La viande végétale passe à l’échelle. Voici comment l’IA en usine (qualité, maintenance, planning) réduit les coûts et stabilise la production.

Viande végétale : scaler la production grâce à l’IA
42 millions de dollars. C’est le montant levé par No Meat Factory pour agrandir ses capacités de fabrication de viande végétale, avec deux sites en Colombie-Britannique et une ambition claire : produire plus, mieux, et à un coût qui permette enfin au “sans viande” de devenir un choix banal au supermarché.
Ce chiffre, à lui seul, dit quelque chose d’important sur 2025 : l’innovation alimentaire ne se joue plus seulement dans les recettes, mais dans les usines. La bataille se gagne sur la qualité constante, les rendements, la sécurité alimentaire, l’énergie… et la capacité à livrer des volumes fiables. Dans notre série « Intelligence artificielle dans l’industrie manufacturière », c’est exactement le terrain où l’IA a le plus d’impact : maintenance prédictive, contrôle qualité, robotique, planification et “smart factory”.
La réalité ? Beaucoup d’acteurs de la protéine alternative ont souffert ces dernières années (coûts, demande irrégulière, pression prix). Une levée comme celle-ci est donc moins une simple “bonne nouvelle” qu’un signal : les gagnants seront ceux qui industrialisent proprement. Et l’IA, bien utilisée, est un accélérateur.
Pourquoi cette levée de fonds est un signal fort pour l’agroalimentaire
No Meat Factory a annoncé une série B de 42 M$ destinée à étendre son empreinte de production en Amérique du Nord et à renforcer ses capacités pour servir un marché global. L’entreprise s’appuie sur des installations certifiées BRC (référentiel reconnu en sécurité et qualité alimentaire) en Colombie-Britannique, avec une seconde unité qui devait démarrer ses opérations début 2023.
Ce détail BRC n’est pas anecdotique : quand on vise la grande distribution et les marques partenaires, on ne “fabrique” pas seulement un produit. On fabrique une promesse de constance : même texture, même tenue à la cuisson, même profil nutritionnel, même niveau microbiologique, lot après lot.
Et c’est là que l’IA devient très concrète. Dans l’agroalimentaire industriel, les principaux freins à l’échelle sont rarement “l’idée”. Ce sont :
- la variabilité des matières premières (protéines de pois, soja, féverole, etc.)
- la stabilité des procédés (extrusion, mélange, cuisson, refroidissement)
- la conformité qualité (allergènes, contamination croisée, traçabilité)
- le coût énergétique et la disponibilité des équipements
Augmenter la capacité sans renforcer l’intelligence du système, c’est souvent augmenter… les rebuts, les arrêts, et les rappels. Un cauchemar.
L’IA dans l’usine de protéines végétales : le vrai levier, c’est la régularité
L’IA n’apporte pas de magie. Elle apporte de la prédictibilité. Et dans une usine de viande végétale, la prédictibilité fait baisser les coûts.
Contrôle qualité automatisé : moins de variabilité, plus de confiance
La viande végétale se juge sur des critères très “sensoriels”, mais mesurables : couleur, taille des particules, homogénéité, densité, texture, jutosité perçue, tenue à la cuisson. Une ligne qui fabrique des nuggets ou des steaks végétaux peut dérailler pour une simple dérive : humidité, température, viscosité, temps de mélange.
Ce que j’observe souvent sur le terrain industriel, c’est que le contrôle qualité est encore trop “post-mortem” : on vérifie à la fin, puis on jette ou on retravaille. L’IA permet de basculer vers un contrôle “en cours de process” :
- vision industrielle pour détecter défauts de forme/couleur en temps réel
- modèles de détection d’anomalies sur les capteurs (température, pression, couple moteur)
- corrélation entre paramètres process et résultats finaux (modèles de “soft sensors”)
Résultat attendu : moins de lots hors spécifications, moins de rework, meilleure constance. Pour des marques partenaires, c’est un argument décisif.
Maintenance prédictive : éviter l’arrêt au pire moment
Augmenter la capacité, c’est aussi réduire les pannes. Dans les protéines végétales, certains actifs sont critiques : extrudeuses, pompes, convoyeurs, systèmes de refroidissement, emballage. Une panne d’emballeuse en fin de ligne peut immobiliser toute la production.
La maintenance prédictive (vibrations, intensité électrique, température, historique d’arrêts) permet de :
- prévoir les défaillances avant la casse
- planifier les interventions hors pics
- réduire les pièces de rechange “au cas où”
Ce point devient encore plus sensible en décembre : entre pics saisonniers (apéritifs, surgelés, plats pratiques) et tension logistique, une journée perdue coûte très cher.
Planification et ordonnancement : l’IA comme anti-goulot d’étranglement
Quand une entreprise sert plusieurs marques (ce que No Meat Factory annonce), l’usine doit gérer des recettes, des formats, des allergènes, des emballages, et des priorités client. L’ordonnancement classique finit vite en tableur “héroïque”.
L’IA (souvent via optimisation et prévision, pas forcément via grands modèles de langage) aide à :
- prévoir la demande par SKU
- lisser la charge machine
- réduire les changements de format (et les temps de nettoyage)
- minimiser les risques allergènes via séquençage intelligent
Un point clé : le meilleur planning est celui qui survit à la réalité (retards fournisseurs, pannes, commandes urgentes). Les systèmes “smart factory” modernes ré-optimisent en continu.
Du champ à l’usine : sans IA côté agriculture, la protéine alternative reste chère
On parle souvent IA en usine, mais pour une viande végétale abordable, le coût se joue aussi avant la porte de l’atelier.
La matière première est un poste majeur, et sa variabilité complique la transformation. L’IA en agriculture (notre campagne “Intelligence artificielle dans l’agriculture et l’agroalimentaire”) apporte des gains directs :
Agriculture de précision : stabiliser la qualité des cultures
Avec imagerie, capteurs et modèles agronomiques, on peut :
- ajuster la fertilisation azotée pour viser une teneur en protéines cible
- mieux gérer l’irrigation pour réduire stress hydrique (donc variabilité)
- détecter plus tôt maladies/parasites
Pour l’industriel, c’est précieux : une matière première plus régulière = un process plus stable.
Tri, stockage et traçabilité : réduire pertes et sécuriser la chaîne
Après récolte, l’IA et la vision peuvent améliorer le tri (grains cassés, impuretés) et la classification. Couplé à une traçabilité lot-to-lot, on réduit les surprises en production.
Un principe simple : la qualité se construit tôt. Quand on doit “rattraper” en fin de chaîne, ça coûte.
Pourquoi certaines entreprises y arrivent (et d’autres non)
La levée de fonds de No Meat Factory est notable parce qu’elle arrive dans une période où l’investissement dans la viande végétale a été plus sélectif. Mon opinion : ce n’est pas le produit qui a “échoué”. Ce sont les promesses d’industrialisation rapide sans fondations.
Voici ce qui différencie les industriels qui passent à l’échelle.
1) Ils traitent la donnée comme un actif industriel
Pas d’IA sans données propres. Les usines performantes investissent dans :
- collecte standardisée (MES/SCADA)
- qualité des données (calibrage capteurs, horodatage cohérent)
- gouvernance (qui modifie une recette, qui valide une dérive)
2) Ils choisissent 2–3 cas d’usage à ROI rapide
L’erreur classique : déployer “l’IA partout”. Une meilleure approche : commencer par des zones où les pertes sont visibles.
Exemples de “quick wins” typiques en agroalimentaire :
- détection automatique de défauts d’emballage
- réduction du surdosage d’ingrédients chers via contrôle en ligne
- prédiction de dérive de texture et ajustement process
3) Ils intègrent l’IA dans les routines, pas dans une démo
Une alerte de maintenance qui arrive par email et que personne ne lit ne sert à rien. Les projets utiles :
- s’intègrent aux ordres de travail GMAO
- déclenchent des actions claires (stop/ajustement/contrôle)
- sont expliqués aux équipes (confiance et adoption)
Une usine “intelligente” n’est pas celle qui affiche des dashboards, c’est celle qui prend de meilleures décisions à chaque quart.
Questions fréquentes (et réponses directes)
L’IA suffit-elle à faire baisser le prix de la viande végétale ?
Non. Mais elle rend possible la baisse en réduisant rebuts, arrêts, énergie et surqualité. Le prix dépend aussi des matières premières, de la demande et des économies d’échelle.
Quels sont les risques à surveiller ?
Les trois plus fréquents :
- modèles entraînés sur des données biaisées (capteurs mal calibrés)
- projets isolés sans intégration (ROI invisible)
- cybersécurité industrielle négligée (accès aux lignes et recettes)
Par quoi commencer, concrètement, dans une usine agroalimentaire ?
Je commence presque toujours par un audit terrain : “où perd-on du temps, du produit, de l’énergie ?”. Ensuite : un pilote sur une ligne, avec un indicateur simple (taux de rebut, OEE, temps d’arrêt, consommation kWh/tonne).
Ce que cette annonce change pour 2026 : l’ère des usines pilotées par la donnée
Le développement de No Meat Factory illustre une tendance lourde : la protéine alternative se rapproche de la logique des grands industriels — multi-sites, multi-clients, exigences qualité strictes, pression sur les marges. À ce niveau, l’IA n’est pas un “plus”. C’est un outil de pilotage.
Si vous travaillez dans l’agroalimentaire (ou si vous fournissez l’agroalimentaire), le moment est bon pour agir : les budgets se concentrent sur des projets qui réduisent les coûts et sécurisent la production. L’IA coche les deux cases… à condition de partir des contraintes réelles de l’usine.
Vous envisagez d’industrialiser un produit végétal, d’augmenter votre capacité, ou de stabiliser votre qualité ? La meilleure question à se poser maintenant n’est pas “quelle IA acheter”, mais : quel goulot d’étranglement doit disparaître dans les 90 prochains jours pour libérer la croissance ?