IA au travail : êtes-vous « maboule » si vous freinez ?

Intelligence Artificielle dans l'Industrie Agroalimentaire••By 3L3C

Jensen Huang traite de « maboules » les managers qui freinent l’IA. Voici comment bâtir une stratégie IA ambitieuse mais maîtrisée pour vos équipes en France.

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IA au travail : êtes-vous « maboule » si vous freinez ?

Fin novembre 2025, Jensen Huang, patron de Nvidia, a lâché une phrase qui a fait le tour de la tech : les managers qui limitent l’usage de l’IA seraient des « maboules ». Derrière la provocation, il y a un message très clair : pour les géants de la Silicon Valley, ne pas utiliser l’intelligence artificielle partout, tout le temps, relève presque de la faute professionnelle.

Pour les équipes marketing, communication ou IT en France, ce discours crée un malaise. Oui, l’IA générative progresse à une vitesse folle. Mais la productivité réelle est loin d’être toujours au rendez-vous, les risques sociaux sont bien réels, et personne n’a envie de servir de cobaye à un plan de réduction de coûts masqué.

Voici le vrai sujet : comment intégrer l’IA au travail de façon ambitieuse sans tomber dans le culte du « tout automatisé » ni sacrifier ses équipes ? Et surtout, comment un manager français peut répondre intelligemment au discours façon Jensen Huang, sans se faire traiter de « maboule »… tout en protégeant son organisation ?


1. Pourquoi Nvidia pousse autant l’usage de l’IA

La sortie de Jensen Huang n’est pas un dérapage isolé, c’est la partie visible d’une stratégie industrielle et financière.

Une entreprise qui vit de la généralisation de l’IA

Nvidia vend les puces qui font tourner la plupart des grands modèles d’IA. Plus les entreprises utilisent l’IA générative, plus il faut :

  • des GPU pour entraĂ®ner les modèles,
  • des serveurs pour les faire tourner,
  • des infrastructures cloud dimensionnĂ©es pour ces usages.

Autrement dit :

Plus vous mettez l’IA au cœur de votre organisation, plus Nvidia gagne de l’argent.

Dans ce contexte, entendre son PDG dire : « Je veux que toutes les tâches pouvant être automatisées grâce à l’IA le soient » n’a rien de surprenant. Il prêche aussi pour son business.

Une pression partagée par toute la Silicon Valley

Nvidia n’est pas seule. Microsoft explique que jusqu’à 30 % du nouveau code produit en interne vient déjà de l’IA. Google tourne autour de 25 %. Ces groupes vont même plus loin : en interne, l’usage d’outils comme Copilot ou Gemini n’est plus une option, mais une quasi-obligation.

Ce qui se passe là-bas finit toujours par atterrir dans les comités de direction français quelques mois plus tard, souvent sous forme de phrases du type :

  • « Pourquoi nos Ă©quipes n’utilisent pas plus l’IA ? »
  • « Est-ce qu’on ne serait pas en retard ? »
  • « J’ai vu une dĂ©mo, on pourrait automatiser 40 % de ce service… »

Cette pression met les managers et les DRH au pied du mur : accélérer, oui, mais comment éviter l’emballement ?


2. L’illusion de la productivité automatique grâce à l’IA

La réalité est beaucoup moins glamour que les keynotes des big tech : l’IA ne rend pas automatiquement plus productif, et encore moins du premier coup.

Quand l’IA ralentit les équipes

Une étude citée en 2025 sur des développeurs open source est parlante : ceux qui utilisaient un chatbot d’IA étaient… 19 % plus lents que ceux qui n’en utilisaient pas. Pourquoi ?

Les développeurs passaient plus de temps à :

  • formuler les bonnes requĂŞtes,
  • vĂ©rifier que le code gĂ©nĂ©rĂ© Ă©tait correct,
  • corriger les erreurs et les effets de bord,
  • rĂ©intĂ©grer proprement le code dans leur base existante.

On retrouve exactement les mêmes mécanismes dans le marketing, la communication ou l’édition de contenus :

  • un texte gĂ©nĂ©rĂ© doit ĂŞtre relu, réécrit, adaptĂ© au ton de la marque,
  • les chiffres proposĂ©s doivent ĂŞtre vĂ©rifiĂ©s,
  • les images gĂ©nĂ©rĂ©es doivent ĂŞtre contrĂ´lĂ©es (licences, biais, cohĂ©rence).

Sans méthode, l’IA peut transformer un travail simple en usine à gaz.

Pourquoi certains managers freinent (et ont raison)

Face à ça, beaucoup de managers français freinent pour des raisons très rationnelles :

  • QualitĂ© : peur de voir baisser le niveau rĂ©dactionnel, crĂ©atif ou technique.
  • Temps cachĂ© : crainte que le temps de contrĂ´le dĂ©passe le temps gagnĂ©.
  • Risque juridique : RGPD, droits d’auteur, confidentialitĂ© des donnĂ©es.
  • Impact social : inquiĂ©tude sur les mĂ©tiers, l’ambiance et la confiance.

Être prudent ne veut pas dire être « anti-IA ». Ça veut dire : ne pas confondre vitesse et précipitation. Surtout dans un contexte français où les équipes sont déjà sous pression sur la transformation numérique, la conformité et la performance.


3. L’éléphant au milieu de la pièce : l’IA et les licenciements

Il faut dire les choses clairement : l’IA est déjà utilisée pour justifier des plans sociaux. HP a annoncé entre 4 000 et 6 000 suppressions de postes d’ici 2028, en les reliant à l’automatisation. Amazon suit la même voie sur certains métiers de back-office.

Pour beaucoup de salariés, l’équation ressemble à ça :

« On nous demande d’adopter l’IA pour gagner du temps… et ce temps gagné servira à supprimer des postes. »

Dans ces conditions, l’enthousiasme spontané n’est pas vraiment au rendez-vous.

Comment rassurer (sans raconter d’histoires) ?

Du point de vue d’un dirigeant ou d’un DRH, la seule réponse crédible tient en trois éléments :

  1. Dire la vérité sur l’intention business
    Si l’IA sert aussi à réduire certains effectifs, le nier rend toute communication toxique. Mieux vaut assumer une trajectoire, expliquer l’horizon de temps et les accompagnements prévus.

  2. Investir vraiment dans la montée en compétences
    Les formations « express » de 2h sur l’IA ne suffisent pas. Il faut des parcours sérieux :

    • ateliers mĂ©tiers (IA pour la com, IA pour le service client, etc.),
    • coaching sur les prompts,
    • retours d’expĂ©rience entre pairs.
  3. Clarifier la promesse pour chaque métier
    Concrètement : qu’est-ce que l’IA change pour un chargé de communication, un responsable marketing, un dev, un chef de projet ? Quel temps elle libère, et pour faire quoi de plus intéressant ?

Sans ces éléments, les discours à la Jensen Huang sont perçus comme une menace, pas comme une opportunité.


4. Comment un manager français peut déployer l’IA intelligemment

La bonne approche n’est ni de bloquer l’IA par peur, ni de l’imposer partout par effet de mode. La bonne approche, c’est une adoption structurée, progressive et mesurée.

Étape 1 : commencer par les tâches à faible valeur ajoutée

Les premiers cas d’usage devraient viser ce qui pollue le plus le quotidien, sans toucher au cœur métier. Par exemple :

  • rĂ©sumĂ©s de rĂ©unions,
  • prĂ©-brouillons d’emails rĂ©currents,
  • classement automatisĂ© de tickets ou de demandes clients,
  • aide Ă  la veille (rĂ©sumĂ© d’articles, extraction de points clĂ©s).

Critère clé : si l’IA se trompe, l’impact doit être faible. Cela permet d’installer la culture de contrôle sans mettre en danger la marque ou le business.

Étape 2 : définir des règles de jeu claires

Un déploiement responsable d’IA au travail passe par une sorte de « charte IA » interne, même simple, qui répond à quelques questions essentielles :

  • Quelles donnĂ©es ont le droit d’être envoyĂ©es dans un outil d’IA ?
  • Quels usages sont encouragĂ©s, et lesquels sont interdits (par exemple : ne pas gĂ©nĂ©rer de rĂ©ponses juridiques sans validation d’un expert) ?
  • Comment citer ou documenter l’usage de l’IA dans un livrable ?
  • Qui est responsable en cas d’erreur ?

Cette charte protège l’entreprise, mais aussi les collaborateurs, qui savent enfin ce qu’ils ont le droit de faire.

Étape 3 : mesurer réellement la productivité

PlutĂ´t que de croire sur parole les promesses marketing, il faut mesurer :

  • temps moyen passĂ© avant / après usage de l’IA sur une tâche,
  • taux d’erreurs ou de reprises,
  • satisfaction des Ă©quipes (la charge mentale baisse-t-elle vraiment ?),
  • impact business (dĂ©lai de mise sur le marchĂ©, capacitĂ© Ă  produire plus de contenus, etc.).

Une IA qui fait gagner 20 % de temps sur une tâche marginale n’est pas prioritaire. Une IA qui fait gagner 10 % sur un process critique l’est beaucoup plus.


5. Stratégie IA : comment répondre à la pression des dirigeants

Beaucoup de responsables communication, marketing ou IT reçoivent déjà des demandes directes du top management : « On veut un plan IA pour 2026 ». La question n’est plus si, mais comment.

Voici une façon pragmatique de construire ce plan sans tomber dans l’effet de mode.

5.1 Cartographier les usages possibles

Sur un simple tableau, listez :

  • les grandes familles de tâches dans votre Ă©quipe (production de contenus, reporting, support, prospection, etc.),
  • la frĂ©quence et le temps passĂ©,
  • le niveau de risque en cas d’erreur,
  • le potentiel d’automatisation par l’IA.

Vous verrez vite émerger :

  • quelques quick wins IA (rapides Ă  tester, peu risquĂ©s),
  • des cas d’usage sensibles (image de marque, juridique, donnĂ©es clients),
  • des zones Ă  ne pas automatiser (relation humaine, crĂ©ativitĂ© stratĂ©gique profonde, dĂ©cisions managĂ©riales).

5.2 Lancer 3 à 5 pilotes maîtrisés

Plutôt que de décréter « l’IA partout », choisissez 3 à 5 projets pilotes :

  • un pilote sur la rĂ©daction (brouillons d’articles, posts rĂ©seaux sociaux),
  • un pilote sur les donnĂ©es (aide Ă  l’analyse ou au reporting),
  • un pilote sur l’IT ou les ops (scripts, documentation, tests),
  • Ă©ventuellement un pilote sur la relation client (suggestion de rĂ©ponses, pas envoi automatique au dĂ©part).

Pour chaque pilote :

  • un objectif mesurable (temps gagnĂ©, volume produit, dĂ©lai rĂ©duit),
  • un rĂ©fĂ©rent mĂ©tier et un sponsor cĂ´tĂ© direction,
  • un calendrier court (8 Ă  12 semaines) avec retour d’expĂ©rience documentĂ©.

5.3 Communiquer avec transparence aux équipes

Ce qui crée la résistance, ce n’est pas l’IA en elle-même, c’est l’opacité. Une bonne communication interne autour de l’IA devrait :

  • expliquer les objectifs business (compĂ©titivitĂ©, qualitĂ©, innovation),
  • clarifier ce que l’IA ne fera pas (remplacer brutalement tout le monde),
  • dĂ©tailler les accompagnements : formation, temps d’apprentissage reconnu, droit Ă  l’erreur encadrĂ©,
  • partager les rĂ©sultats des pilotes, y compris les Ă©checs.

Dans ce cadre, l’IA devient un outil que l’on apprivoise collectivement, pas un verdict venu d’en haut.


6. Faut-il « tout automatiser » comme le veut Nvidia ?

Non, et c’est probablement la pire stratégie pour une entreprise française qui tient à ses équipes et à sa marque.

Voici une position assumée :

Un bon dirigeant en 2025 n’est ni techno-sceptique ni techno-béat. Il est sélectif.

Ce qui compte, ce n’est pas la quantité de tâches automatisées, mais :

  • la pertinence des cas d’usage,
  • la soliditĂ© des garde-fous,
  • la capacitĂ© des Ă©quipes Ă  garder le contrĂ´le.

L’IA doit :

  • supprimer des corvĂ©es,
  • augmenter la qualitĂ© des dĂ©cisions,
  • libĂ©rer du temps pour ce que les humains font mieux : comprendre un client, inventer un concept, gĂ©rer un conflit, raconter une histoire.

Le reste – le discours de ceux qui vous traitent de « maboules » parce que vous voulez avancer step by step – relève plus du marketing que de la stratégie.


Conclusion : assumer une stratégie IA « à la française »

Face aux injonctions des géants de la tech, vous avez le droit d’avoir une approche différente, plus nuancée, plus humaine. Refuser l’IA n’est pas une option sérieuse. L’adopter aveuglément non plus.

La voie la plus solide, surtout pour les médias, la communication et le marketing en France, consiste à :

  • cibler les bons cas d’usage,
  • investir dans les compĂ©tences,
  • parler clairement d’emploi et de transformation des mĂ©tiers,
  • mesurer la productivitĂ© rĂ©elle plutĂ´t que de la prĂ©supposer.

La question n’est donc pas : « Êtes-vous maboule si vous limitez l’IA ? », mais plutôt : comment allez-vous organiser, piloter et encadrer l’IA pour qu’elle serve réellement votre stratégie… et pas seulement celle de Nvidia ?