, ameublement)

« Aucun concurrent n’offre ce niveau d’intégration : certains proposent des équipements, d’autres des briques logicielles, mais jamais l’ensemble. »

Ce que les marketeurs B2B peuvent retenir

Pour un acteur industriel français qui veut exister dans l’« industrie 4.0 » :

  1. Choisir clairement ses verticales plutĂ´t que de disperser son marketing sur 10 segments.
  2. Raconter une histoire d’intégration : pas « un produit de plus », mais une plateforme qui simplifie la vie des clients.
  3. Assumer un positionnement premium : parler ROI, productivité, durabilité, pas features techniques uniquement.

C’est précisément cette narration qui attire les décideurs C-level et crédibilise une stratégie SaaS.


2. Comment Lectra a transformé son marketing B2B

Le marketing est passé d’une fonction « support communication » à un moteur de croissance piloté par la data. C’est probablement la transformation la plus difficile à mener dans les ETI industrielles françaises.

Quand Maria Modrono arrive chez Lectra, le marketing, c’était surtout :

  • des brochures
  • quelques Ă©vĂ©nements
  • un peu de publicitĂ©

En sept ans, la fonction a été entièrement reconfigurée autour de trois chantiers clés.

2.1 Reconnecter marketing et ventes

La première étape a été très opérationnelle :

  • Revoir l’organisation (rĂ´les clairs entre global/local, entre brand, digital, content, field…)
  • Structurer les processus de gĂ©nĂ©ration et de suivi des leads
  • Mettre en place des dashboards partagĂ©s avec les ventes

Concrètement, cela signifie :

  • des objectifs communs marketing / sales sur le pipeline
  • un suivi des leads de bout en bout (source, coĂ»t, conversion, revenu)
  • une capacitĂ© Ă  arbitrer les budgets mĂ©dias sur la base de chiffres, pas de ressentis

2.2 Repositionner la marque vers l’industrie 4.0

Deuxième chantier majeur : sortir de l’image d’« industriel traditionnel » pour devenir un acteur technologique.

Travail réalisé :

  • Refonte de la plateforme de marque (territoire, promesse, preuves)
  • Discours orientĂ© data, SaaS, automatisation, durabilitĂ©
  • Alignement de la communication corporate, produit et RH

Ce repositionnement n’est pas cosmétique. Il supporte directement :

  • la montĂ©e en valeur des offres
  • la transition vers des abonnements
  • l’attractivitĂ© vis-Ă -vis des talents tech et data

2.3 Industrialiser les outils et le pilotage

Enfin, le marketing a été doté d’une vraie infrastructure :

  • outils de marketing automation et CRM intĂ©grĂ©s
  • suivi du SEO, du SEA, du social, de l’emailing
  • mesure systĂ©matique de la performance des campagnes

La leçon pour un CMO B2B français : tant que vous ne partagez pas les mêmes chiffres que la direction commerciale et la direction générale, le marketing restera perçu comme un centre de coûts. La bascule vers un rôle stratégique passe par la donnée et par la responsabilisation sur le chiffre.


3. Un mix marketing B2B très fin par secteur et par pays

Une stratégie B2B performante en 2025, ce n’est pas « full digital » ou « full salons » : c’est une orchestration fine par vertical, par pays et par maturité client. Lectra l’applique de façon assez exemplaire.

3.1 Mode, automobile, ameublement : trois réalités marketing

  • Mode : univers ultra concurrentiel, cycles rapides, forte prĂ©sence des dĂ©cideurs sur le digital.
    • Accent mis sur le SEO, les rĂ©seaux sociaux, les contenus premium, les webinars.
  • Ameublement : Ă©cosystème plus fragmentĂ©, relations historiques, forte importance du physique.
    • Plus de visites clients, de dĂ©monstrations, de salons sectoriels.
  • Automobile : industrie structurĂ©e, grands comptes mondiaux, enjeux de coĂ»t et qualitĂ©.
    • Combinaison de comptes stratĂ©giques, contenus très orientĂ©s ROI, Ă©vĂ©nements ciblĂ©s.

3.2 Un mix organique, paid et événementiel équilibré

Canaux travaillés par Lectra :

  • Organique :
    • SEO et rĂ©fĂ©rencement local
    • Social Media organique (LinkedIn en prioritĂ©, mais aussi d’autres plateformes selon les pays)
    • Relations presse dans les mĂ©dias spĂ©cialisĂ©s
  • Paid :
    • SEA
    • Social Ads (notamment LinkedIn, WeChat en Chine, Facebook selon les gĂ©ographies)
    • Contenus sponsorisĂ©s dans des mĂ©dias de niche
  • Direct / relationnel :
    • Emailings scĂ©narisĂ©s
    • Webinars
    • Salons (surtout pays Ă©mergents, oĂą la frĂ©quentation reste très forte)
    • ÉvĂ©nements propriĂ©taires ou co-organisĂ©s avec des mĂ©dias spĂ©cialisĂ©s

Le point important ici : le mix est piloté par la réalité terrain, pas par une tendance globale. Dans certains marchés matures, les gros salons généralistes perdent de leur impact ; Lectra préfère alors des événements plus ciblés, à sa marque.

Pour des équipes marketing B2B françaises, le risque est souvent de calquer un mix « corporate » identique dans tous les pays. L’exemple de Lectra montre qu’il vaut mieux accepter une vraie différenciation par marché, quitte à complexifier un peu le pilotage.


4. Les ingrédients d’une communication B2B qui convertit

Maria Modrono est très claire sur ce point : un bon marketing B2B, ce n’est pas que des livres blancs et des webinars. C’est une compréhension fine du cycle d’achat et des personas, combinée à une dose assumée d’émotion.

4.1 Comprendre réellement le cycle d’achat

Pour vendre des solutions 4.0 ou SaaS à des industriels, vous avez généralement :

  • un dĂ©cideur Ă©conomique (direction gĂ©nĂ©rale, finance)
  • un sponsor mĂ©tier (direction industrielle, production, qualité…)
  • des utilisateurs opĂ©rationnels
  • parfois, la DSI ou la direction data

Une communication B2B efficace va donc :

  • cartographier ces personas
  • adapter le message Ă  chacun (ROI pour le CFO, productivitĂ© pour la prod, ergonomie pour les utilisateurs…)
  • suivre la progression dans le parcours d’achat (conscience du problème, Ă©valuation des solutions, choix de fournisseur, dĂ©ploiement)

4.2 Produire un contenu orienté valeur, pas jargon

Les contenus qui fonctionnent dans ce contexte :

  • Ă©tudes de cas chiffrĂ©es (ex. « +30 % de productivitĂ© sur la dĂ©coupe »)
  • comparatifs avant / après
  • simulateurs de ROI, calculateurs de gains
  • dĂ©monstrations concrètes des flux digitaux

Le critère clé : des bénéfices mesurables et crédibles. Surtout dans un contexte où les CAPEX sont sous tension et où chaque investissement est scruté.

4.3 Assumer l’émotion en B2B

Beaucoup de marques B2B françaises s’autocensurent sur la créativité. Maria Modrono prend la position inverse : oui, B2B ou pas, on parle à des personnes.

Cela ouvre la porte Ă  :

  • des campagnes avec de l’humour (maĂ®trisĂ©)
  • des formats plus inspirants (portraits clients, storytelling de transformation)
  • une identitĂ© visuelle forte, reconnaissable

Pour y parvenir, Lectra combine production interne et travail avec des agences créatives. C’est un point clé : la technique ne doit pas tuer l’émotion, surtout quand on parle IA, data, industrie 4.0.


5. De l’industrie 4.0 au SaaS : une transition pilotée par le marketing

La vraie bataille des trois prochaines années pour Lectra, ce n’est plus de prouver la valeur de l’industrie 4.0. C’est d’accélérer le SaaS. Et là encore, le marketing est au premier plan.

5.1 Une vision par feuilles de route triennales

Depuis 2017, Lectra fonctionne avec des roadmaps de trois ans. Celle de 2023‑2025 repose sur trois axes forts :

  • tirer pleinement parti des acquisitions (intĂ©gration produits, cross-sell)
  • augmenter significativement la part du SaaS dans le chiffre d’affaires
  • poursuivre une croissance externe ciblĂ©e

La prochaine feuille de route, 2026‑2028, sera centrée sur l’accélération du SaaS. On parle ici de faire basculer progressivement les logiciels historiques vers un modèle par abonnement.

5.2 Pourquoi le marketing est central dans une stratégie SaaS

Passer d’un modèle licence + maintenance à un modèle SaaS change tout pour le marketing B2B :

  • Nouveau discours de valeur : on ne vend plus un produit, mais un usage continu, des mises Ă  jour, de la data, du support.
  • Nouveau cycle de vie client : acquisition, onboarding, adoption, extension, renouvellement… Le marketing intervient Ă  chaque Ă©tape.
  • Nouvelle Ă©conomie : revenus rĂ©currents, LTV, churn, upsell. Le marketing doit savoir parler ce langage-lĂ  Ă  la direction financière.

Pour réussir cette transition, voici ce que j’ai vu fonctionner chez les acteurs SaaS B2B les plus solides :

  1. Aligner les équipes marketing, sales, customer success autour d’indicateurs communs (MRR, NRR, churn, expansion).
  2. Mettre le client au centre de la feuille de route produit et du contenu (user feedback, communauté, contenus d’adoption).
  3. Travailler la pédagogie sur la valeur du SaaS pour des clients historiquement habitués au modèle licence.

Lectra coche déjà plusieurs de ces cases, avec sa culture de la donnée, son focus client et son offre de services.


Conclusion : ce que le cas Lectra dit du futur du marketing B2B français

Le cas Lectra montre une chose très simple : les CMO qui pèsent vraiment dans l’industrie 4.0 sont ceux qui se saisissent des sujets business – modèle économique, SaaS, croissance externe – pas seulement de la communication.

Pour une direction marketing B2B en France, trois enseignements se dégagent :

  1. Assumer un positionnement technologique clair, mĂŞme si votre ADN est industriel.
  2. Structurer un marketing piloté par la data et connecté au chiffre, avec des dashboards partagés avec les ventes et la direction générale.
  3. Préparer dès maintenant la bascule SaaS : messages, mix marketing, contenus, accompagnement du changement côté client.

Ceux qui feront ce travail dès 2025 auront une longueur d’avance au moment où les investissements industriels repartiront. Les autres resteront coincés dans le rôle du « fournisseur parmi d’autres ».

Le moment est plutôt bien choisi pour reposer la question en interne : votre marketing B2B est-il prêt à soutenir une vraie ambition 4.0 ?