Le Cameroun modernise le réseau de sa DGI pour sécuriser le SIGIT. Une leçon clé pour l’Algérie : sans infrastructure robuste, pas d’IA utile.

Réseaux fiscaux : le socle de l’IA dans l’État
Le 04/12/2025, un détail qui ressemble à de la pure “technique” a été posé noir sur blanc dans un avis officiel : 1,6 million d’euros pour moderniser le réseau d’une administration fiscale (1 000 000 € pour le réseau local, 600 000 € pour une interconnexion de secours par satellite). Ce n’est pas une dépense invisible. C’est une décision politique.
Parce que l’IA dans l’administration, on en parle beaucoup — chatbots, automatisation, détection de fraude — mais sans infrastructure réseau fiable, l’IA reste un prototype. Le Cameroun vient de le rappeler avec un appel d’offres international pour la Direction Générale des Impôts (DGI) dans le cadre du SIGIT (Système Intégré de Gestion des Impôts et Taxes). Et pour l’Algérie, c’est un cas d’école : on ne “met” pas de l’intelligence artificielle sur une administration qui fonctionne encore avec des interconnexions fragiles et des sites déconcentrés mal reliés.
Dans cette série sur le rôle de l’intelligence artificielle dans la modernisation de l’administration en Algérie, je prends volontairement position : la modernisation réseau n’est pas un chantier annexe, c’est le socle de la transparence, de la continuité de service et de la future automatisation.
Ce que l’appel d’offres camerounais dit vraiment (au-delà des routeurs)
La leçon principale est simple : moderniser la fiscalité numérique commence par sécuriser les flux et garantir la disponibilité. L’appel d’offres du ministère des Finances camerounais vise deux priorités très concrètes :
- Lot 1 : réseau local (LAN) complet dans les sites opérationnels de la DGI (budget prévisionnel : 1 000 000 €, soit 655,96 millions FCFA).
- Lot 2 : interconnexion de secours par satellite pour les sites déconcentrés (budget prévisionnel : 600 000 €, soit 393,57 millions FCFA).
Le message implicite est fort : un système fiscal intégré n’a de valeur que s’il fonctionne partout, tout le temps. Et c’est exactement la condition pour passer ensuite à des usages IA à grande échelle.
La continuité de service n’est pas “un luxe”
Le choix d’une liaison satellite de backup n’est pas glamour, mais il répond à une réalité opérationnelle : quand un site déconcentré tombe, ce ne sont pas seulement des agents qui attendent. Ce sont des paiements qui n’aboutissent pas, des dossiers qui stagnent, et une confiance citoyenne qui se dégrade.
En période de fin d’année (nous sommes le 25/12/2025), les administrations voient souvent une hausse des demandes et des régularisations. Dans ce contexte, la résilience réseau devient un sujet de qualité de service public, pas seulement d’informatique.
Pourquoi l’IA vient après la digitalisation (et pas avant)
Le point le plus mal compris dans de nombreux programmes “IA & e-gouvernance”, c’est l’ordre des étapes. L’IA est une couche d’optimisation, pas une fondation.
Pour qu’une administration fiscale algérienne (ou toute autre) déploie de l’IA utile — détection d’anomalies, scoring de risques, automatisation de contrôles, assistants pour agents — il faut d’abord :
- Des données fiables et accessibles (collecte homogène, identifiants stables, historisation).
- Des échanges sécurisés entre sites, applications et centres de données.
- Une supervision (monitoring) pour savoir ce qui marche, ce qui tombe, et pourquoi.
- Une gouvernance (qui accède à quoi, quelles traces, quelle conformité).
Or l’appel d’offres camerounais insiste précisément sur des éléments qu’on retrouve dans tous les projets IA sérieux :
- intégration à une plateforme de supervision,
- tests et recette technique,
- transfert de compétences (formation),
- maintenance sur la durée.
Phrase à retenir : “L’IA améliore un système qui tient debout. Elle ne remplace pas un réseau qui s’écroule.”
Ce que l’Algérie peut répliquer (sans copier-coller)
L’objectif n’est pas de calquer le SIGIT. L’intérêt est de comprendre la logique : standardiser l’infrastructure pour standardiser les processus, puis seulement ensuite automatiser et “intelligentiser”.
1) Traiter le réseau comme un actif stratégique de l’État
En Algérie, la modernisation administrative via l’IA passera mécaniquement par une question : les services publics sont-ils capables de fonctionner avec une qualité constante entre centre et wilayas ?
Le Cameroun répond à cette question en finançant :
- du matériel (routeurs, commutateurs, armoires, câblage fibre/cuivre),
- des travaux (installation, brassage, liaisons),
- de la configuration et de l’intégration (mise en service, supervision),
- des compétences (formation, assistance, maintenance).
Cette approche “bout en bout” évite l’erreur classique : acheter des équipements sans capacité interne pour les exploiter.
2) Préparer l’IA avec des “cas d’usage” réalistes côté fiscalité
Une fois l’infrastructure stabilisée, l’IA peut produire des gains rapides sur des sujets concrets, par exemple :
- Détection de fraude et d’anomalies : repérer des schémas incohérents (déclarations, TVA, flux) et prioriser les contrôles.
- Tri intelligent des demandes : classifier les requêtes, détecter les urgences, orienter vers le bon service.
- Automatisation de la conformité : vérifier des pièces, contrôler la complétude, signaler les erreurs avant dépôt.
- Assistants pour agents : recherche documentaire, aide à la rédaction de réponses, standardisation des courriers.
Mais dans tous ces cas, une condition est non négociable : la disponibilité et la qualité des interconnexions.
3) Construire la transparence par l’architecture, pas par la communication
On associe souvent “transparence” à des portails publics. C’est utile, mais insuffisant.
La transparence durable vient de trois mécanismes techniques :
- Traçabilité (logs, horodatage, audit),
- Intégrité des données (référentiels, contrôles, droits d’accès),
- Résilience (continuité de service, plans de secours).
Ce que montre l’appel d’offres camerounais, c’est qu’un État peut décider d’acheter cette transparence “par design” en exigeant : supervision, tests, maintenance, et critères stricts de qualification.
La mécanique d’un appel d’offres “mature” : un signal de gouvernance
Un autre aspect mérite l’attention : la rigueur de la procédure. Ce type de cadre est rarement discuté dans les débats IA, alors qu’il conditionne la réussite.
Quelques éléments marquants du dossier camerounais :
- Deux lots pouvant être attribués au même soumissionnaire, mais avec offres séparées.
- Délais : 11 mois par lot (4 mois fourniture + 7 mois déploiement).
- Cautions : 10 000 € (lot 1) et 6 000 € (lot 2).
- Seuil technique éliminatoire : note technique < 75 %.
- Exigences fortes : absence de conflits d’intérêt, conformité fiscale, exclusions liées à corruption/blanchiment/terrorisme, etc.
Le point clé pour l’Algérie : un projet numérique public n’est pas qu’une question de logiciel. C’est un dispositif complet de gouvernance : sélection, conformité, qualité, maintenance, et responsabilité.
“Pourquoi une note technique minimale ?”
Parce que sur un réseau administratif, un prestataire moyen coûte plus cher qu’un prestataire cher. Il coûte plus cher en pannes, en indisponibilités, en bricolages et en dépendance.
Questions fréquentes (et réponses directes)
L’IA peut-elle compenser un mauvais réseau ?
Non. L’IA amplifie ce qui existe. Si vos données arrivent en retard, si les sites ne sont pas connectés de façon stable, vous obtenez des décisions tardives, des alertes inexploitables et des services intermittents.
Pourquoi prévoir une interconnexion satellite de secours ?
Parce que la continuité de service est une exigence métier. Un lien de backup réduit les interruptions, protège les opérations et stabilise l’expérience usager, surtout dans les zones où les coupures et incidents sont plus probables.
À quel moment l’Algérie devrait-elle “activer” des cas d’usage IA ?
Dès qu’il existe un tronc commun : référentiels fiables, interconnexion stable, supervision et gouvernance des accès. Sans ces prérequis, on fait de la démo, pas de la transformation.
Ce que je retiens pour la modernisation administrative en Algérie
Le Cameroun ne “fait pas de l’IA” dans cet appel d’offres. Et c’est précisément ce qui le rend intéressant. Il investit dans ce qui rend l’IA possible demain : réseau, interconnexion de secours, supervision, compétences, maintenance. Dans une stratégie de modernisation, c’est souvent la partie la moins visible… mais la plus structurante.
Pour l’Algérie, le chemin est clair : si l’ambition est de réduire la bureaucratie, d’améliorer le service au citoyen et de renforcer la transparence grâce à l’intelligence artificielle, il faut traiter l’infrastructure comme une politique publique à part entière — avec des exigences de qualité, de résilience et de transfert de compétences.
La question qui mérite d’être posée maintenant (et pas “un jour”) : quels systèmes d’information algériens sont prêts, techniquement et organisationnellement, à supporter une IA fiable à l’échelle nationale ?