Deepfakes et fraude explosent. Voici comment l’IA renforce la vigilance, détecte les signaux faibles et sécurise paiements, RH et communications.

Deepfakes et cybersécurité : l’IA pour ne plus se faire piéger
Les deepfakes ont gagné une bataille silencieuse : ils ont cassé notre réflexe “je l’ai vu, donc c’est vrai”. En 2025, une vidéo “propre”, un vocal WhatsApp convaincant ou une photo parfaitement crédible ne constituent plus une preuve. Pour les fraudeurs, c’est une aubaine : la tromperie coûte moins cher, se produit plus vite et se diffuse plus loin.
Le problème, c’est que beaucoup d’organisations traitent encore ça comme un sujet de sensibilisation “soft” — une affiche interne, un e‑learning annuel, un rappel sur les mots de passe. Ça aide, mais ça ne suffit plus. La bonne approche, en 2025, c’est : vigilance humaine + IA au service de la détection. Dans cette série “Intelligence artificielle dans la cybersécurité”, j’insiste souvent sur ce point : l’IA n’est pas là pour remplacer les gens, elle est là pour les empêcher de se faire manipuler quand la pression monte.
Deepfakes : pourquoi “voir” n’est plus “croire”
Un deepfake, c’est de la preuve truquée à la chaîne. Vidéo, image, audio : la “réalité” devient un contenu synthétique suffisamment crédible pour déclencher une action (payer, cliquer, divulguer, signer, valider).
Ce qui change depuis 2024–2025, ce n’est pas seulement la qualité, c’est la disponibilité. On n’a plus besoin d’une équipe technique : un attaquant peut industrialiser des contenus persuasifs, multilingues, adaptés à une cible, en quelques minutes.
Les arnaques les plus rentables en 2025
Les fraudeurs n’utilisent pas les deepfakes “pour faire joli”. Ils les utilisent parce que ça convertit. On retrouve surtout :
- Fraude à l’investissement : faux extraits vidéo d’une personnalité “recommandant” une plateforme, faux JT, faux témoignages.
- Sextorsion et chantage : création d’images intimes à partir de photos banales, puis menace de diffusion.
- Fraude au président / fraude au virement : voix synthétique d’un dirigeant, message urgent, contexte crédible (“je suis en réunion, fais-le maintenant”).
- Recrutement et RH : faux candidats en visio, usurpation d’identité, demandes de documents.
Phrase utile à afficher en interne : “Si c’est urgent et inhabituel, c’est probablement une arnaque.”
Pourquoi le cerveau humain perd (souvent) face au synthétique
La tromperie marche parce qu’elle vise nos raccourcis mentaux. Un deepfake efficace combine :
- Autorité (dirigeant, expert, célébrité)
- Urgence (vite, confidentiel, maintenant)
- Plausibilité (bon vocabulaire, bon ton, détails réalistes)
- Canal familier (messagerie, appel, visio)
Même une personne formée peut se faire avoir quand elle est fatiguée, pressée ou isolée. La réalité ? On ne peut pas “former” le stress hors des organisations. On peut, en revanche, concevoir des processus qui résistent au stress — et y adosser des contrôles IA.
L’IA côté défense : repérer ce que l’œil ne voit pas
L’IA défensive est particulièrement efficace quand le signal est faible et le volume énorme. Les deepfakes et la fraude sociale produisent exactement ça : beaucoup de tentatives, peu de temps pour décider, et des indices subtils.
Concrètement, l’IA peut aider à trois niveaux :
- Détection de contenu (média suspect : audio/vidéo/image)
- Détection de comportement (demande inhabituelle, séquence anormale)
- Réduction du risque (bloquer/alerter/ralentir les actions dangereuses)
Détection de deepfakes : utile, mais pas magique
Les détecteurs de deepfakes fonctionnent, mais ils ne doivent pas être votre seule ceinture de sécurité. Les modèles analysent des indices comme :
- incohérences de synchronisation lèvres/phonèmes,
- artefacts visuels subtils,
- signatures statistiques laissées par certaines générations,
- anomalies de prosodie (rythme, respiration, micro-pauses) sur l’audio.
Le piège : les attaquants s’améliorent et “recompressent” les contenus, ce qui efface des traces. Donc, plutôt que de chercher une vérité absolue (“c’est vrai/c’est faux”), je recommande une logique opérationnelle : “quel est le niveau de risque et que fait-on ensuite ?”
L’IA qui protège le mieux : celle qui comprend le contexte
Le contexte bat le contenu. Une vidéo parfaitement crédible peut quand même être suspecte si la demande est anormale.
Exemples d’alertes “contextuelles” que l’IA (ou des règles intelligentes) peut déclencher :
- un virement demandé en dehors des plages habituelles,
- un nouveau bénéficiaire ajouté puis payé dans la foulée,
- une demande “confidentielle” envoyée à une personne hors du circuit,
- un changement brusque de ton dans une conversation (style, vocabulaire, langue),
- une connexion depuis un pays inhabituel suivie d’une demande financière.
Là où j’ai vu les meilleurs résultats, c’est quand on relie ces signaux à des décisions simples : bloquer, mettre en quarantaine, ou exiger une validation hors bande.
Les scénarios qui font mal : entreprise, finance, RH
Les deepfakes deviennent un problème business quand ils forcent une décision. Et dans l’entreprise, il y a trois zones où “décider vite” est la norme.
Fraude au virement : la voix synthétique comme accélérateur
Le schéma est rodé : un “dirigeant” appelle (ou envoie un vocal), demande un virement urgent, insiste sur la confidentialité. Ce qui a changé : la voix synthétique rend la pression plus crédible, surtout si l’attaquant a récupéré des extraits publics (interviews, webinaires, vidéos internes fuitées).
Mesure concrète qui marche : un protocole de validation à deux canaux.
- Canal 1 : la demande (mail/Teams/téléphone)
- Canal 2 : validation via un contact déjà connu (numéro interne, annuaire, procédure) + une question “secrète” non devinable
Le point clé : ne jamais utiliser le canal initié par l’attaquant pour valider.
RH et juridique : documents, pièces d’identité, signatures
Les équipes RH se font cibler parce qu’elles manipulent des données sensibles et des actes à valeur (contrats, RIB, pièces d’identité). Avec des deepfakes, on peut :
- usurper un candidat en visio,
- envoyer de faux documents “très propres”,
- pousser à contourner une procédure (“je suis en déplacement, on régularise après”).
Ici, l’IA défensive utile n’est pas seulement un détecteur de deepfake : c’est aussi une IA de classification et de contrôle qui repère les demandes atypiques et force un circuit d’approbation.
Direction et communication : la réputation en première ligne
Un deepfake “scandale” qui circule un vendredi soir, c’est un test grandeur nature. Le risque : réagir trop vite (et amplifier) ou trop tard (et laisser s’installer).
La bonne posture : préparer des “réflexes” :
- un canal interne unique pour signaler les contenus douteux,
- un point de contact communication + sécurité,
- une procédure de conservation des preuves,
- une décision sur les plateformes à surveiller en priorité.
Sensibilisation 2025 : pourquoi l’affiche ne suffit plus (et quoi faire)
Former, oui. Mais former intelligemment. La sensibilisation classique échoue souvent pour deux raisons :
- elle est générique (“attention aux arnaques”) ;
- elle n’est pas reliée à des actions concrètes (“que dois-je faire à la minute où ça arrive ?”).
Une meilleure approche : micro‑scénarios + IA de personnalisation
Là où l’IA change vraiment la donne, c’est dans la personnalisation :
- des modules courts (3–5 minutes), adaptés au métier (finance, RH, support),
- des scénarios réalistes (vocal du DG, visio d’un “candidat”, fausse facture),
- un feedback immédiat : ce que vous avez raté, et surtout le bon réflexe.
On peut aussi mesurer ce qui compte : pas “qui a suivi la formation”, mais qui applique le protocole (validation hors bande, signalement, refus de l’urgence).
Checklist opérationnelle : anti-deepfake en 7 règles
Si vous devez n’en retenir que quelques-unes, prenez celles-ci :
- Toute demande urgente et inhabituelle = suspicion automatique.
- Validation hors bande pour virement, changement de RIB, accès, données.
- Jamais de procédure “exceptionnelle” sans trace écrite et approbation.
- Limiter la diffusion des voix/vidéos internes (webinaires, extraits, all-hands) quand c’est sensible.
- Journaliser les demandes à risque (qui, quand, canal, décision).
- Activer des contrôles sur les paiements : nouveaux bénéficiaires, seuils, délais.
- Signaler tôt : mieux vaut un faux positif qu’un virement “irréversible”.
Une organisation mûre n’essaie pas de “deviner le vrai”. Elle rend l’arnaque difficile à exécuter.
Mettre l’IA au bon endroit : 4 décisions simples
On obtient des résultats quand l’IA est branchée sur des points de décision. Sinon, elle génère juste des alertes de plus.
1) Protéger les canaux où la fraude commence
- Messageries et collaboration (filtres anti-phishing, analyse sémantique)
- Téléphonie/VoIP (détection d’anomalies, enregistrement conforme)
- Réseaux sociaux (veille et détection d’usurpation)
2) Protéger les actions à impact (paiement, accès, données)
Ajoutez des garde-fous :
- délai de “refroidissement” pour certains virements,
- double approbation dynamique (plus stricte quand le risque monte),
- restrictions sur l’ajout de bénéficiaires.
3) Rendre la fraude visible au bon niveau
Un bon tableau de bord sécurité pour le management ne liste pas 300 alertes. Il suit 5–8 métriques utiles, par exemple :
- nombre de demandes financières “hors norme” bloquées,
- taux de validation hors bande appliquée,
- temps moyen de signalement,
- incidents par canal (mail, messagerie, téléphone).
4) Prévoir l’incident : le plan “deepfake”
Le jour où un deepfake vous vise, vous n’aurez pas le temps d’improviser. Préparez :
- qui décide (sécurité, juridique, com),
- quoi préserver (logs, enregistrements, conversations),
- quoi dire en interne (message court et factuel),
- comment aider les équipes (support, FAQ, remontée d’alertes).
Ce que Cybersecurity Awareness Month 2025 devrait changer, concrètement
La sensibilisation reste nécessaire, mais elle doit devenir un système, pas un événement. Le message “quand voir ne suffit plus” n’est pas une punchline : c’est un changement de modèle. Les attaquants utilisent l’IA pour manipuler ; la réponse logique, c’est d’utiliser l’IA pour détecter, contextualiser et ralentir les actions risquées.
Si vous pilotez une équipe IT, sécurité, finance ou RH, mon conseil est simple : choisissez un seul scénario à fort impact (ex. fraude au virement) et durcissez-le en 30 jours avec une validation hors bande, des contrôles sur les paiements et une formation ciblée. Ensuite, élargissez.
La question qui compte pour 2026 n’est pas “saura-t-on reconnaître un deepfake ?”. C’est : “nos processus résistent-ils quand quelqu’un semble ‘réel’… mais demande l’inacceptable ?”