Le FMC investit 6,966 M$ dans 23 docs POV. Ce que ça change pour l’IA en production, postprod, accessibilité et conformité au Canada.

Docs d’auteur au Canada : 7 M$ et l’IA en toile de fond
Le 27/08/2025, le Fonds des médias du Canada (FMC) a annoncé 6 966 000 $ investis dans 23 documentaires via son programme POV. Sur le papier, c’est une nouvelle de financement. En pratique, c’est un signal plus fort : le documentaire d’auteur canadien continue d’être soutenu, au moment même où l’intelligence artificielle s’invite dans toutes les étapes de production.
Et c’est là que ça devient intéressant pour les producteurs, diffuseurs, réalisateurs, studios de postproduction et responsables innovation. L’IA n’est pas seulement un sujet « à traiter » dans les films ; c’est une boîte à outils qui change la manière de rechercher, dérusher, monter, localiser, et même de sécuriser les droits. Le FMC finance des œuvres point de vue (POV) : des projets où l’intention artistique est centrale. Autrement dit : un terrain parfait pour tester une idée simple que je défends depuis des mois : l’IA est utile quand elle sert la voix du film, pas quand elle la remplace.
Ce que dit vraiment l’annonce du FMC (au-delà du montant)
Le fait clé : 23 documentaires financés pour 6 966 000 $. Mais les détails comptent, parce qu’ils révèlent où se trouve l’élan industriel.
- 8 documentaires en français reçoivent 2 295 000 $
- 15 documentaires en anglais reçoivent 4 671 000 $
- Répartition des sociétés de production retenues : 12 au Québec, 6 en Ontario, 2 en Colombie-Britannique, 1 en Alberta, 1 au Yukon, 1 à Terre-Neuve-et-Labrador, dont une coproduction Terre-Neuve-et-Labrador–Ontario
Pourquoi cette répartition compte en 12/2025
En fin d’année, beaucoup d’équipes font leurs bilans et préparent leurs slates 2026. La diversité géographique ici rappelle une réalité : l’innovation ne se passe pas uniquement à Toronto ou Montréal, surtout quand des outils d’IA (montage assisté, transcription, pré-étalonnage, traduction) réduisent une partie des frictions logistiques.
Et la part francophone (8 projets) mérite d’être soulignée : au Canada, produire en français implique souvent des enjeux plus serrés de marché, de distribution et de doublage. Or, l’IA est précisément en train de transformer ces postes… à condition de l’encadrer correctement.
Le programme POV : une logique “point de vue”, pas “format”
Le POV finance des documentaires one-off (œuvres unitaires) portés par une intention claire. Cette logique est compatible avec l’IA si on part du bon principe :
Dans un documentaire d’auteur, l’IA doit accélérer le “comment”, jamais décider du “pourquoi”.
L’IA dans le documentaire : ce qui marche déjà (et ce qui abîme les films)
Réponse directe : l’IA apporte le plus de valeur sur les tâches répétitives et volumineuses (audio, texte, organisation), et le plus de risques quand on l’utilise pour fabriquer du sens (reconstitutions floues, images trompeuses, voix artificielles non déclarées).
Préproduction : recherche, préparation, repérage
Les équipes doc passent un temps énorme sur la matière avant même de tourner. L’IA aide, mais seulement si elle est traitée comme une assistante.
Usages utiles et réalistes :
- Synthèse de dossiers (rapports, archives publiques, articles) pour établir un premier panorama
- Préparation d’entretiens : génération de grilles de questions à affiner (et à challenger)
- Cartographie de personnages / enjeux sous forme de timelines ou de matrices (qui, quand, oĂą, conflit)
Risque courant : avaler des synthèses sans vérifier. Le doc n’a pas besoin d’une prose fluide ; il a besoin de faits béton.
Tournage : l’IA n’est pas sur le plateau… mais elle influence la captation
Sur le plateau, l’IA est rarement la star. Elle agit plutôt “dans l’ombre” :
- conseils de workflow data (nomenclature, checksum, sauvegardes)
- aide à la prise de notes structurées (metadata scène, intervenant, thème)
Le gain est simple : si vous captez mieux vos métadonnées, vous montez plus vite, et vous réduisez les dépassements.
Postproduction : l’endroit où l’IA fait gagner des semaines
C’est ici que les gains sont les plus tangibles.
- Transcription automatique (FR/EN) : indexation des rushes, recherche par mots-clés, création de paper edits
- Dérushage assisté : regroupement par thèmes, identification de moments forts, détection d’intervenants
- Sous-titrage et traduction : pré-version rapide avant une finition humaine
- Nettoyage audio (réduction de bruit, égalisation de base) pour accélérer l’assemblage
Mon point de vue : si vous financez un doc, budgétez l’IA comme un poste de productivité, pas comme une ligne “gadget”. Un abonnement de transcription bien utilisé peut libérer des jours de montage… et ces jours se transforment en meilleure narration.
Ce que le financement du FMC peut catalyser côté innovation
Réponse directe : un financement public n’encourage pas seulement la production, il encourage des standards. Avec 23 projets, on peut diffuser de bonnes pratiques à l’échelle d’un secteur.
1) Normaliser des workflows “IA + humain”
Le scénario le plus sain pour 2026 : une chaîne où l’IA prépare, l’humain décide.
Exemple de workflow “propre” :
- transcription + indexation IA des rushes
- paper edit préliminaire (assistant + IA)
- montage narratif (monteur, réalisateur)
- sous-titres IA → correction humaine
- QC final + conformité diffuseur
La valeur n’est pas “l’IA fait le montage”. La valeur, c’est : l’équipe passe plus de temps sur le rythme, la structure, l’éthique.
2) Renforcer l’accessibilité (et la découvrabilité)
Pour les docs, l’accessibilité n’est pas un bonus. C’est une condition d’audience.
L’IA accélère :
- sous-titrage sourds et malentendants (pré-version)
- audiodescription (pré-script) à finaliser par des pros
- versions linguistiques pour marchés secondaires
Résultat : plus de chance d’être vu, acheté, programmé. Et en 12/2025, c’est crucial : l’attention est rare, la concurrence des plateformes est brutale.
3) Mieux protéger les œuvres (droits, traçabilité, conformité)
L’IA amène aussi des zones grises : voix clonées, images générées, archives mal sourcées. Les bailleurs et diffuseurs vont demander plus de clarté.
Ce que j’encouragerais sur tout projet financé :
- un journal de production qui note où l’IA a été utilisée
- une déclaration de transparence (interne) sur les contenus synthétiques
- une validation juridique explicite sur les éléments sensibles (voix, ressemblances, marques)
Le public accepte la technologie. Il n’accepte pas d’être trompé.
Les 5 décisions “IA” à prendre avant d’entrer en montage
Réponse directe : si vous attendez la salle de montage pour décider, vous paierez deux fois (temps + stress). Voici une checklist que j’utilise.
-
Quelles données peuvent sortir de votre environnement ?
Définissez ce qui reste local (rushes, audio brut) et ce qui peut passer par des services cloud (transcriptions anonymisées, par exemple). -
Quelle est votre politique sur les voix et visages synthétiques ?
Zéro tolérance sans consentement écrit. Point. -
Qui valide les sorties IA ?
Une seule personne responsable (souvent le monteur chef ou le réalisateur) pour éviter les versions parallèles. -
Quel est votre seuil de qualité ?
“Assez bon pour travailler” n’est pas “assez bon pour livrer”. Fixez le moment où l’humain reprend la main. -
Comment allez-vous documenter l’usage IA ?
Un simple fichier partagé peut suffire, mais il doit exister dès le jour 1.
Pourquoi les docs “POV” vont compter dans le débat sur l’IA
Réponse directe : parce que le documentaire d’auteur est l’endroit où la confiance est la plus fragile, et donc le meilleur endroit pour définir des règles.
Les documentaires POV ont une responsabilité particulière : ils ne vendent pas seulement une histoire, ils vendent une promesse de regard. L’IA peut aider à assembler le matériau, mais elle peut aussi rendre une manipulation plus facile si on ne pose pas de garde-fous.
Ce que je trouve encourageant dans l’annonce du FMC, c’est la continuité d’un soutien à des projets où l’intention est forte. Si l’industrie canadienne veut avancer intelligemment, elle devrait faire des docs financés un laboratoire de pratiques :
- transparence
- accessibilité
- efficacité de production
- et respect strict du réel
Prochaine étape : transformer l’investissement en avantage durable
Les 6 966 000 $ investis dans 23 documentaires ne servent pas seulement à “faire des films”. Ils peuvent aussi servir à mieux faire : mieux organiser la production, mieux atteindre les publics, mieux protéger les œuvres. Et c’est exactement le point de rencontre avec notre série « Intelligence artificielle dans les médias et les industries créatives » : l’IA n’est pas une mode, c’est une reconfiguration des méthodes.
Si vous produisez ou accompagnez des documentaires (au Canada ou en coproduction), je vous recommande une action simple dès cette semaine : auditez votre pipeline. Où perdez-vous du temps ? Où la qualité baisse-t-elle sous pression ? Ce sont souvent les meilleurs endroits pour introduire une couche IA—avec des règles claires.
La question qui va départager les équipes en 2026 n’est pas “utilisez-vous l’IA ?”. C’est : pouvez-vous prouver que vous l’utilisez sans abîmer la confiance du public ?