Le numérique africain donne 5 leçons utiles à l’Algérie : fibre, open source, sécurité, IA d’optimisation et coordination des régulateurs.

Fibre, argent mobile, IA : moderniser l’État algérien
Le mythe le plus coûteux de la transformation numérique, c’est de croire que « tout se joue dans l’application ». La réalité est moins glamour et beaucoup plus décisive : l’infrastructure, la sécurité et la coordination administrative pèsent souvent plus lourd que l’interface.
Fin décembre 2025, des ateliers d’experts menés en Afrique centrale ont remis sur la table cinq vérités très concrètes : les OTP par SMS sont fragiles, nos cartes « mentent », l’open source peut planifier des réseaux nationaux, l’optimisation ressemble parfois à un champignon, et la sécurité de l’argent mobile dépend aussi… de la capacité des régulateurs à travailler ensemble.
Pour l’Algérie, ces enseignements tombent au bon moment. Entre la montée des services en ligne, la pression citoyenne sur la qualité des démarches, et l’ambition d’un État plus simple et plus transparent, l’IA et l’e-gouvernance ne doivent pas être un slogan. Elles doivent devenir une méthode. Et dans notre série « Comment l’IA transforme le commerce et le e-commerce en Algérie », c’est un point clé : un e-commerce fluide a besoin d’une administration fluide, parce que l’identification, la facture, la logistique, la fiscalité et le paiement dépendent tous, à un moment, de services publics efficaces.
1) Sécuriser les démarches : l’OTP par SMS n’est pas un plan A
Réponse directe : si l’administration algérienne veut généraliser des services sensibles (impôts, documents d’état civil, paiements, subventions), l’OTP par SMS ne doit pas être la méthode de référence.
Les experts rappellent un problème connu des télécoms : des faiblesses historiques (notamment autour de protocoles de signalisation) rendent l’interception et le détournement plus crédibles qu’on ne le pense. Dans un contexte de services publics, le risque ne se limite pas à « un compte compromis » : on parle de fraude documentaire, usurpation d’identité, détournements d’aides, et perte de confiance.
Ce que l’Algérie peut faire (dès 2026)
- Basculer vers des applications d’authentification (TOTP) pour les agents et pour les usagers à risque (entreprises, professions réglementées).
- Mettre en place une authentification forte (MFA) graduée : plus l’acte est sensible (paiement, changement de coordonnées, demande d’acte), plus le niveau monte.
- Ajouter un contrôle de cohérence piloté par IA : détection d’anomalies (lieu, appareil, horaires, répétitions), scoring de risque, déclenchement d’une étape supplémentaire.
Phrase à retenir : « Une identité numérique faible transforme la dématérialisation en usine à fraude. »
Dans le commerce et le e-commerce en Algérie, c’est pareil : si la vérification d’identité repose sur du fragile, le paiement et la livraison deviennent des zones grises. L’État a donc un rôle de socle.
2) « Les cartes mentent » : et ça change tout pour la fibre et les guichets numériques
Réponse directe : planifier la fibre, les points d’accès publics et les sites administratifs avec de mauvaises projections cartographiques, c’est budgéter faux et déployer lentement.
Les cartes grand public (type Mercator) déforment les surfaces et les distances. Ce n’est pas un détail de géographe : un ministère qui veut connecter des écoles, des annexes de communes, des hôpitaux ou des maisons de services doit estimer : kilomètres à poser, tronçons routiers, coûts, délais, priorités.
Application très concrète pour l’administration algérienne
- Exiger, dans les marchés publics d’infrastructures, des livrables SIG basés sur des systèmes de coordonnées adaptés et des méthodes de calcul traçables.
- Construire une carte opérationnelle nationale (multi-couches) : fibre existante, sites administratifs, flux de citoyens, couverture mobile, zones blanches, priorités sociales.
- Utiliser l’IA pour la priorisation : où un nouveau tronçon de fibre réduit le plus la file d’attente physique ? où il augmente le plus le taux de services dématérialisés ?
L’IA n’est pas là pour « faire joli » : elle sert à décider mieux, plus vite, et à expliquer ces décisions.
3) QGIS et l’open source : une voie réaliste pour l’autonomie numérique
Réponse directe : oui, un pays peut renforcer sa souveraineté et sa capacité de planification avec des outils open source solides.
L’exemple mis en avant est l’usage de QGIS et de données ouvertes pour modéliser une extension de réseau (avec des objectifs concrets : écoles à connecter, kilomètres à poser). L’intérêt n’est pas seulement financier : c’est une question d’indépendance, de reproductibilité et de montée en compétence.
Pourquoi c’est stratégique en Algérie
- Réduire la dépendance à des solutions propriétaires difficiles à auditer.
- Créer un langage commun entre télécoms, collectivités, urbanisme et services publics.
- Former des équipes locales capables d’itérer vite (au lieu d’attendre un prestataire pour chaque modification).
Mini-feuille de route (12 semaines)
- Semaine 1–2 : constitution d’une cellule SIG inter-administrations (télécoms, collectivités, état civil, impôts).
- Semaine 3–6 : standardisation des données (référentiels, qualité, mise à jour).
- Semaine 7–10 : un pilote : connecter X sites (APC, daïras, écoles, antennes sociales) dans une wilaya.
- Semaine 11–12 : passage à l’échelle : modèle réutilisable + tableau de bord.
Côté e-commerce : ces mêmes compétences SIG servent aussi à la logistique, au maillage de livraison, et au choix des points relais.
4) Optimiser comme un champignon : l’IA utile, c’est l’IA d’optimisation
Réponse directe : pour réduire les coûts et accélérer la modernisation, l’IA la plus rentable est souvent celle qui optimise des réseaux (routes, fibre, tournées, files d’attente), pas celle qui rédige des textes.
L’analogie du slime mold (organisme qui trouve des chemins efficaces) illustre une idée simple : on modélise un réseau (nœuds/liaisons), on lui attribue des poids (distance, coût, risques), puis on calcule un tracé optimal.
Où l’administration algérienne peut appliquer ça immédiatement
- Réseau fibre / interconnexions : connecter des sites publics en minimisant coûts et délais.
- Tournées administratives (inspection, contrôle, collecte) : réduire les déplacements inutiles.
- Gestion des rendez-vous : minimiser l’attente en redistribuant les créneaux et en prédisant les « no-shows ».
Dans le commerce, même logique : optimisation des stocks, des tournées de livraison, du dernier kilomètre. Une administration qui apprend à optimiser apprend aussi à servir.
5) Argent mobile et e-gouvernance : la sécurité dépend aussi des accords
Réponse directe : la sécurité des services numériques dépend autant de la technologie que de la gouvernance : qui fait quoi, qui enquête, qui partage l’information.
L’argent mobile et les services financiers numériques exposent des fraudes connues (SIM swap, recyclage de SIM, ingénierie sociale). Problème : ces risques sont à cheval entre télécoms et finance. Quand la coopération est faible, les fraudeurs profitent des « trous entre les mailles ».
Leçon pour l’Algérie : formaliser la coopération
- Créer un protocole d’accord entre régulateurs et acteurs (télécoms, paiement, administration) avec :
- procédures d’alerte,
- partage d’indicateurs,
- enquêtes conjointes,
- exigences minimales (KYC, traçabilité, gel préventif selon règles).
- Mettre en place un centre opérationnel (même léger au départ) pour suivre : incidents, fraudes, disponibilité des services publics critiques.
Cette coopération est aussi un levier anti-bureaucratie : quand les institutions se parlent, l’usager n’a pas à faire le messager.
Questions fréquentes (et réponses nettes)
L’Algérie doit-elle d’abord déployer la fibre ou digitaliser les procédures ?
Les deux, mais dans un ordre intelligent : digitaliser les procédures à forte valeur (paiements, état civil, fiscalité) tout en garantissant un backbone fiable pour éviter les services « en panne ».
L’IA peut-elle réduire la bureaucratie sans aggraver l’exclusion numérique ?
Oui, si l’IA sert à : pré-remplir, orienter, détecter les erreurs, et donner des alternatives (assistance, guichets hybrides). Sinon, elle peut renforcer les inégalités.
Quel est le point de rupture de la confiance citoyenne ?
Deux choses : la fraude (identité/paiement) et l’indisponibilité (service inaccessible). Les deux se traitent avec infrastructure + sécurité + gouvernance.
Ce que j’en retiens pour l’Algérie (position assumée)
Je pense que l’Algérie gagnerait du temps en arrêtant de présenter l’e-gouvernement comme un empilement de portails. La modernisation, c’est une chaîne complète : identité, données, interconnexions, sécurité, puis expérience usager. Les cinq révélations venues d’Afrique centrale ont un mérite : elles ramènent tout à des choix opérationnels.
D’ici 2026, l’objectif le plus réaliste n’est pas de « tout digitaliser ». C’est de rendre irréversible une nouvelle manière de faire : planifier avec des données fiables, sécuriser par défaut, optimiser avec l’IA, et signer des accords qui forcent la coopération.
Dans notre série « Comment l’IA transforme le commerce et le e-commerce en Algérie », c’est la pièce manquante : un commerce digital performant a besoin d’un État digital fiable (identité, paiement, contrôle, recours, transparence). Sans ça, les entreprises bricolent, et le citoyen paye la complexité.
Si vous deviez choisir un seul chantier prioritaire pour 2026 — identité numérique sécurisée, cartographie SIG nationale, ou coopération régulateurs (MoU) — lequel aurait l’impact le plus immédiat sur vos services et vos usagers ?