Un appareil sous évier peut-il réduire le gaspillage ? Analyse, limites, et où l’IA crée de la valeur (et des emplois) dans les biodéchets.

Déchets alimentaires : l’appareil sous évier vaut-il l’emploi ?
Un chiffre met tout le monde d’accord : près d’un tiers de la nourriture produite dans le monde n’est pas consommée. Et une partie finit… dans nos cuisines, au moment de l’épluchage, des assiettes non terminées et des restes oubliés au fond du frigo. En 2025, alors que les prix des matières premières restent volatils et que la pression réglementaire s’accentue autour des biodéchets, réduire le gaspillage n’est plus une “bonne action” : c’est une décision économique.
C’est dans ce contexte qu’un objet a refait surface dans la conversation food tech : le dispositif sous évier de Sepura, financé dès 2023 par une levée de fonds d’amorçage de 3,7 M$ menée par Blanco (industrie de l’évier, robinetterie et solutions de gestion des déchets). Sepura ne “composte” pas. Il sépare : l’eau d’un côté, les déchets alimentaires de l’autre, stockés dans un bac intégré.
Pourquoi en parler dans notre série « Jobs, Remote Work & the Labour Market » ? Parce que la lutte contre le gaspillage crée des métiers, des compétences et des opportunités d’emploi tout au long de la chaîne — du matériel domestique jusqu’aux plateformes d’IA qui optimisent la collecte, le tri, la logistique et la valorisation.
Sepura sous l’évier : la promesse, sans poudre aux yeux
Réponse directe : Sepura automatise un geste pénible (le tri humide), mais ne remplace ni la prévention du gaspillage, ni la valorisation finale. Il faut le regarder comme un maillon “aval” de la chaîne, utile si (et seulement si) votre foyer ou votre organisation a un problème concret de manipulation des biodéchets.
Le principe est simple : le dispositif est installé sous l’évier, raccordé à la plomberie. Au lieu de broyer comme un broyeur d’évier traditionnel, un système de rotation sépare l’eau des matières. L’eau suit le circuit des eaux grises, les déchets solides sont déposés dans un bac. L’appareil s’arrête automatiquement et refuse de démarrer si le bac est plein.
Ce que Sepura fait bien
- Réduction de la “poubelle qui coule” : moins de jus au fond du sac, moins d’odeurs, moins de nettoyage.
- Un geste plus fluide au quotidien : on appuie sur un bouton, c’est terminé.
- Une logique compatible avec le tri : si la commune impose le tri des biodéchets, on obtient une fraction plus “propre” (plus facile à manipuler).
Ce que Sepura ne fait pas (et c’est crucial)
- Pas de compostage accéléré : contrairement aux composteurs de cuisine, il ne transforme pas les déchets.
- Pas de “réduction à la source” : il traite ce qui est déjà devenu déchet.
- Pas de magie sur l’impact carbone : l’intérêt dépend du contexte (collecte disponible, réseau, comportement, énergie, etc.).
Phrase à retenir : automatiser le tri n’est utile que si le tri est votre principal point de friction.
Le vrai sujet : le gaspillage alimentaire est un problème d’organisation (donc un sujet d’IA)
Réponse directe : la valeur de ces appareils augmente fortement quand ils deviennent des capteurs de données et s’intègrent à une boucle d’optimisation pilotée par l’IA.
Aujourd’hui, beaucoup de solutions “smart kitchen” s’arrêtent au matériel. Le hardware est visible, donc vendable. Mais la performance se joue ailleurs : mesurer, comprendre, prédire et agir.
Où l’IA peut rendre ce type de dispositif réellement utile
-
Mesure automatique des flux
- Estimation du poids/volume de biodéchets (capteur, calibration, modèles).
- Reconnaissance des catégories (épluchures, restes, pain, etc.) via vision (si intégration possible à terme) ou via profils d’usage.
-
Coaching comportemental réaliste
- Alertes “dépassement de routine” : « cette semaine, +30% de restes cuisinés jetés ».
- Suggestions de menus anti-gaspi basées sur l’historique (et non des recettes génériques).
-
Optimisation de la collecte et de la valorisation
- Données agrégées (anonymisées) utiles aux collectivités : dimensionnement des tournées, fréquence, saisonnalité.
- Côté agroalimentaire : meilleure prévision de la demande si les données sont croisées avec les ventes, la météo, les fêtes.
-
Traçabilité et conformité
- Pour certains acteurs (restauration, sites de production), l’IA aide à produire des rapports : volumes, typologies, pics, plans d’action.
Mon point de vue : sans couche data, un séparateur sous évier reste un produit de confort. Avec une couche IA, il peut devenir un outil de pilotage de la performance “du frigo à la filière de valorisation”.
Investissement, adoption, contraintes : pourquoi ce marché divise
Réponse directe : l’adoption dépend moins de la technologie que de trois variables — réglementation locale, espace disponible, et “coût de la contrainte” au quotidien.
Dans l’article d’origine, deux objections ressortent et elles sont très concrètes :
1) « Pourquoi payer pour séparer si ma ville collecte déjà ? »
Si vous avez une collecte de biodéchets efficace + un seau sous évier + une routine familiale, le gain marginal peut être faible. Beaucoup de foyers ont déjà “systématisé” le tri en 15 secondes. Dans ce cas, l’argument ne doit pas être moral (“c’est mieux pour la planète”), mais opérationnel : odeurs, hygiène, confort, fréquence de sortie des déchets.
2) « La place sous l’évier, c’est précieux »
C’est souvent le point bloquant n°1. Sous l’évier, on stocke sacs, produits ménagers, pastilles lave-vaisselle. Installer un appareil d’environ 50 cm de haut (ordre de grandeur) signifie repenser l’ergonomie.
3) Le prix et la perception de valeur
Le prix annoncé à l’époque tournait autour de 799 $ (avec système d’acompte). À ce niveau, l’acheteur compare inconsciemment à :
- un composteur de cuisine “tout-en-un”,
- un broyeur d’évier,
- ou… rien du tout (le seau existant).
Si le bénéfice n’est “que” la séparation, la barre est haute. Si le bénéfice devient “moins de corvées + données + pilotage + conformité”, l’histoire change, surtout pour des usages semi-professionnels (petite restauration, résidences services, bureaux).
Ce que ça change pour l’emploi : nouveaux rôles, nouvelles compétences
Réponse directe : la réduction du gaspillage fait émerger une économie de services où l’emploi se crée dans la donnée, l’installation, la maintenance et l’accompagnement au changement.
C’est là que le pont avec notre série sur le marché du travail devient intéressant. Les solutions de gestion des biodéchets, même domestiques, tirent derrière elles une “queue” d’activités.
Les métiers qui montent (et pourquoi ils sont compatibles avec le télétravail)
- Chef·fe de produit (IoT / food tech) : arbitrage capteurs, UX, conformité, partenariats filières.
- Data analyst / BI “waste” : tableaux de bord, segmentation d’usages, détection d’anomalies. Très télétravail-compatible.
- ML engineer / MLOps : modèles de prédiction (volumes, typologies), déploiement edge vs cloud.
- Customer success & change management : formation, adoption, routines. Souvent hybride.
- Technicien·ne d’installation et de maintenance : rôle local, non télétravaillable, mais durable car lié au parc installé.
Les compétences à valoriser en 2026
- Compréhension de la chaîne “du déchet à la ressource” (méthanisation, compostage industriel, alimentation animale selon cadre local).
- Bases de data governance (anonymisation, consentement, sécurité).
- UX orientée “gestes du quotidien” : une friction minime vaut plus que dix fonctionnalités.
Position assumée : le secteur manque moins d’idées que de profils capables de faire le lien entre terrain, produit et données.
Guide pratique : décider si un dispositif sous évier a du sens
Réponse directe : vous devez évaluer votre “coût de friction” actuel et la maturité de votre écosystème de tri.
Voici une grille simple (utile pour un foyer, mais aussi pour un site de bureaux ou une petite structure) :
1) Mesurez votre douleur, pas vos intentions
Pendant 7 jours, notez :
- Combien de fois vous videz les déchets alimentaires ?
- Odeurs / fuites : 0 Ă 5.
- Temps passé (réel) : en minutes.
- Incidents (sac percé, bac sale, moucherons).
Si votre score est bas, un appareil risque d’être un achat gadget.
2) Vérifiez la sortie : que devient votre biodéchet ?
- Collecte municipale biodéchets ?
- Compostage de proximité ?
- Compostage individuel ?
- Tout-venant ?
Si la “sortie” est mal organisée, améliorer le “tri” est utile mais insuffisant. Priorité à la filière.
3) Pensez “système”, pas “appareil”
Le meilleur scénario est celui où l’appareil :
- réduit réellement les nuisances,
- s’intègre à votre cuisine,
- et alimente un suivi (mĂŞme simple) de vos volumes.
C’est exactement là que des services IA peuvent se positionner : tableaux de bord, recommandations, optimisation.
Ce que cette levée de fonds raconte sur la food tech (et l’IA en agriculture)
Réponse directe : quand les financements se resserrent, l’argent va vers des solutions qui touchent un problème mesurable : le gaspillage.
Le fait qu’un industriel comme Blanco mène la levée n’est pas anodin. Cela signale une logique “intégration cuisine” plutôt qu’un gadget isolé. Et cela rappelle un point : l’innovation en agriculture et agroalimentaire ne s’arrête pas au champ.
Dans la campagne « Intelligence artificielle dans l’agriculture et l’agroalimentaire », on parle souvent de prédiction de rendements, d’irrigation ou de qualité. Très bien. Mais si on laisse filer 20 à 30% en aval, on annule une partie des gains.
Une phrase que je répète souvent : le système alimentaire se gagne autant dans la logistique et les cuisines que dans les parcelles.
Et maintenant : la prochaine étape, c’est la donnée actionnable
Les dispositifs sous évier comme Sepura posent une question simple : veut-on seulement “rendre le tri plus propre”, ou veut-on réduire le volume jeté ? Les deux ne sont pas incompatibles, mais ce ne sont pas les mêmes objectifs.
Si vous êtes une entreprise agroalimentaire, un acteur de la restauration, une collectivité ou une startup : le terrain est clair. Les opportunités de 2026 se situent dans :
- l’IA appliquée à la prévention (prévision de demande, planification, réduction des invendus),
- l’instrumentation des flux (capteurs, catégorisation, reporting),
- et l’emploi qui va avec (data, produit, maintenance, accompagnement).
Une dernière question, qui vaut pour les foyers comme pour les organisations : et si votre prochain “projet IA” n’était pas d’optimiser la production, mais d’éviter que ce que vous produisez finisse à la poubelle ?