Lâengagement Ă©tudiant progresse, mais la prĂ©caritĂ© le freine. Voici comment lâIA peut personnaliser les parcours et valoriser lâengagement en AlgĂ©rie.

IA & engagement étudiant : former sans ignorer la précarité
82% des Ă©tudiants consacrent du temps Ă des activitĂ©s citoyennes volontaires, rĂ©guliĂšres et non rĂ©munĂ©rĂ©es (Ă©tude NewGen Talent Center, 12/2025). Le clichĂ© de la « gĂ©nĂ©ration dĂ©sengagĂ©e » ne tient plus. Le vrai sujet, plus inconfortable, câest la forme de cet engagement : plus ponctuel, plus thĂ©matique, souvent plus radical⊠et surtout freinĂ© par une rĂ©alitĂ© trĂšs terre-Ă -terre.
« Quand on doit sauter un repas par jour et quâon ne sait pas comment payer son loyer Ă la fin du mois, on ne sâengage pas. »
Cette phrase, entendue lors dâun colloque du Crous dĂ©but dĂ©cembre, devrait ĂȘtre placardĂ©e dans toutes les politiques jeunesse, et pas seulement en France. En AlgĂ©rie aussi, lâengagement, la rĂ©ussite acadĂ©mique et lâinsertion pro sont liĂ©s Ă un point simple : les conditions de vie. Et câest exactement lĂ que lâIA peut aider â pas en remplaçant les enseignants, mais en rendant les parcours plus adaptĂ©s, plus utiles, plus âvivablesâ.
Dans cette sĂ©rie « Comment lâIA peut transformer lâĂ©ducation et la formation professionnelle en AlgĂ©rie », je dĂ©fends une idĂ©e : personnaliser lâapprentissage sans personnaliser la prĂ©caritĂ©. Autrement dit, si lâIA sert uniquement Ă accĂ©lĂ©rer les contenus, on passe Ă cĂŽtĂ© du rĂ©el. Si elle sert Ă mieux orienter, mieux soutenir, mieux reconnaĂźtre lâengagement citoyen, alors on tient une stratĂ©gie solide.
Lâengagement Ă©tudiant change : lâĂ©ducation doit suivre
RĂ©ponse directe : les Ă©tudiants ne sâengagent pas moins, ils sâengagent autrement, et lâoffre Ă©ducative doit arrĂȘter de fonctionner comme si rien nâavait bougĂ©.
Les intervenants du colloque Crous dĂ©crivent une bascule : les jeunes privilĂ©gient des actions concrĂštes (distributions alimentaires, entraide locale, initiatives Ă©cologiques, tutorat) plutĂŽt que les cadres traditionnels (partis, syndicats). La participation aux Ă©lections Ă©tudiantes plafonne autour de 10%. Ce chiffre nâexprime pas une apathie gĂ©nĂ©ralisĂ©e ; il signale surtout que les canaux institutionnels ne âparlentâ plus Ă une partie des Ă©tudiants.
En AlgĂ©rie, on observe une tension similaire : beaucoup de jeunes veulent que leurs efforts aient un effet visible, rapide, utile â et ils sont sensibles Ă la cohĂ©rence entre discours et actes. Une formation qui promet lâemployabilitĂ© mais ignore les obstacles rĂ©els (transport, coĂ»t, contraintes familiales, travail Ă cĂŽtĂ©) perd la confiance.
Plus radical, plus ponctuel⊠plus exigeant
RĂ©ponse directe : lâengagement devient plus exigeant parce que le contexte lâest.
Crises successives, prĂ©caritĂ©, anxiĂ©tĂ© Ă©cologique, sentiment dâimpuissance : lâengagement se transforme en rĂ©ponse Ă une accumulation. La prĂ©sidente du Mouvement associatif Ă©voque un engagement « plus radical » qui appelle des changements systĂ©miques. On peut ĂȘtre dâaccord ou pas sur la forme ; mais on ne peut pas ignorer la dynamique.
ConsĂ©quence pĂ©dagogique : les Ă©tudiants attendent des Ă©tablissements quâils soient capables dâintĂ©grer :
- des compétences utiles (numérique, communication, gestion de projet, data)
- des valeurs (éthique, impact, solidarité)
- et des contraintes (emploi du temps, fatigue, charge mentale)
Câest ici que lâIA, utilisĂ©e correctement, devient un outil dâalignement.
« Sauter des repas » : le vrai frein Ă lâengagement et Ă la rĂ©ussite
RĂ©ponse directe : la prĂ©caritĂ© nâest pas un âproblĂšme socialâ Ă cĂŽtĂ© des Ă©tudes ; câest un facteur qui dĂ©cide si lâĂ©tudiant peut apprendre, persĂ©vĂ©rer et sâengager.
Le colloque le rappelle clairement : les Ă©tudiants dĂ©favorisĂ©s sâengagent et votent moins que ceux des milieux favorisĂ©s. Ce nâest pas une question de morale ou de motivation. Câest une question de ressources : quand chaque journĂ©e est une nĂ©gociation (transport, repas, loyer), lâĂ©nergie disponible pour sâinvestir sâeffondre.
En AlgĂ©rie, le parallĂšle est Ă©vident : lâaccĂšs aux supports de cours, au matĂ©riel, Ă une connexion fiable, ou simplement Ă un environnement calme pour Ă©tudier, nâest pas homogĂšne. Or lâIA, si elle est dĂ©ployĂ©e sans garde-fous, peut aggraver les Ă©carts.
Lâerreur frĂ©quente : digitaliser sans sĂ©curiser
RĂ©ponse directe : mettre des outils IA dans une organisation qui laisse les Ă©tudiants âtenirâ seuls, câest optimiser un systĂšme qui fuit.
Ce qui fonctionne, câest une approche en deux Ă©tages :
- Sécuriser les conditions minimales (aides, accÚs, services)
- Personnaliser lâapprentissage (rythme, parcours, soutien)
LâIA peut contribuer aux deux, Ă condition dâĂȘtre pensĂ©e comme un service public dâaccompagnement, pas comme une appli âbonusâ.
Ce que lâIA peut faire, concrĂštement, pour une Ă©ducation plus âvivableâ en AlgĂ©rie
RĂ©ponse directe : lâIA peut rendre la formation plus flexible, repĂ©rer les signaux de dĂ©crochage, et relier compĂ©tences, engagement et insertion professionnelle.
Voici 4 usages réalistes, orientés résultats, adaptés aux établissements et centres de formation.
1) Personnaliser les parcours sans alourdir les équipes
RĂ©ponse directe : lâapprentissage adaptatif permet dâĂ©viter le modĂšle âmĂȘme cours, mĂȘme rythme, mĂȘmes devoirsâ qui pĂ©nalise les Ă©tudiants qui travaillent ou vivent loin.
Un moteur adaptatif (quiz courts + recommandations) peut :
- ajuster la difficulté en fonction des réponses
- proposer des révisions ciblées (micro-leçons de 5 à 10 minutes)
- suggérer un plan hebdomadaire compatible avec un job étudiant
Ce que jâai constatĂ© sur le terrain (et que beaucoup dâenseignants confirment) : le dĂ©crochage commence souvent par une accumulation de petites incomprĂ©hensions. LâIA peut les dĂ©tecter tĂŽt.
2) Détecter le risque de décrochage (sans flicage)
Réponse directe : on peut repérer des signaux faibles sans surveiller la vie privée.
Exemples de signaux académiques minimaux et non intrusifs :
- baisse soudaine de participation sur la plateforme
- retards répétés sur les exercices
- chute des scores sur un mĂȘme chapitre
Ă partir de lĂ , lâĂ©tablissement peut dĂ©clencher des actions graduĂ©es :
- message dâaide automatique (bienveillant, non culpabilisant)
- proposition de tutorat ou séance de rattrapage
- orientation vers un service social / bourse / restauration si besoin
Le point crucial : gouvernance et consentement. Les étudiants doivent savoir quels indicateurs sont utilisés, pourquoi, et comment se désinscrire.
3) ReconnaĂźtre lâengagement citoyen comme une compĂ©tence
RĂ©ponse directe : si on veut encourager lâengagement, il faut le rendre âlisibleâ dans le parcours, sans le transformer en corvĂ©e administrative.
Beaucoup dâactions Ă©tudiantes dĂ©veloppent des compĂ©tences recherchĂ©es :
- organisation dâĂ©vĂ©nements â gestion de projet
- bĂ©nĂ©volat rĂ©gulier â fiabilitĂ©, collaboration
- sensibilisation â communication, leadership
- distribution alimentaire â logistique, coordination
LâIA peut aider Ă traduire ces expĂ©riences en portefeuille de compĂ©tences : descriptions structurĂ©es, preuves, auto-Ă©valuations guidĂ©es, et correspondances avec des mĂ©tiers.
Câest aussi un pont direct vers la formation professionnelle en AlgĂ©rie : on arrĂȘte dâopposer âengagementâ et âemployabilitĂ©â. Les deux se renforcent.
4) Mieux aligner formation et marché du travail local
RĂ©ponse directe : lâIA peut analyser les besoins en compĂ©tences et suggĂ©rer des modules courts qui rĂ©pondent Ă des secteurs prĂ©cis.
En Algérie, la demande monte sur des compétences hybrides :
- support IT, cybersécurité de base
- data (Excel avancé, Power BI, notions statistiques)
- maintenance industrielle, automatisation
- commerce digital, relation client
- langues + communication professionnelle
Un systĂšme dâorientation assistĂ©e par IA peut recommander :
- des modules complémentaires (4 à 20 heures)
- un ordre dâapprentissage rĂ©aliste
- des projets concrets Ă mettre sur CV
Et surtout, il peut proposer plusieurs chemins pour un mĂȘme objectif, parce quâun Ă©tudiant nâa pas toujours le luxe dâun parcours âidĂ©alâ.
Repenser les campus comme des lieux de liens (et pas seulement de cours)
RĂ©ponse directe : lâengagement se nourrit de sociabilitĂ© ; les institutions doivent crĂ©er des espaces dâĂ©change plus simples que les instances formelles.
Le colloque insiste sur un point : les conseils dâadministration, trop institutionnels, ne permettent pas certaines discussions. Des ateliers informels, du parrainage entre Ă©tudiants, des lieux de vie (rĂ©sidences, restauration) conçus comme espaces de socialisation : tout cela augmente le sentiment dâappartenance⊠donc la persĂ©vĂ©rance.
Transposé en Algérie, cela peut prendre des formes trÚs pragmatiques :
- cellules âprojets Ă©tudiantsâ (culture, sport, solidaritĂ©) avec accompagnement lĂ©ger
- mentorat (anciens / nouveaux, ou étudiants de Master vers Licence)
- crĂ©neaux dĂ©diĂ©s dans lâemploi du temps pour projets citoyens (pas en âplusâ)
OĂč lâIA renforce ces espaces
RĂ©ponse directe : lâIA peut faciliter le dialogue, pas le remplacer.
Exemples utiles :
- synthÚses anonymisées des préoccupations remontées (thÚmes récurrents)
- matching mentor/mentoré selon objectifs et disponibilité
- assistants de rédaction pour monter un dossier de projet ou de financement
Le bĂ©nĂ©fice est immĂ©diat : moins de friction administrative, plus de temps pour lâaction.
Questions fréquentes (et réponses nettes)
LâIA va-t-elle remplacer les enseignants ?
Non. En Ă©ducation, lâIA sert surtout Ă automatiser le rĂ©pĂ©titif (diagnostic, exercices, feedback) pour libĂ©rer du temps humain (accompagnement, pĂ©dagogie, Ă©coute).
Est-ce que lâIA peut aggraver les inĂ©galitĂ©s ?
Oui, si lâaccĂšs nâest pas garanti. MatĂ©riel, connexion, formation des enseignants, rĂšgles de protection des donnĂ©es : sans cela, on Ă©largit lâĂ©cart.
Par quoi commencer en Algérie, concrÚtement ?
Par un pilote simple : un module adaptatif sur une matiĂšre Ă fort taux dâĂ©chec + un dispositif de tutorat + un cadre de gouvernance des donnĂ©es. Trois briques, pas douze.
Ce que je recommande aux établissements et centres de formation
RĂ©ponse directe : associer soutien social, personnalisation pĂ©dagogique et reconnaissance de lâengagement.
Plan dâaction en 90 jours (rĂ©aliste) :
- Cartographier 5 causes majeures de décrochage (données + entretiens étudiants)
- Lancer un parcours adaptatif sur un module critique (avec quiz hebdomadaires)
- Mettre en place un mentorat (matching simple) et 2 permanences par semaine
- CrĂ©er un portfolio de compĂ©tences qui valorise lâengagement citoyen
- Ăcrire une charte IA : donnĂ©es minimales, transparence, consentement, recours
Ce mix est puissant parce quâil traite le rĂ©el : lâĂ©tudiant, sa vie, et pas seulement ses notes.
Une derniĂšre idĂ©e : on nââengageâ pas quelquâun Ă la fatigue
Lâenseignement supĂ©rieur et la formation professionnelle en AlgĂ©rie ont une opportunitĂ© : utiliser lâIA pour personnaliser les apprentissages, oui, mais aussi pour rĂ©duire lâabandon, renforcer le lien social, et mieux relier compĂ©tences et marchĂ© du travail.
Si on retient une seule phrase du dĂ©bat sur lâengagement Ă©tudiant, câest celle-ci : quand la survie quotidienne prend toute la place, lâengagement sâĂ©teint. LâIA ne remplit pas une assiette, mais elle peut aider une institution Ă agir plus vite, mieux cibler lâaide, et construire des parcours compatibles avec la rĂ©alitĂ©.
La question qui reste, et qui mĂ©rite dâĂȘtre posĂ©e en AlgĂ©rie dĂšs 2026 : est-ce quâon veut des Ă©tudiants qui âtiennentâ, ou des Ă©tudiants qui avancent ?