L’initiative « East Coast in Focus » du CMF montre comment l’IA peut soutenir l’inclusion et la visibilité des récits atlantiques. Mode d’emploi.

IA et récits de l’Atlantique : cap sur l’inclusion
Le 26/11/2025, le Canada Media Fund (CMF) a lancé la saison 4 de sa série vidéo Lights, Camera, Inclusion sous le titre « East Coast in Focus ». Le message est clair : les provinces atlantiques ne sont pas un « hors-champ » de l’industrie canadienne, mais un centre narratif à part entière—avec ses talents, ses festivals, ses réalités de production, et aussi ses angles morts en matière de visibilité.
Dans notre série éditoriale Intelligence artificielle dans les médias et les industries créatives, je vois cette initiative comme un signal utile : la diversité régionale ne se décrète pas, elle se fabrique. Et en 2025, une partie de cette fabrication passe par de bons outils—dont l’IA—pour mieux développer des projets, affiner des dossiers de financement, comprendre des audiences, et distribuer des œuvres sans se diluer.
Ce qui suit n’est pas un résumé de l’annonce du CMF. C’est une lecture « terrain » : ce que ce focus sur l’Est canadien change, et comment l’IA peut renforcer (ou fragiliser) les dynamiques d’inclusion et de représentation.
Mettre l’Est “au centre” : pourquoi ça compte maintenant
L’idée centrale : la géographie pèse encore lourd sur les carrières audiovisuelles. Malgré la visioconférence, les workflows cloud et les tournages plus légers, la proximité des grands hubs (Toronto, Montréal, Vancouver) continue d’influencer l’accès aux décideurs, aux équipes, aux studios, aux post-productions, et aux opportunités.
Le CMF rappelle implicitement une réalité que beaucoup de créatifs connaissent : on peut avoir un projet solide, et pourtant se heurter à une barrière d’écosystème. Sur la côte Est, cette barrière prend souvent trois formes :
- Accès au financement et aux partenaires : moins de rendez-vous “naturels” avec diffuseurs, distributeurs, agents.
- Taille des équipes et polyvalence : les profils portent plusieurs casquettes, ce qui accélère l’apprentissage… mais augmente la charge.
- Visibilité nationale : les œuvres existent, parfois même avec un succès public, mais elles circulent moins dans les réseaux de prescription.
L’initiative East Coast in Focus est intéressante parce qu’elle ne parle pas uniquement de productions. Elle met en avant un écosystème : festivals, coopératives, commissions du film, organisations documentaires, communautés artistiques, voix afro-descendantes, acadiennes, autochtones ou issues de minorités.
Et là , l’IA entre en scène : si on veut renforcer la représentation régionale, il faut aussi optimiser le “chemin” entre création et audience.
Ce que le CMF met en lumière : un écosystème qui tient par ses institutions
Réponse directe : sur la côte Atlantique, les festivals et organisations structurent la carrière autant que les tournages. La saison 4 rassemble des profils qui incarnent cette colonne vertébrale : directions de festivals, commissions, organisations documentaires, coopératives, producteurs, scénaristes et réalisateurs.
Des festivals qui font plus que “programmer”
Dans les régions, un festival ne sert pas seulement à projeter des films. Il sert à :
- créer des rencontres professionnelles (coproduction, vente, recrutement),
- faire émerger des talents (résidences, incubateurs, programmes de percée),
- donner une légitimité qui facilite ensuite l’accès aux guichets et diffuseurs.
C’est précisément le type d’infrastructure qui peut être amplifiée par des usages IA concrets : analyse de données de billetterie, segmentation d’audience, optimisation des campagnes sociales, repérage de tendances de programmation.
Des œuvres déjà populaires, mais pas toujours “capitalisées”
Le CMF cite plusieurs succès associés à la région (séries et films connus du public). La leçon business est simple : le talent existe déjà . Le sujet, c’est la capacité à transformer ces succès en trajectoires durables : nouvelles commandes, deals internationaux, développement de “slates” (portefeuilles) et consolidation d’entreprises.
Là encore, l’IA peut jouer un rôle utile—si elle est utilisée comme outil d’augmentation plutôt que comme pilote automatique.
IA + inclusion : trois usages qui aident vraiment les créateurs régionaux
Réponse directe : l’IA est la plus utile quand elle réduit le coût de la distance (réseau, temps, accès au marché) sans uniformiser les voix. Voici trois leviers que j’ai vus fonctionner, y compris dans des structures petites ou moyennes.
1) Développement créatif : accélérer sans aplatir
On associe souvent IA et “génération de scénarios”. La meilleure utilisation, selon moi, est plus modeste et plus efficace : structurer, tester, clarifier.
Concrètement :
- Décliner un pitch en 5 versions selon les interlocuteurs (diffuseur, festival, fonds, partenaire international).
- Produire une bible de série cohérente (personnages, arcs, tonalité) avec des contrôles de continuité.
- Simuler des retours de lecture : “ce qui manque”, “ce qui est confus”, “où l’émotion retombe”.
Règle de sécurité : la voix doit rester humaine. Utilisez l’IA pour travailler la forme et la clarté, pas pour remplacer l’expérience vécue, surtout quand on parle de récits identitaires ou communautaires.
2) Dossiers de financement : mieux raconter le projet aux financeurs
Les guichets de financement demandent des dossiers structurés, des plans d’audience, une articulation de l’impact, parfois des éléments EDIA (équité, diversité, inclusion, accessibilité). Beaucoup de créateurs savent faire le film, moins savent “vendre” le dossier.
L’IA peut aider à :
- mettre au propre la logique du budget (catégories, hypothèses),
- rédiger un plan marketing cohérent avec la réalité régionale,
- préparer des annexes : logline, synopsis long, note d’intention, stratégie festival.
Attention : ne soumettez jamais un texte IA brut. Les jurys repèrent vite les formulations génériques. Il faut des détails : lieux, partenaires, calendrier, intentions artistiques précises.
3) Audience insights : viser juste (sans trahir l’œuvre)
La promesse la plus sous-estimée de l’IA dans les médias, c’est la lecture des signaux faibles : commentaires, taux de rétention, segments d’audience, performance des trailers, retours de festivals.
Pour un projet issu d’une région moins “centrale”, ça change la donne : vous pouvez construire une stratégie de distribution basée sur des preuves.
Exemples d’actions :
- Identifier les communautés d’intérêt (diasporas, francophonie, public documentaire, public YA, etc.).
- Ajuster les formats courts (capsules, extraits) selon ce qui retient l’attention.
- Tester deux axes de bande-annonce : “personnages” vs “enjeu social”, puis mesurer.
Le résultat attendu : moins d’argent gaspillé, plus de précision, donc plus de chances de faire exister une œuvre au niveau national.
Les risques : quand l’IA menace la diversité régionale
Réponse directe : si l’IA devient un filtre de standardisation, elle peut étouffer exactement ce que le CMF cherche à protéger. Trois dangers sont particulièrement pertinents pour les récits de l’Atlantique.
Standardisation des tonalités
Les modèles génératifs tendent à produire une langue “moyenne” et des structures narratives très reconnaissables. Or, ce qui fait la force des récits régionaux, c’est souvent :
- un rythme,
- des expressions,
- une rugosité,
- une manière locale d’être drôle ou tragique.
Si on “corrige” tout pour coller aux normes des hubs, on perd l’essentiel.
Biais de données et invisibilisation
Si les données d’entraînement et les benchmarks d’audience favorisent les marchés dominants, les recommandations algorithmiques peuvent pousser les créateurs à copier ce qui marche déjà .
Position claire : la diversité ne sort pas d’une moyenne statistique. Elle sort d’un choix éditorial, et d’un financement qui accepte le risque.
Dépendance aux outils propriétaires
Les petites structures peuvent se retrouver dépendantes de plateformes coûteuses et opaques. Il vaut mieux privilégier des pratiques simples : chartes internes, méthodes reproductibles, et outils que l’équipe maîtrise.
Feuille de route : comment une structure régionale peut adopter l’IA en 30 jours
Réponse directe : partez d’un besoin, pas d’un outil. Voilà un plan réaliste (et sans fantasme technologique) pour une équipe créative ou un organisme culturel en Atlantique.
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Semaine 1 — Cartographier les tâches répétitives
- rédaction de pitchs, dossiers, posts,
- comptes rendus de réunions,
- préparation de communiqués et press kits.
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Semaine 2 — Créer une “bibliothèque de voix”
- exemples de textes validés (communiqués, bios, ton éditorial),
- glossaire local (noms de lieux, expressions, références culturelles),
- règles de sensibilité (communautés, termes à éviter, posture).
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Semaine 3 — Mettre en place deux cas d’usage
- un cas “créatif” (bible, synopsis, continuité),
- un cas “marché” (segmentation audience, angles de diffusion).
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Semaine 4 — Mesurer et verrouiller l’éthique
- indicateurs simples : temps gagné, taux de réponse, performance des campagnes,
- règles : validation humaine systématique, traçabilité des versions, confidentialité.
Cette approche est compatible avec l’esprit Lights, Camera, Inclusion : on garde la voix, on gagne du temps, on élargit l’accès.
Ce que “East Coast in Focus” dit à toute l’industrie canadienne
Réponse directe : la représentation régionale est une stratégie industrielle, pas une case à cocher. Quand le CMF met en avant des talents et des institutions de l’Atlantique, il rappelle que les histoires fortes naissent souvent loin des centres—mais qu’elles ont besoin d’infrastructures pour voyager.
En 2025, l’IA peut être une de ces infrastructures : un moyen de mieux formuler un projet, de mieux défendre un dossier, de mieux comprendre un public, de mieux diffuser une œuvre. Elle peut aussi devenir une machine à lisser les identités. Tout dépend de la façon dont on l’intègre.
Si vous travaillez dans les médias, un festival, une boîte de prod, une coopérative, ou une institution culturelle, la bonne question n’est pas “faut-il utiliser l’IA ?”. La bonne question est : qu’est-ce qu’on refuse de perdre en chemin : la voix, la communauté, la singularité ?
Une région n’a pas besoin qu’on parle à sa place. Elle a besoin qu’on l’aide à être entendue.
Et maintenant : passer de l’inspiration à l’implémentation
Vous pouvez regarder une série d’entretiens comme East Coast in Focus et vous sentir inspiré… puis retourner à vos contraintes de budget, de temps, de réseau. Mon conseil : faites l’inverse. Partez d’un irritant concret, choisissez un usage IA, testez-le pendant 2 semaines, gardez ce qui marche et jetez le reste.
Si vous deviez choisir un seul point de départ, je miserais sur l’audience insight : c’est là que l’IA apporte rapidement des preuves, et que les régions gagnent en puissance sans renier leurs récits.
Quelle serait la première tâche—dans votre chaîne de création ou de diffusion—que vous aimeriez raccourcir de 30% dès janvier ?