Le surpartage sur les réseaux alimente spearphishing et fraude BEC. Découvrez comment l’IA aide à détecter l’exposition et prévenir les attaques.

Surpartage sur les réseaux : la porte d’entrée des attaques
Un seul post LinkedIn peut suffire à rendre une attaque de spearphishing crédible. Pas parce qu’il “révèle un secret”, mais parce qu’il fournit le contexte : votre stack, vos partenaires, vos projets, vos déplacements, votre organigramme informel. Or, en 2025, les attaquants ne manquent pas de moyens pour exploiter ce contexte : l’OSINT est industrialisé, et l’IA rend la personnalisation rapide, fluide et difficile à distinguer du vrai.
La plupart des entreprises pensent que le risque “réseaux sociaux” se limite à l’image. C’est une erreur. Le vrai coût, c’est l’exposition de données et l’augmentation directe de la surface d’attaque : plus un message est précis, plus il peut être transformé en prétexte convaincant pour une fraude au président (BEC), un vol d’identifiants, ou une compromission de compte.
Ce qui m’intéresse ici, dans le cadre de notre série « Intelligence artificielle dans la cybersécurité », c’est le point de bascule : les mêmes techniques d’IA qui aident les attaquants à profiler vos équipes peuvent aussi aider les défenseurs à détecter les signaux faibles, réduire l’exposition et bloquer les campagnes avant qu’elles ne fassent des dégâts.
Pourquoi le surpartage alimente directement le spearphishing et le BEC
Le mécanisme est simple : plus un attaquant connaît votre quotidien, moins il a besoin d’inventer. Un email générique se repère. Un email qui cite un vrai projet, un vrai prestataire, un vrai évènement et le bon intitulé de poste… passe.
Le scénario type se déroule en deux temps :
- Collecte de renseignements (OSINT) : identification des personnes, des relations, des outils, des process et du vocabulaire interne.
- Arme sociale : création d’un message qui combine urgence + plausibilité + action attendue (cliquer, payer, ouvrir une pièce jointe, “valider” un MFA, partager un document, etc.).
Le BEC (Business Email Compromise) est particulièrement rentable parce qu’il contourne la technique : il attaque le process et l’humain. Et l’IA renforce sa puissance : rédaction impeccable, ton cohérent, et désormais deepfakes audio/vidéo qui crédibilisent une “validation” de dernière minute.
Phrase à garder en tête : tout ce qui est public devient tôt ou tard une matière première pour l’escroquerie.
Trois éléments “innocents” qui deviennent exploitables
- Les intitulés exacts (ex. “Admin IAM”, “Responsable trésorerie”, “Tech lead CI/CD”) : ils indiquent qui a les clés.
- Les noms de projets et d’outils (ex. “migration SSO”, “refonte CRM”, “pipeline GitHub Actions”) : ils donnent un prétexte technique crédible.
- Les routines et absences (conférences, déplacements, congés) : elles créent la fenêtre parfaite pour “je suis injoignable, fais-le tout de suite”.
Où vos équipes divulguent (sans s’en rendre compte)
La réalité : l’exposition n’est pas concentrée sur un seul canal. Elle est diffuse et donc difficile à contrôler sans méthode.
LinkedIn : l’organigramme à ciel ouvert
LinkedIn est souvent le cœur de la collecte OSINT : titres, périmètres, anciens postes, connexions, publications, commentaires. En plus, les offres d’emploi peuvent “sur-décrire” les environnements : versions, éditeurs, briques de sécurité, outils internes.
Ce que l’attaquant en déduit : qui gère les paiements, qui administre l’AD/Azure AD, qui est nouveau dans l’équipe, qui vient d’être promu, et qui a probablement moins de repères.
GitHub et dépôts de code : l’exposition technique
Même sans fuite “spectaculaire”, GitHub peut révéler beaucoup :
- noms de dépôts et de branches (projets en cours),
- fichiers de configuration (indices sur la chaîne CI/CD),
- emails d’entreprise dans les commits,
- dépendances open source (donc vecteurs possibles).
Et évidemment, il reste un risque classique : secrets codés en dur (tokens, clés API), parfois poussés “juste pour tester”.
Instagram, X et contenus personnels : le contexte de vie
Les plateformes grand public donnent un angle différent : déplacements, badges d’évènements, photos de stands, stories “en route pour…”. Pour une fraude, ce n’est pas du bruit : c’est un calendrier d’opportunités.
Site corporate et communications officielles : la pièce manquante
Communiqués, pages partenaires, annonces d’acquisition, changement de direction, nomination d’un DAF… tout cela permet de fabriquer des emails de facturation ou de changement de RIB extrêmement crédibles.
Comment l’IA accélère l’attaque (et pourquoi ça change vos priorités)
Avant, un spearphishing très ciblé demandait du temps. Aujourd’hui, l’IA réduit trois frictions majeures :
- Synthèse des informations : l’attaquant agrège des dizaines de sources et obtient un profil exploitable.
- Personnalisation à grande échelle : 200 emails “sur mesure” en une soirée, avec un ton naturel.
- Imitation : style rédactionnel, signature, voire voix/vidéo (deepfake) quand il y a suffisamment de matière publique.
À mon avis, c’est là que beaucoup d’organisations se trompent : elles investissent surtout dans le filtrage anti-spam, mais sous-estiment le fait que l’email est désormais pertinent. Et un message pertinent franchit plus facilement les défenses — surtout quand la demande semble correspondre à un process interne.
Ce que l’IA “cherche” dans vos publications
Un modèle (côté attaquant comme côté défenseur) repère facilement :
- entités nommées (personnes, fournisseurs, villes, évènements),
- indices temporels (date, “la semaine prochaine”, “de retour lundi”),
- indices techniques (outils, versions, environnements),
- hiérarchie implicite (“je reporte à ”, “en binôme avec”, “validation par”).
La conclusion opérationnelle est claire : la donnée contextuelle est une donnée sensible.
La défense efficace : politique + entraînement + détection assistée par IA
Réduire le risque ne veut pas dire “interdire les réseaux”. Ça veut dire encadrer et outiller.
1) Mettre des “lignes rouges” simples (et applicables)
Une politique utile tient sur une page, et répond à : quoi, où, qui valide, et comment réagir en cas d’erreur.
Exemples de règles concrètes :
- Interdiction de publier : noms de projets non publics, détails d’architecture, incidents en cours, outils de sécurité utilisés, procédures de paiement.
- Obligation de flouter : badges, écrans, tableaux, plans de locaux.
- Séparation des comptes : compte perso ≠compte porte-parole (et pas de repost automatique sans revue).
- Process de validation : pour les annonces techniques, un “binôme” (comms + sécu) valide en 24h.
2) Former avec des scénarios réalistes (et pas des slides génériques)
Un bon programme de sensibilisation devrait inclure :
- des simulations de spearphishing basées sur de vrais prétextes (projets, outils, fournisseurs),
- des exercices “BEC” ciblant finance/achats/RH,
- des réflexes anti-deepfake : ne jamais valider un paiement sur une seule modalité, rappeler via un numéro connu, exiger une double validation.
Une règle de terrain qui marche : si on vous demande d’aller vite, ralentissez. C’est précisément l’effet recherché.
3) Verrouiller les comptes sociaux (souvent négligés)
Un compte LinkedIn compromis sert à piéger des collègues via message privé ou à publier des liens malveillants “de confiance”. Les basiques :
- MFA activée partout (y compris réseaux sociaux),
- gestionnaire de mots de passe,
- revue trimestrielle des paramètres de confidentialité,
- désactivation des connexions inutiles et des applis tierces.
4) Surveiller l’exposition avec des outils IA (le bon usage “défensif”)
C’est ici que l’angle de notre campagne prend tout son sens : l’IA peut réduire l’asymétrie.
Concrètement, une approche IA côté défense peut :
- classifier le risque d’un contenu avant publication (détection d’entités sensibles, contexte projet, indices de sécurité),
- détecter les variations suspectes (ex. nouvelle vague de demandes de paiement, messages internes ressemblant à un modèle de fraude),
- identifier des signaux faibles OSINT : exposition de nouveaux emails, mapping des rôles critiques, mentions récurrentes d’un fournisseur.
L’objectif n’est pas de “fliquer” les collaborateurs. L’objectif est de prévenir les incidents en réduisant la matière exploitable et en accélérant la réaction.
Formulation utile en interne : on protège les équipes contre l’exploitation de leurs contenus.
5) Tester, mesurer, améliorer (comme pour n’importe quel contrôle de sécurité)
Sans métriques, le sujet reste émotionnel. Quelques indicateurs simples :
- taux de clic/interaction aux simulations de spearphishing (par équipe),
- nombre de publications contenant des entités “sensibles” détectées en pré-publication,
- temps moyen de signalement d’un message suspect,
- nombre de tentatives BEC bloquées par double validation.
Mini-cas réel : quand l’OSINT coûte des millions
Les attaques BEC documentées montrent un schéma récurrent : l’attaquant s’appuie sur des informations publiques (annonces, partenaires, organigramme implicite) pour orchestrer un changement de coordonnées bancaires ou une demande de virement.
Le point important n’est pas “qui a posté quoi”, mais la chaîne complète : communiqué + profils LinkedIn + processus de paiement. Quand tout s’aligne, l’arnaque ressemble à une opération normale.
Si vous ne deviez retenir qu’une idée : le surpartage n’est pas un problème de communication, c’est un problème de contrôle d’accès… au contexte.
Checklist actionnable (30 jours) pour réduire le risque
Voici un plan pragmatique, réaliste, et compatible avec une stratégie d’employee advocacy :
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Semaine 1 : cartographier l’exposition
- lister rĂ´les critiques (finance, IT, IAM, achats, direction)
- faire une revue rapide des profils publics et des dépôts
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Semaine 2 : définir 10 règles simples
- une page, exemples concrets, canal de questions
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Semaine 3 : durcir les comptes
- MFA obligatoire, gestionnaire de mots de passe, revue des accès
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Semaine 4 : entraîner et tester
- simulation spearphishing + exercice BEC (double validation)
- mise en place d’un signalement “1 clic” (email/Teams)
Prochaine étape : utiliser l’IA pour protéger ce que vos équipes partagent
Le surpartage sur les réseaux sociaux n’est pas un défaut moral, c’est un effet normal d’une culture de visibilité. Le vrai sujet, c’est que les attaquants transforment cette visibilité en avantage opérationnel, et que l’IA leur facilite la tâche.
La bonne nouvelle, c’est que l’IA peut aussi servir l’autre camp : détection d’exposition, prévention du spearphishing, réduction de la fraude BEC. Si votre organisation investit déjà dans l’IA en cybersécurité, c’est un cas d’usage très rentable : moins d’incidents, moins d’alertes tardives, et des équipes mieux protégées.
Si vous deviez ouvrir un chantier dès cette semaine : quelles informations “contextuelles” votre entreprise rend publiques sans s’en rendre compte — et quelles décisions critiques pourraient-elles influencer par une simple usurpation ?