Les incertitudes autour de DJI aux États‑Unis révèlent une fragilité clé des drones d’épandage. Comment l’IA et des logiciels ouverts peuvent sécuriser l’agriculture.
Les chiffres sont brutaux : aux États‑Unis, environ 4 drones agricoles sur 5 seraient des modèles DJI. Autrement dit, tout le marché de l’épandage par drone repose, de fait, sur un seul fournisseur… que Washington pourrait bloquer dans les prochaines semaines.
Pour le 23/12/2025, si aucune agence fédérale n’a terminé l’audit de sécurité prévu par la loi de défense américaine, DJI et Autel seront ajoutés à la liste de l’autorité des télécoms (FCC) des équipements jugés « à risque ». Résultat potentiel : plus aucune nouvelle homologation de modèles, et un risque de remise en question des autorisations actuelles.
Ce bras de fer géopolitique paraît lointain vu d’Europe ou de France. Pourtant, il annonce quelque chose de très concret pour les coopératives, les agro-industriels et les viticulteurs : la dépendance à un fournisseur unique et à une chaîne de valeur fragile n’est plus tenable. Et c’est précisément là que l’intelligence artificielle (IA) et les logiciels agricoles prennent le relais.
1. Que se passe‑t‑il vraiment autour des drones DJI ?
L’essentiel est simple : si l’audit de sécurité américain n’est pas mené à bien, DJI et Autel seront traités comme des risques pour la sécurité nationale. La conséquence immédiate serait l’impossibilité de certifier de nouveaux drones auprès de la FCC. À moyen terme, certaines autorisations existantes pourraient être ré‑évaluées.
DJI explique que :
- l’évaluation n’a pas été officiellement confiée à une agence précise ;
- le délai restant est trop court pour un audit sérieux ;
- ses propositions de collaboration seraient restées sans réponse.
En parallèle, l’entreprise est déjà sous pression :
- blocages douaniers de certains modèles pour soupçon de travail forcé ;
- exclusion de faits des contrats fédéraux en étant qualifiée de « société militaire chinoise » ;
- multiples initiatives politiques visant à limiter ses activités sur le territoire américain.
Pour le marché, une chose est sûre : l’incertitude réglementaire augmente le risque industriel. Quand 80 % d’un parc de machines dépendent d’un seul constructeur menacé, les opérateurs n’ont pas le choix : ils doivent repenser leurs architectures techniques, leurs plans de renouvellement et leurs stratégies de données.
2. Pourquoi ce choc intéresse directement l’agroalimentaire français
Voici le point clé : les drones d’épandage ne sont plus de simples gadgets. Ils sont en train de devenir une brique structurante de la chambre froide numérique de la ferme : un ensemble cohérent de capteurs, de machines connectées et d’algorithmes qui pilotent les traitements et les intrants.
Trois impacts majeurs pour les acteurs français et européens :
a) Dépendance technologique et souveraineté des données
L’expérience américaine rappelle brutalement qu’un matériel performant ne suffit pas. Si :
- le constructeur dépend d’un seul pays ;
- les protocoles sont fermés ;
- les données de missions restent enfermées dans une télécommande ou un cloud opaque ;
alors la chaîne de valeur agricole est vulnérable.
Pour un groupe agroalimentaire, un industriel de la pomme de terre ou une coopérative céréalière, cela pose des questions très concrètes :
- Qui contrôle l’historique des traitements par parcelle ?
- Qui décide où sont stockées les données de vol et de pulvérisation ?
- Que se passe‑t‑il si le fournisseur principal est soudainement coupé d’un marché ou d’une technologie clé (GPS, composants, licences radio) ?
b) Coût de transition et obsolescence des flottes
Aux États‑Unis, les prestataires de services, comme les entreprises d’épandage par drone, doivent déjà planifier un éventuel remplacement partiel ou total de leurs flottes DJI.
Cela signifie :
- ré‑homologuer des configurations,
- reformer des équipes pilotes,
- revalider la compatibilité avec les OAD, logiciels de ferme et systèmes de traçabilité.
En Europe, si un scénario similaire survenait (tensions commerciales, restrictions d’export, certification européenne plus stricte), les agro-industriels seraient confrontés aux mêmes défis. Plus une filière a anticipé la standardisation des données et l’interopérabilité, plus elle absorbera le choc à faible coût.
c) Fenêtre d’opportunité pour l’IA dans l’agriculture
Le marché américain est déjà en train de se réorganiser. Des acteurs comme American Autonomy Inc pivotent de la prestation d’épandage vers le logiciel et les plateformes de données.
L’idée est très claire :
« Les fabricants se concentrent sur l’aéronef ; nous, nous apportons le cerveau et les connexions. »
Ce mouvement a une conséquence directe pour l’Europe : celui qui contrôlera la couche logicielle et l’IA contrôlera la valeur, pas forcément celui qui fabrique le châssis ou les rotors.
3. Le nouveau modèle : matériel modulaire, logiciel intelligent
Le marché des drones agricoles arrive à un tournant. Pendant longtemps, DJI a suivi une logique proche d’Apple : tout faire en interne, du matériel au logiciel, en passant par l’écosystème.
La nouvelle vague de fabricants et d’éditeurs préfère une approche modulaire :
- des drones assemblés à partir de composants standards (moteurs, contrôleurs de vol, capteurs) ;
- des logiciels d’exploitation spécialisés pour l’agriculture ;
- une intégration native avec les systèmes déjà utilisés par les agriculteurs (gestion parcellaire, traçabilité, comptabilité, ERP agroindustriel).
a) Pourquoi l’interopérabilité devient non négociable
Les agriculteurs ont déjà une exigence très simple : leurs machines doivent “parler” entre elles.
Aujourd’hui, un pulvérisateur automoteur au sol envoie naturellement ses données vers :
- une plateforme de gestion agronomique ;
- un outil de traçabilité exigé par un client industriel ;
- parfois un logiciel comptable ou un ERP.
Le problème des premiers drones d’épandage, c’est que :
- les données de missions restaient bloquées dans le contrôleur ;
- les formats étaient propriétaires ;
- l’export vers des systèmes tiers était limité ou manuel.
Résultat : les drones restaient marginalisés, cantonnés à des chantiers spécifiques, au lieu de devenir un outil à part entière de la chaîne de production agroalimentaire.
Avec une couche logicielle bien conçue et pilotée par l’IA, on peut au contraire :
- générer automatiquement un rapport d’intervention par parcelle ;
- synchroniser les doses appliquées avec les préconisations issues d’IA de décision agronomique ;
- faire remonter en temps réel les données vers le système qualité de l’industriel.
b) L’IA comme chef d’orchestre des opérations d’épandage
L’intelligence artificielle n’est pas seulement un outil de cartographie ou de détection de maladies. Utilisée intelligemment, elle devient le chef d’orchestre des opérations d’épandage :
- optimisation des trajectoires de vol selon la topographie, le vent, la hauteur de végétation ;
- adaptation des volumes en fonction des cartes de biomasse ou de stress hydrique ;
- détection automatique des dérives potentielles pour limiter les risques réglementaires (ZNT, riverains, cours d’eau) ;
- prévision de disponibilité des créneaux météo et planification des interventions multi‑sites.
Pour un industriel de l’agroalimentaire qui travaille avec des centaines de producteurs, cette orchestration par l’IA veut dire :
- mieux maîtriser l’homogénéité des traitements ;
- réduire les intrants sans perdre en qualité sanitaire ;
- disposer d’une traçabilité fiable, granulée et exploitable pour ses propres audits ou ceux de la distribution.
4. Cas d’usage concrets : où les drones brillent vraiment
Les drones d’épandage ne remplacent pas tout. Mais là où ils s’installent, ils font la différence. Les retours d’expérience américains rejoignent ce que l’on observe déjà dans certaines filières françaises.
a) Traitements ciblés sur problèmes émergents
Les situations typiques :
- apparition localisée de champignons ;
- foyer de ravageurs dans une zone difficile d’accès ;
- nécessité d’intervenir après une pluie ou sur un sol trop fragile pour un engin lourd.
Dans ces cas‑là , le drone permet :
- d’intervenir vite, sans compacter le sol ;
- de limiter l’application à la zone réellement touchée ;
- de documenter précisément l’intervention (heure, dose, météo, parcelle).
Avec une couche IA, on ajoute :
- la détection automatique des zones à traiter à partir d’images satellites ou drones de reconnaissance ;
- la génération automatique du plan de vol optimisé ;
- l’intégration directe des résultats dans les indicateurs de performance de la plantation ou de la ferme.
b) Terrains difficiles : vigne, montagne, zones irriguées
Les vignobles en forte pente, les cultures irriguées fragmentées ou les parcelles entourées d’obstacles sont des terrains de jeu idéaux pour les drones.
Dans ces contextes :
- le risque humain d’intervention au sol est élevé ;
- les engins classiques sont peu efficaces ou trop coûteux ;
- la réglementation impose une grande précision des traitements.
Un système drone + IA bien conçu permet par exemple à un groupe viticole ou à une coopérative de :
- standardiser les pratiques sur plusieurs domaines ;
- comparer les rendements et la qualité en fonction des stratégies d’épandage ;
- documenter rigoureusement les traitements pour répondre aux cahiers des charges (export, AOP, bio renforcé…).
5. Comment préparer dès maintenant l’“après‑DJI” dans votre filière
La leçon américaine est claire : qui attend la crise pour agir paie deux fois plus cher. Pour un industriel agroalimentaire, une coopérative ou un gros producteur, la stratégie à adopter tient en cinq chantiers.
1. Cartographier la dépendance actuelle
- Combien de drones dans la filière, de quels modèles, avec quels fournisseurs ?
- Quels logiciels consomment les données issues de ces drones (OAD, ERP, traçabilité, qualité) ?
- Quelles données restent enfermées dans les contrôleurs ou des clouds propriétaires ?
2. Exiger l’interopérabilité dans tous les nouveaux contrats
Pour chaque nouvel achat de drone ou de logiciel, imposer contractuellement :
- l’accès aux données brutes et aux historiques ;
- des API documentées ou au minimum des exports standardisés (ISOXML, shapefiles, etc.) ;
- la possibilité d’héberger les données sur une infrastructure contrôlée par la filière ou l’entreprise.
3. Séparer le choix du matériel et celui du logiciel
Ne plus raisonner « marque de drone », mais architecture système :
- un socle logiciel (IA, planification, traçabilité) capable de piloter plusieurs flottes de drones ;
- la possibilité de faire coexister plusieurs constructeurs sur un même système ;
- des scénarios de substitution en cas de retrait d’un fournisseur.
4. Structurer un référentiel de données agricoles exploitable par l’IA
L’IA n’apporte de valeur que si les données sont propres, complètes et historisées. Cela implique :
- de définir un modèle de données commun (parcelle, culture, traitement, météo, rendement) ;
- d’aligner les drones, les pulvérisateurs au sol, les capteurs et les systèmes d’entreprise sur ce référentiel ;
- de prévoir les usages futurs : prédiction des maladies, optimisation des doses, justification des démarches bas carbone.
5. Expérimenter à petite échelle, mais avec un vrai cadre industriel
Les pilotes doivent être pensés comme des mini‑chaînes industrielles :
- un ou deux sites représentatifs ;
- une flotte mixte (drones + engins au sol) ;
- un suivi précis des coûts d’intervention, de la qualité et de l’impact sur les intrants ;
- une capitalisation documentée et partageable au niveau du groupe ou de la coopérative.
Conclusion : l’IA comme assurance vie de la pulvérisation par drone
La crise potentielle autour des drones DJI aux États‑Unis montre une chose : le maillon faible n’est pas seulement le matériel, c’est l’absence de stratégie sur les données et l’IA. Quand l’ensemble d’une filière repose sur un constructeur unique sans plan B logiciel, la moindre secousse géopolitique devient un risque opérationnel majeur.
Pour l’industrie agroalimentaire française, l’opportunité est là : construire des architectures d’épandage aérien où :
- le matériel est interchangeable ;
- les données sont maîtrisées par la filière ;
- l’IA orchestre les décisions, la planification et la traçabilité.
Les groupes qui s’y mettent en 2025 auront, dans trois à cinq ans, non seulement des coûts maîtrisés et des intrants réduits, mais surtout une longueur d’avance réglementaire et commerciale. La vraie question n’est plus « quel drone choisir ? », mais « quelle intelligence voulons‑nous mettre au centre de nos opérations agricoles ? ».