Le CRTC renforce la vidéo décrite et l’audiodescription. Voici comment l’IA aide les plateformes à livrer plus vite, sans sacrifier la qualité.

Accessibilité vidéo : l’IA pour répondre au CRTC
Le 19/12/2025, le CRTC a envoyé un message très clair aux plateformes de streaming et aux services à la demande : l’accessibilité n’est plus une option “quand on aura le temps”. Les exigences en vidéo décrite et en audiodescription s’élargissent, avec un impact direct sur les équipes de production, de postproduction et de diffusion.
Et c’est là que beaucoup d’entreprises se trompent : elles abordent l’audiodescription comme un “livrable de conformité” à fabriquer en fin de chaîne. Résultat : délais, surcoûts, qualité inégale, et une expérience utilisateur parfois frustrante pour les personnes aveugles ou malvoyantes. Il existe une approche plus robuste : intégrer l’accessibilité au flux de création dès le départ, et utiliser l’IA pour industrialiser ce qui peut l’être — sans sacrifier la qualité éditoriale.
Dans cette édition de notre série « Intelligence artificielle dans les médias et les industries créatives », je vous propose une lecture pratique : ce que signifie ce durcissement au Canada, pourquoi ça compte aussi pour les acteurs francophones (y compris hors Canada), et comment bâtir un workflow audiodescription “IA + humains” qui tient la route.
Ce que change l’élargissement des exigences du CRTC
Le point essentiel : le CRTC pousse les services de streaming et les plateformes à la demande à améliorer l’accessibilité de leurs catalogues pour les publics aveugles ou partiellement voyants, via des obligations renforcées autour de la vidéo décrite et de l’audiodescription.
Même si l’article source est derrière un paywall, le signal réglementaire est limpide et cohérent avec les consultations et plans d’accessibilité menés ces derniers mois : l’accessibilité devient une composante structurante de la distribution, au même titre que le sous-titrage ou les formats techniques.
Pourquoi ça tombe maintenant (et pourquoi ça va s’accélérer)
Réponse directe : parce que les habitudes de consommation ont basculé. Quand une part croissante de l’audience passe par des plateformes à la demande, la régulation suit le public.
Deux effets mécaniques en découlent :
- La volumétrie explose : catalogues plus vastes, mises en ligne plus fréquentes, cycles de vie plus longs.
- La pression sur les délais augmente : pour une sortie mondiale le même jour, l’accessibilité doit être prête dès le lancement, pas “plus tard”.
Ce que ça implique concrètement pour les plateformes et producteurs
Si vous êtes diffuseur, plateforme, producteur délégué, ou prestataire de postprod, attendez-vous à une réalité simple : l’audiodescription ne sera plus traitée comme un “bonus”. Elle devient un élément attendu du service.
Cela touche :
- les contrats et cahiers des charges (qui porte le coût, qui valide, qui livre) ;
- les plannings (validation éditoriale, enregistrement voix, mixage) ;
- la data (métadonnées, versions, suivi qualité) ;
- l’outillage (gestion de versions, contrôle de conformité, QA).
L’accessibilité comme moteur d’innovation dans les workflows créatifs
La meilleure manière d’y répondre n’est pas de “faire plus vite”. C’est de faire différemment : traiter l’accessibilité comme une extension naturelle du récit.
Un bon contenu accessible, c’est un contenu dont l’intention est plus lisible : qui fait quoi, où, avec quelle émotion, et pourquoi la scène compte. L’accessibilité oblige à clarifier. Et, paradoxalement, ça aide aussi les équipes internes : documentation, repérage, recherche, réutilisation des assets.
Vidéo décrite vs audiodescription : ne pas tout mélanger
Dans les échanges terrain, j’entends souvent “on a fait la description” sans distinguer les formats.
- Audiodescription (AD) : narration additionnelle (souvent une voix) décrivant les éléments visuels essentiels entre les dialogues.
- Vidéo décrite : selon les marchés, le terme peut recouvrir des pratiques proches (piste dédiée, version spécifique, ou exigences de diffusion). L’enjeu commun reste la description utile : actions, expressions, informations à l’écran.
La règle pratique : votre process doit produire une piste descriptive livrable, testable, et cohérente avec la version finale (montage, timings, mix).
Le vrai risque : produire “pour cocher une case”
Quand l’accessibilité est traitée en urgence, on obtient des descriptions :
- trop littérales (“il marche” toutes les 10 secondes),
- en retard sur l’action (timing mal calé),
- trop bavardes (elles écrasent le son d’ambiance),
- ou trop pauvres (elles ratent l’information narrative).
Et ça se voit tout de suite côté utilisateur. Une audiodescription moyenne fait décrocher ; une bonne audiodescription donne envie de rester.
Comment l’IA aide vraiment (et là où elle ne suffit pas)
Réponse directe : l’IA est excellente pour préparer et accélérer l’audiodescription, mais elle ne doit pas être le seul juge de la qualité narrative et culturelle.
L’approche la plus fiable en 2025–2026 est hybride : IA pour la productivité, humains pour l’éditorial, la sensibilité et la validation.
Ce que l’IA automatise déjà très bien
- Pré-analyse des scènes
- détection de plans, changements de scènes, repérage des moments “silencieux” où placer l’AD ;
- identification des personnages récurrents (quand les données de production le permettent).
- Brouillon de script d’audiodescription
- proposition de phrases courtes, factuelles ;
- suggestions de priorités (ce qui est indispensable vs décoratif).
- Alignement temporel et repérage audio
- calcul de fenĂŞtres de narration ;
- alertes quand une proposition d’AD dépasse l’espace disponible.
- Contrôle qualité “mécanique”
- cohérence de terminologie (noms, lieux) ;
- vérification de longueur, densité, répétitions ;
- détection d’écrasement avec dialogues ou effets.
Ce sont des gains réels. Dans des projets catalogues (séries, documentaires, émissions de flux), j’ai constaté que l’IA réduit surtout le temps de préparation : ce qui prenait une journée de repérage peut tomber à quelques heures, avec un humain qui corrige et affine.
LĂ oĂą il faut garder une main humaine
L’IA échoue encore trop souvent sur :
- l’implicite narratif (ce qu’il faut dire parce que c’est important, même si c’est “visible”) ;
- l’humour, l’ironie, le sous-texte ;
- les références culturelles (surtout en français : registres, nuances, tutoiement/vouvoiement, tonalité) ;
- la hiérarchisation (quoi décrire quand le temps manque).
Une phrase d’audiodescription peut être correcte factuellement et pourtant mauvaise narrativement. C’est l’écart à combler.
Synthèse vocale : utile, mais pas partout
La synthèse vocale de qualité est devenue crédible pour certains usages (news, contenus courts, catalogues à faible budget), mais elle reste un sujet sensible pour des fictions premium.
Un cadre réaliste :
- TTS (voix de synthèse) pour prototypes, tests utilisateurs, ou contenus volumétriques ;
- voix humaine pour œuvres où la direction artistique de l’AD compte (rythme, chaleur, émotion, respiration).
Et si vous utilisez une voix synthétique, faites-le proprement : cohérence de timbre, prosodie naturelle, mixage soigné, et validation par des utilisateurs concernés.
Mettre en place un workflow “IA + éditorial” en 30 jours
Réponse directe : vous pouvez passer d’un traitement artisanal à un pipeline robuste en un mois, à condition de décider qui fait quoi et quand.
Semaine 1 : cadrage et standard interne
- Définir votre “definition of done” : piste AD, script, métadonnées, format de livraison.
- Nommer un responsable accessibilité (même à temps partiel) : quelqu’un doit arbitrer.
- Choisir un guide de style (ton, longueur de phrases, niveau de détail, règles sur les noms).
Semaine 2 : outillage IA et points de contrĂ´le
- Sélectionner un outil (ou une chaîne) capable de : segmentation, brouillon de script, repérage temporel.
- Fixer des gates :
- validation script (éditeur AD),
- validation timing (postprod),
- validation mix (audio),
- test utilisateur (si possible, panel ou association partenaire).
Semaine 3 : pilote sur 1–2 contenus
Choisissez :
- un épisode simple (peu de personnages, narration claire) ;
- et un épisode “dur” (action, montage rapide, beaucoup d’infos visuelles).
Mesurez trois métriques, sans vous raconter d’histoires :
- temps total (prépa + écriture + enregistrement + mix) ;
- nombre d’itérations avant validation ;
- retours utilisateurs (compréhension, confort, surcharge).
Semaine 4 : industrialisation et gouvernance
- Créer un template de brief AD par programme.
- Mettre en place un suivi de versions (montage vX → AD vX).
- Documenter les décisions récurrentes (noms, termes, style).
Une organisation qui traite l’accessibilité comme un flux (et pas un ticket) réduit les urgences de fin de projet.
Questions fréquentes (celles que les équipes se posent vraiment)
“Combien ça va coûter ?”
Réponse directe : ça dépend surtout du volume, du genre, et du niveau de finition (voix humaine vs synthèse). L’IA baisse le coût de préparation, mais ne remplace pas la validation éditoriale et le mixage si vous visez une qualité solide.
“Qui doit porter la responsabilité : plateforme ou producteur ?”
Dans la pratique, ça se négocie. Mon avis : la plateforme doit fixer un standard clair, mais le producteur (et sa postprod) est souvent le mieux placé pour intégrer l’AD tôt, car il maîtrise le montage, les intentions et les éléments narratifs.
“Peut-on faire de l’AD à partir du script ?”
Oui, mais uniquement comme point de départ. Le montage final change tout : timing, silences disponibles, éléments ajoutés à l’image. L’AD se verrouille sur le master final.
Ce que le virage du CRTC change pour l’écosystème IA des médias
Le point central : l’élargissement des exigences du CRTC agit comme un accélérateur de marché. Quand la conformité devient structurante, l’innovation se déplace des “démos” vers les processus de production réels.
Pour les industries créatives, c’est une bonne nouvelle si on l’aborde avec sérieux :
- l’accessibilité pousse à mieux structurer les assets (métadonnées, versions, masters) ;
- l’IA devient un outil d’atelier, pas un gadget ;
- la qualité éditoriale retrouve sa place, parce que l’audiodescription est un acte d’écriture.
Si vous diffusez au Canada — ou si vous travaillez avec des plateformes qui veulent standardiser leurs catalogues — le bon moment pour investir dans un pipeline audiodescription, c’était hier. Le deuxième meilleur moment, c’est maintenant.
Vous faites partie de ceux qui produisent, postproduisent ou distribuent des contenus : votre workflow d’accessibilité est-il pensé pour tenir la cadence d’un catalogue, ou seulement pour survivre à la prochaine deadline ?