Productions inclusives & IA : le cadre EAVE–FMC

Intelligence artificielle dans les médias et les industries créatives••By 3L3C

Un cadre concret pour des coproductions inclusives—et une méthode pour encadrer l’IA en écriture, postprod et distribution. À appliquer dès le prochain projet.

coproductioninclusiondiversitéIA générativepostproductiongouvernanceindustries créatives
Share:

Featured image for Productions inclusives & IA : le cadre EAVE–FMC

Productions inclusives & IA : le cadre EAVE–FMC

Le 05/09/2025, EAVE et le Fonds des médias du Canada (FMC) ont mis sur la table un sujet que beaucoup d’équipes préfèrent traiter en « bonnes intentions » plutôt qu’en méthodes : l’inclusion dans les coproductions internationales. Leur rapport n’est pas un texte de posture. Il propose un cadre opérationnel — contrats, pratiques plateau, validation culturelle, partage des revenus — pour éviter que la coproduction ne devienne un copier-coller de rapports de force.

Ce timing n’a rien d’anodin. En cette fin 2025, l’IA s’est installée partout dans les industries créatives : développement, prévisualisation, casting “assisté”, montage, sous-titrage, marketing. Or l’IA amplifie ce qu’on lui donne : des données, des critères, des workflows. Si nos modèles de production restent inéquitables, l’IA ne va pas les corriger par magie. Elle va les industrialiser.

Voici ce que j’en retiens pour notre série « Intelligence artificielle dans les médias et les industries créatives » : les pratiques inclusives ne sont pas un “supplément d’âme”, ce sont des garde-fous concrets qui rendent aussi l’usage de l’IA plus fiable, plus éthique et franchement… plus rentable à long terme.

Pourquoi l’inclusion devient un sujet “tech” (et pas seulement RH)

Réponse directe : dès qu’un projet utilise de l’IA, l’inclusion se traduit en paramètres, en choix de données et en règles de décision. Donc, elle devient technique.

Dans une coproduction, les déséquilibres classiques sont connus : qui décide de la narration, qui contrôle le budget, qui signe les contrats, qui “porte” le projet en festivals, qui capte la valeur en distribution. Le rapport EAVE–FMC parle d’équité, transparence et souveraineté narrative. Ce triptyque est exactement celui qu’on devrait appliquer aux chaînes de production augmentées par l’IA.

Le piège 2025 : automatiser des biais existants

Quand une équipe introduit des outils IA pour accélérer (écriture, storyboards, dérushage, traduction, ciblage pubs), elle ajoute une couche de décisions implicites :

  • Quels corpus servent de rĂ©fĂ©rence ?
  • Qui valide la “qualité” et l’authenticitĂ© ?
  • Qu’est-ce qui est considĂ©rĂ© comme “standard” (accent, registre, codes culturels) ?
  • Qui a le dernier mot quand l’outil propose une version “plus vendeuse” ?

Si ces questions ne sont pas réglées au niveau production, l’IA devient un aspirateur à simplifications. Et la simplification, en narration, ressemble vite à un stéréotype.

Un principe Ă  retenir

Une production inclusive, c’est une production où les décisions critiques sont documentées, partagées et contestables — avant d’être automatisées.

C’est aussi ce qui réduit les frictions juridiques et réputationnelles, surtout quand des partenaires internationaux ou des communautés concernées sont impliqués.

Ce que le rapport change : passer du discours aux outils

Réponse directe : le rapport propose une boîte à outils qui touche toute la chaîne : développement, financement, production, postproduction, distribution.

Le lancement canadien a été calé pendant le TIFF, avec un panel dédié le 06/09/2025 (13h00–14h00) autour de la construction de productions inclusives et collaboratives, animé par Tamara Dawit, avec des intervenant·es de premier plan (BFI, Redcloud Studios/Shine Network Institute, Film Forge). Mais l’intérêt, ce n’est pas l’événement : c’est le niveau de granularité du cadre.

Développement : inclusion dès le design narratif

Le rapport insiste sur deux mécanismes très concrets :

  • Impliquer les communautĂ©s locales tĂ´t (pas Ă  la fin, quand tout est verrouillĂ©).
  • IntĂ©grer des consultant·es culturels pour sĂ©curiser l’authenticitĂ©.

Là où ça rencontre l’IA : si vous utilisez des outils génératifs pour explorer des pistes d’écriture, vous pouvez imposer une règle simple : aucune scène “sensible” ne passe en version de tournage sans revue culturelle formalisée. Ce n’est pas une censure ; c’est une assurance qualité narrative.

Financement & contrats : transparence et modèles de partage

Réponse directe : sans contrats équilibrés, l’inclusion reste un slogan.

Le rapport met en avant :

  • des modèles de partage du risque et de la rĂ©compense,
  • des budgets transparents,
  • des gabarits contractuels protĂ©geant les producteur·rices sous-reprĂ©senté·es.

Côté IA, c’est le moment idéal pour introduire des clauses qui évitent les zones grises :

  • usage autorisĂ© (ou non) d’IA sur les rushes, la voix, l’image,
  • traçabilitĂ© des versions (qui a gĂ©nĂ©rĂ© quoi, quand, avec quel outil),
  • règles sur l’entraĂ®nement de modèles internes (si applicable),
  • droits sur les Ă©lĂ©ments gĂ©nĂ©rĂ©s (et rĂ©utilisation future).

La plupart des équipes se réveillent trop tard, quand la postprod est déjà lancée.

Pratiques plateau : inclusion = sécurité + performance

Réponse directe : des règles d’inclusion sur le plateau améliorent aussi la productivité.

Le rapport cite notamment :

  • des guidelines de recrutement d’équipes plus inclusives,
  • un code de conduite obligatoire,
  • des mesures de bien-ĂŞtre (plafonnement des heures, accès Ă  des services de soutien).

Mon opinion : c’est là que l’industrie a le plus à gagner immédiatement. Les tournages “héroïques” à rallonge sont souvent vendus comme une preuve d’engagement artistique. En réalité, ce sont des usines à erreurs, conflits et surcoûts.

Et l’IA dans tout ça ? Elle peut aider à mieux planifier (callsheets, optimisation de planning, détection de risques), mais elle ne doit pas devenir un prétexte pour presser davantage. Si l’outil permet de gagner 45 minutes, on peut les réinvestir en sécurité, en repos, en coordination. C’est un choix de management.

Postproduction : la “souveraineté narrative” comme jalon

Réponse directe : la postprod est l’endroit où une histoire peut être “reconfigurée” sans que ça se voie.

Le rapport propose des points de contrôle culturels pendant le montage et des processus pour protéger la souveraineté narrative, en particulier pour des créateur·rices autochtones, noir·es et racisé·es.

Avec l’IA, ce point devient encore plus sensible :

  • un outil de montage assistĂ© peut privilĂ©gier des rythmes “standards”,
  • une IA de traduction peut aplatir des registres, de l’argot, des rĂ©fĂ©rences,
  • un outil de nettoyage audio peut altĂ©rer une diction ou un accent.

Action simple : définir un jalon “revue culturelle” au même niveau qu’un étalonnage ou un mixage validé. Si ce jalon n’est pas passé, on ne verrouille pas.

Distribution & festivals : la visibilité fait partie de l’équité

Réponse directe : l’inclusion se mesure aussi à qui apparaît sur l’affiche… et dans quel territoire.

Le rapport parle de coordination des premières en festival, de fenêtres de sortie et de partage équitable des revenus. En 2025, l’IA est déjà très utilisée pour la distribution (ciblage, segmentation d’audience, optimisation des créas). C’est utile, mais attention : les algorithmes de recommandation privilégient ce qui ressemble à ce qui a déjà marché.

Solution pragmatique : ajouter une contrainte de distribution équitable dans vos objectifs marketing :

  • diversitĂ© des visuels testĂ©s,
  • diversitĂ© des angles narratifs promus,
  • KPIs par territoire et par partenaire de coproduction.

Mode d’emploi : appliquer ce cadre à une production augmentée par l’IA

Réponse directe : traitez l’inclusion comme un système de qualité, avec des jalons, des responsables et des preuves.

Je propose un plan en 7 étapes, applicable à une série, un doc, un long métrage ou même un projet immersif.

  1. Cartographier les décisions sensibles : narration, casting, langue, musique, archives, représentation.
  2. Nommer un·e responsable “inclusion & IA” (pas forcément une personne dédiée, mais une responsabilité claire).
  3. Formaliser une charte d’usage de l’IA : outils autorisés, données, limites, validation.
  4. Intégrer des revues culturelles à trois moments : synopsis/dialogues, pré-montage, montage final.
  5. Standardiser la transparence budgétaire : lignes IA (licences, prestas, compute), temps humain de validation.
  6. Contractualiser la traçabilité : versioning, logs, droits sur outputs générés.
  7. Mesurer : pas seulement “parité”, mais aussi conditions de travail, temps de validation, incidents, satisfaction des partenaires.

Exemple concret (simple mais réaliste)

Une coproduction Canada–Europe développe une mini-série avec une intrigue ancrée dans une communauté locale. L’équipe utilise l’IA pour :

  • proposer des variations de scènes,
  • gĂ©nĂ©rer des animatiques,
  • accĂ©lĂ©rer sous-titrage et doublage de travail.

Application du cadre :

  • des consultant·es culturels valident les scènes clĂ©s avant script lock,
  • des clauses interdisent l’entraĂ®nement d’un modèle sur les rushes,
  • la postprod inclut une revue culturelle avant picture lock,
  • le marketing A/B teste des bandes-annonces qui ne “blanchissent” pas le propos pour Ă©largir artificiellement l’audience.

Résultat attendu : moins de retours tardifs, moins de crises de communication, et une œuvre plus cohérente avec ce qu’elle prétend raconter.

Questions que vos équipes vont poser (et les réponses utiles)

“Est-ce que ça va nous ralentir ?”

Réponse directe : au début, un peu. Ensuite, ça évite des retours tardifs qui coûtent beaucoup plus cher.

Un aller-retour de montage, une réécriture en tournage, une polémique sur une représentation : tout ça consomme des semaines et du budget. Un jalon de validation bien placé coûte moins cher que la réparation.

“Comment concilier créativité et points de contrôle ?”

Réponse directe : en contrôlant les décisions, pas les idées.

On peut explorer 20 versions d’une scène avec l’IA. Mais on ne valide qu’une version qui respecte l’authenticité, les personnes concernées et les accords de coproduction.

“Quel KPI suivre pour prouver l’impact ?”

Réponse directe : suivez des indicateurs de processus, pas uniquement des résultats finaux.

  • nombre de retours majeurs après jalon,
  • temps moyen de validation,
  • taux de turnover sur le plateau,
  • incidents liĂ©s au code de conduite,
  • rĂ©partition des prises de parole en dĂ©cisions clĂ©s (production, montage, marketing).

Une opportunité claire pour le Canada (et pour vos projets)

Le rapport EAVE–FMC arrive à un moment où le Canada veut rester compétitif à l’international tout en protégeant une diversité de voix, y compris autochtones. Le FMC investit massivement dans l’écosystème (son enveloppe 2025-2026 annoncée à 346 M$ renforce l’idée que l’inclusion est une stratégie industrielle, pas une note de bas de page).

Et voici le lien direct avec l’IA dans les médias : plus vos processus sont transparents, plus vos usages de l’IA sont défendables, auditables et acceptables. L’inclusion devient une condition de robustesse.

Ce que je recommande aux producteur·rices et responsables innovation en 2026 : prendre ce cadre et l’utiliser comme une check-list de “production responsable”, au même titre que la sécurité plateau ou la conformité juridique. Vos équipes créatives y gagneront de la clarté. Vos partenaires y gagneront de la confiance. Et votre usage de l’IA cessera d’être un angle mort.

La question, maintenant, est simple : dans votre prochain projet, à quel moment précis l’inclusion devient-elle une décision vérifiable — plutôt qu’une intention ?